‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 66 sur 323 · I. — Rabelais ( 1 400?-l55a · texte numérisé non relu

I. — Rabelais ( 1 400?-l55a

Biographie. — La biographie de Rabelais, longtemps légendaire, et surchargée d'aventures empruntées à ses plaisantes inventions, parait aujourd'hui définitivement établie sur des documents sérieux. Elle ne laisse pas cependant de renfermer encore quelques contradictions et quelques parties obscures.

François Rabelais, né à Chinon en 1490 ou 1495, était le cinquième enfant d'un petit vigneron, qui s'était peut-être établi dans la ville cabaretier ou apothicaire, et dont la maison portait, au dix-septième siècle, l'enseigne de la Cave peinte. Le père voulut faire de son dernier-né un moine, et le petit François étudia à l'abbaye bénédictine de Seuillé, puis au couvent de la Beaumette, près d'Angers, chez les Cordelièrs. C'est là qu'il connut Geoffroy d'Estissac, devenu plus tard évéque deMaillezais, et qui fut un de ses puissants protecteurs. Geoffroy le fit entrer dans l'abbaye des Cordelièrs de Fontenay-le- Comte, où Rabelais resta quinze ans et fut ordonné prêtre. En 1523, Rabelais quitta le couvent de Fontenay-le-Comte, pour passer à l'abbaye bénédictine de Ligugé : son goût passionné pour l'érudition et en particulier pour les livres grecs, sa correspondance avec Erasme et Budé, l'avaient rendu suspect et sans doute inutile dans un ordre de Frères mendiants. Avait-il été mis au cachot après une perquisition dans sa cellule? s'enfuit-il avec Pierre Amy, jeune religieux passionné, comme lui, pour le grec? On ne sait. Toujours est-il qu'il trouvait chez les Bénédictins un milieu plus favorable. Mais il n'y reste pas longtemps. En 1525, il prend l'habit de prêtre séculier, et commence à voyager. C'est une période obscure de sa vie ; nous savons cependant qu'il est alors protégé non seulement par Geoffroy Des Guanges. - Littérature. 8

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PORTRAIT DE RaUF.I.AIS.

D'après une estampe du xvi» siècle.

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d'Estissac et Tiraqueau (1), mais aussi par (i. du Bellay, seî gneur de Langey, qui lui avait fait donner la cure de Souday, dans le Perche. On signale le passage de Rabelais à Poitiers, Bourges, Bordeaux, Toulouse, Avignon, Paris; et, en 1530, on le trouve à Montpellier, où il étudie la médecine. Ce« € voyages d'études » étaient à la mode au seizième siècle; Rabelais dut aller d'université en université, pour comparer les maîtres et les méthodes. A Montpellier, il est l'élève de Rondelet, qu'il a peint sous le nom de Rondihilis.

En 15^31, Rabelais est à Lyon. Il y exerce déjà la médecine. De novembre 1532 à la fin de 1533, il est attaché comme médecin au grand liôpital de Lyon, aux appointements de 40 livres par an. 11 travaille à l'édition des Èpitrcn médicales de Jean Manardi, médecin de Ferrare, et il écrit une dédicace latine à Tiraqueau. Puis il publie, chez le libraire Sébastien Gryphe, une traduction latine d'Hippocrate et de Galien, avec dédicace à Geoffroy d'Estissac. On voit que, dans jsa nouvelle situation, Rabelais ne néglige pas ses anciens amis. Vers la môme époque, il publie des almanachs, destinés à distraire et à faire rire ses malades ; il écrit dans la même intention la Pantaffruelinc proîiostication et remanie pour un libraire une légende populaire, sous ce titre : les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua (1532). « Il s'en est vendu plus en un mois, dit-il, que de Bibles en neuf ans. » C'est alors qu'il a probablement l'idée d'élargir et de continuer cette histoire, et l'on croit pouvoir dater de 1533 le livre II des éditions postérieures (le P»" de Pantagruel), et de 1535 le Gargantua qui occupe le livre I^»", et qui serait une refonte des Grandes et IneslimaMes Chroniques...

A la fin de l'année 1533, le cardinal Jean du Bellay passe par Lyon ; il prend avec lui Rabelais qu'il emmène à Rome, peut-être comme médecin attaché à sa maison. Rabelais, toujours avide de savoir et capable de s'assimiler les sciences les plus diverses, s'occupe d'archéologie; son intention est

(1) Tiraqueau (André), mort en 1558, fut d'abord sénéchal de Fontenay-le- Comte, puis conseiller au Parlenient de Paris (1551). Mag:istrat intègre, et jurisconsulte très distingué, il composa plusieurs ouvrages de droit, publié» après sa mort.

