Autour de la Pléiade
Guillaume de Saluste. Seigneur du Bartas (1544-1590). — Ronsard avait demandé toutes ses inspirations (sauf dans /es Discours) à l'antiquité profane et à l'Italie, et nous avons dit que sur ce point il était classique. Mais l'antiquité biblique ne pouvait être entièrement délaissée, en ce siècle de controverses et de guerres religieuses. Et ce fut un protestant, du Bartas, qui, familiarisé avec les textes sacrés, rattacha d'une part notre poésie aux traditions du moyen âge et, d'autre part, précéda les romantiques dans l'emploi du nierveillpux chrétien. Jeanne d'Albret, reine de Navarre, conseilla à ce gentilhomme gascon de mettre en vers l'épisode de Judith; et du Bartas composa (1575) sur ce sujet un poème en six chants, qui eut peu de succès (1). — Cependant, il travaillait à une œuvre plus grandiose, la Semaine oii la Création, qui parut en 1578. Du Bartas, tout en suivant scrupuleusement la Bible, profite habilement de toutes les indications du texte pour développer et pour peindre. Il abonde en descriptions brillantes, d'un style vigoureux et coloré. Son imagination lui fournit aussi des épisodes comparables à ceux que Milton ou Klopsjtock ont tirés des Livres saints. On lira toujours avec admiration : le passage où Dieu contemple son œuvre, comme un peintre un tableau; la Terre après le déluge; le lion d'Androclès; — et dans la Seconde Semaine (suite de la précédente, et restée inachevée), le Cheval dompté par Caïn (2).
La Semaine eut une grande célébrité, non seulement en France, mais à l'étranger; elle fut traduite dans toutes les langues; le Tasse, Milton, Gœthe s'en inspirèrent. En France, elle se démoda très vite. Aujourd'hui, il sufïit qu'on ait relevé dans la langue de du Bartas quelques exagérations puériles, des mots composés bizarres {donne-âme^ porte-jour, aime-vers^
(1) Les catholiques accusèrent du Bartas d'avoir fait, au sixième livre de Judith, une apologie du régicide. Lire ce passage dans les Morceaux choisis du seizième siècle, de Darmstkteu et Hatzfeld, p. 251, et la note de \i\ page 25.'5.
(2) Morceaux choisis, 2'' cycle, p. 17.3.
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chasse-07'dure)y ou des répétitions de syllabes {flo- flotter, bnhatlre, etc.), ou des inversions obscures, pour que du Bartas soit classé sans appel parmi les poètes ridicules. Ce jugement est un peu sévère.
C'estencore un protestant que Agrippa d'Aubigné (15,52-1630). Quoique du Bartas ait pris part aux guerres de religion, ait combattu aux côtés de Henri IV, à Ivry, et soit mort en 1590 des suites de ses blessures, son œuvre garde une certaine sérénité ; elle nous transporte en des temps lointains, et le poète n'y insère point &' actualités. Agrippa d'Aubigné est, au contraire, un calviniste militant, jusque dans ses œuvres. Né en 1552, au château de Saint-Maury, en Saintonge, il fut une sorte d'enfant prodige, apprit le latin, le grec, l'hébreu, l'italien, l'espagnol. Pendant une vie très longue et très active, d'Aubigné fut à la fois capitaine et poète. De 1573 jusqu'en 1595, il se battit aux côtés de Henri IV; après l'abjuration du roi, il se retira dans ses domaines, en mécontent. Il était rentré en faveur quand Henri IV fut assassiné. Alors il prit part à la résistance des protestants contre Louis XIII. Quand il eut fait sa soumission, il se rendit à Genève et mourut en 1630. Peu de biographies sont aussi curieuses à étudier dans le détail, soit pour la connaissance d'un caractère de protestant sincère et irréductible, dont le courage a égalé la violence, soit pour l'intelligence d'une œuvre très Joer.<;o??7/^'//^^ D'ailleurs, cette vie, d'Aubigné l'a racontée lui-même, en parlant de lui à la troisième personne (1)."