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de publier une topographie de la Rome antique; il commence même des fouilles, encouragé par du Bellay. Mais un Italien, Marliani, publie précisément en 1534 un ouvrage qui rendait inutile celui que prépare Rabelais; et celui-ci se contente d'écrire pour Marliani une préface en latin. Revenu à Lyon en mars 1534, Rabelais est destitué de ses fonctions de médecin à l'hôpital, pour s'être absenté sans congé. Il repart pour Rome, où il séjourne encore de juillet 1535 à mars 1536, toujours auprès du cardinal du Bellay. Sa grande préoccupation est alors de faire régulariser sa situation ecclésiastique ; mais il continue à s'intéresser à tout, et ses lettres latines à d'Estissac contiennent encore des preuves de ses études archéologiques, médicales, botaniques, etc. Rabelais avait demandé au pape Paul II la permission de rentrer chez les Bénédictins et d'exercer la médecine. Le pape, par im induit du 18 janvier 153G, lui accorde cette double permission, et la rédige en termes très flatteurs. Après un court séjour à Paris, Rabelais retourne à Montpellier; il y prend coup sur coup le grade de licencié et de docteur en médecine (mai 1537).

En 1538, Rabelais est nommé, grâce à la protection toujours efficace du cardinal du Bellay, chanoine de Saint-Maur-les- Fossés, abbaye bénédictine sécularisée. L'année suivante, il est appelé à Turin par Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, devenu gouverneur de cette ville; en 1541, il rentre en France avec G. du Bellay. En 1543, G. du Bellay meurt. Rabelais se remet à voyager. — Cependant, en 1545, il obtient un privilège pour l'impression de son Iroi.uèmc livre (le second de PanLagracl) ; il semble donc être de nouveau en faveur, car ce h^oisième livre est très hardi. Mais en 1547, après la mort de François I'»", après le supplice d'Ét. Dolet, il se retire prudemment à Metz, où ïl est médecin de la ville, pour 140 livres par an. De là, il supplie le cardinal du Bellay de le tirer d'aftaire. Celui-ci, qui retourne à Rome au commencement de 1548, y appelle Rabelais, qui y reste pendant doux ans, pour la troisième fois. Il revient avec son protecteur en 1551, obtient les cures de Meudon et de Saint-Christophe-du-Jambet, dont il se démet presque aussitôt; il publie en 1552 le quatrième livre de son ouvrage (troisième de Pan-

tagruel) dédié au cardinal Odet de Châtillon, et il meurt probablement en avril 1553, sans avoir publié son cinquième livre.

On est singulièrement frappé, en étudiant cette biographie, de Vinstabilité de Rabelais, qui ne séjourne qu'un an, deux ans, dans la même ville. Mais, d'autre part, Rabelais est fidèle à ses protecteurs, et ceux-ci ne l'abandonnent jamais : Geoffroy d'Estissac et les deux du Bellay apparaissent à tout instant dans son existence. Malgré les poursuites demandées deux fois par la Sorbonne, contre le Tiers livide et le Quart livre, on voit que Rabelais n'a jamais été arrêté, et que la publication de son ouvrage a suivi son cours. Quoi qu'il en soit, cette vie agitée, qui n'est pas sans rapport avec celle d'un Marot, d'un Bonaventure des Périers, d'un Henri Estienne, reste énigmatique sur })lusieurs points.

L'œuvre de Rabelais. — Bibliographie. — Précisons d'abord, en l'abrégeant, la question bibliographique, très importante pour l'intelligence même de l'œuvre : — En 1532, Rabelais publie à Lyon /e.< Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua. — En 1533, il donne, encore à Lyon, Pantagruel, signé Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais). — En 1535, il refond, pour le mettre d'accord avec Pantagruel, le Gargantua, et publie le texte qui forme, dès lors, le I" livre, dont Pantagruel devient le W. Ces deux livres sont, ensemble, plusieurs fois réimprimés, avant l'apparition du livre troisième. -- En 1546, le Tiers livre paraît à Paris ; il est signé de maître François Rabelais, docteur en médecine.

En 1547, paraissent deux éditions comprenant les trois livres. — En 1548, le Quart livre est publié à Lyon, incomplet, en onze chapitres ; l'édition du Quart livre en soixantesept chapitres paraît en 1552, signée également de Maître François Rabelais, docteur en médecine. — En 1553, les quatre livres paraissent ensemble. — Rabelais meurt vers 1553. Le Cinquième livre paraît en 1562 seulement, et sous sa forme complète en 1564. — A partir de 1565, il figure dans toutes les éditions de Rabelais. Mais l'authenticité en est douteuse. Et si l'on songe que le cinquième livre, qui porte pour

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sous-titre Vlh Sonnante, est celui qui contient les passages les plus hardis et les plus souvent cités de Rabelais, il serait à souhaiter que l'on pût établir enfin si, oui ou non, il en est l'auteur. L'a-t-il laissé en manusci^t à ses amis, avec ordre de ne le publier, par prudence, que dix ans après sa mort? Est-ce, au contraire, une sorte de pamphlet, dont l'auteur a voulu s'abriter sous la renommée de Rabelais? — La question n'est pas résolue.