Nous analyserons plus loin (2) les œuvres en prose de d'Aubigné; dans ce chapitre, c'est le poète seulement qui nous occupe. Fervent admirateur de Ronsard, il commença par considérer la poésie comme un divertissement. Il écrivit le Printemps, qui se compose de trois parties : Hécatombe à Diane (sonnets galants dédiés à M"® de Lezay, qu'il épousa),
(1) Sa vie, à ses enfants, figure au tome I»"" des Œuvres complètes de d'Auhiqné, édition Réaume. L'intérôt de cette biographie se prolonge au delà du seizième siècle, si l'on songe qu'Agrippa est le père de ce Constant d'Aubigné, dont la mauvaise conduite attrista sa vieillesse, et dont la fille s'appela M""» de Mainteuon. — M. S. Rocheblave, dans son livre intitulé : la Vie d'un Héros (Hachette, 1913), a présenté un très beau et très impartial portrait d'Agrippa d'Aubigné.
(2) Cf. p. 290.
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Strmcofi et Odefi{\). Sur la fin de sa vie. il devait encore écrire de petites pièces, mais plus intimes et dune mélancolie pénétrante. Puis il fit, comme du Ba^tas, nn poème de fa Création.
Mais son chef-d'œuvre est le pamphlet en sept chants intitulé les Tragiques. Vidée lui en vint en 1577, à Castel-Jaloux, pendant une convalescence. 11 l'écrivit daUs les intervalles des batailles, dans les caipps, dans les tranchées, et les vers respirent souvent l'ardeur du carnage ou l'odeur de la poudre. Il le termina après la mort de Henri IV, et le publia en 1616.
— Les sept chants portent les titres suivants : if i.s^r^.^ /(tableau des souffrances du peuple, de la désolation des campagnes etdes villes pendant les guerres de religion) (2) ; Princes (satire vive et éloquente de la vie de cour) ; Chambre dorée (corruption et forfaiture des juges) ; Feux (supplices des protestants brûlés sur les bûchers) ; Fers (massacres et emprisonnements) ; Venrjeance (les hommes sont frappés par la vengeance divine) (3); Jugement (Dieu sépare, au dernier jour, les bons des méchants) (4). — C'est donc une succession de tableaux descriptifs ou de morceaux satiriques; il ne faut chercher dans ce poème aucun plan suivi. Les qualités de d'Aubigné sont : la sincérité, la verve, l'éloquence, la force dans la pensée et dans l'expression, le pittoresque dans les détails ;
— ses défauts : la diffusion, l'obscurité, l'exagération. — Certains passages mettent d'Aubigné k côté du Ronsard des r>isrours et du Victor Hugo des Châtiments.
Amadis Jamyn (1530-1585), élève de Turnèbe et de Daurat, lié d'amitié avec Ronsard, est quelquefois compté dans la Pléiade, à la place de Pontus de Thyard. C'est un poète érudit, très estimé de ses contemporains, dont l'œuvre est considérable {Sonnets, Elégies, Poème de la chas.^e, traduction d'une partie de V Iliade et de V Odyssée) ; mais il n'est pas très original, même par ses défauts.
Olivier de Magny (? — 1560), se montra d'abord poète gra-
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. \9,?>.
(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 178.
(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 180.
/i) Morceaux choisis, l"' cycle, p. S'r. 2'- cvclf. p. 181.
cieiix dans ses Gaytés (1554), puis élégiaque subtil dans ses Soupirs ^(1557), qui peuvent être rapprochés des He.grcts de J. du Bellay. Enfin ses Odes (1559) sont très intéressantes par la variété des rythmes et du style.
Tels sont les principaux poètes du seizième siècle. Nous considérons comme des prédécesseurs immédiats de Malherbe, et nous étudions plus loin comme poètes de transition : Vauqaelin de la Fresnaye, Desportes et Berlaut (1).
BIBLIOGRAPHIE
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(1) Cf. p. 318.