En tout cas, une observation importante ressort de cette bibliographie, c'est que Rabelais, dont la vie active commence en 1523 pour s'achever en 1553, espace très largement la publication de son ouvrage, dont les différentes parties paraissent en 1533, 1535, 1546 et Ï548-52. Dans les années intermédiaires, que d'études, que de voyages! Ce livre ne fut évidemment pour lui qu'une distraction.

Analyse générale. — Dans son Prologue, Rabelais invite son loctour à chei'clier, sous les bouffonneries,^ le sens de sa pensée. — I.e livre l" (Garganlua) se compose de 58 chapitres : — Gargantua, fils deGrandgousier et do Gargamelle, crie, on venant au monde : à boire! à boire! 11 boit le lait de 17.913 vaches; pour le vêtir, on consacre à sa chemise 900 aunes de toile de Chàtellerault, à son pourpoint 813 aunes de satin blanc, à ses chauf-ses 1.105 aunes d'ostamet blanc, et à sa robe 9.600 aunes de velours bleu. Après quelques détails plaisants sur son enfance, Rabelais arrive (ch. xni) à Vinslilutlon de Gargantua; son père lui donne pour maître « un grand docteur sophiste » Thubal Holoferno, puis « un autre vieux toussoux >.^ maître Jobelin Bridé. Bientôt, on le change de maîtres et de méthodes; il passe sous la discipline de Ponocratès. Mais, avant de se remettre au travail, Gargantua fait un voyage à Paris par Orléans; sa jument abat, en chassant les mouches avec sa queue, tous les arbres du pays de Beauce qui, depuis, n'est plus qu'une vaste plaine. A Paris, Gargantua se divertit à prendre les cloches de Notre-Dame pour les suspendre au cou de sa jument; l'Université lui envoie une députation, et Janotus de Bragmardo prononce une burlesque harangue, en latin macaronique, pour lui réclamer les cloches (ch. xix). Gargantua consent à les rendre. Rabelais développe ensuite (ch. xxi-xxiv) le plan d'éducation de Ponocratès, qui mérite une étude spéciale (1).

Bientôt, la guerre éclate entre Grandgousier et un de ses voisins, le roi Plcrochole. Les habitants de Lerné, sujets de Picrochole, envahissent le territoire de Grandgousier, et le ravagenXsans éprou-

(1) Cf. p. 235. — Morceaux choisis, l*"^ cycle, p. 87.

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ver de résistance, jusqu'à l'abbaye de Seuillé. Là, les moines, épouvantés, s'enferment dans leur chapelle, pendant que l'ennemi pille leur enclos, et font des prières. Mais l'un d'eux, frère Jean des Entommeures, saisit le bâton de la croix, et assonnue les pillards au nombre de 13.622.^open(lant, Picrochole continue la guerre; Gargantua, rappelé par son pore, aidé de Gymnaste, do Eudémon et surtout de frère Jean, défait complètement l'armée de Picrochole. Pour récompenser fi-ère Jean, Gargantua lui fait bâtir l'abbaye de Thôrème (ch. i.n-i.vni), sorte de château magnifique, sans moines ni religieuses, destiné à recevoir un certain nombre de jeunes gentilshommes et de nobles demoiselles; le règlement est contenu tout entier dans cette formule : fay ce que voudras. Les journées se passent en divertissements et jeux de toutes sortes. Jeunes gens et jeunes filles sortent de l'abbaye pour se marier.

Livre IL — Après une longue et plaisante généalogie des ancêtres de Gargantua, Rabelais raconte la naissance de son fils Panta- . gruol. Gargantua est joyeux d'avoir un si bel enfant; mais cette naissance coûte la vie à sa femme Badebec, et il ne sait s'il doit rire ou pleurer (I). Le petit Pantagruel se montre aussi vorace que son père. Quand il est en âge d'étudier, il parcourt les plus célèbres universités : Poitiere, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Avignon, Bourges, Angers, Orléans. Il cause avec l'écolier limousin qui écorche si bien le latin, visite à Paris la librairie (bibliothèque) de l'abbaye de Saint-Victor, et reçoit une belle lettre de son père qui^ l'engage à étudier avec zèle (ch. vui) (2). Enfin, épisode décisif poi:r toute la suite de l'ouvrage, Pantagruel rencontre Panurge (dont le portrait occupe le ch. xvi). Puis, après plusieurs aventures auxquelles est associé Panurge, il défait les Dipsodes et les géants.

Livre III. — Ici commencent (<h. ix) les aventures de Panurge, qui, ne sachant s'il doit ou non se marier, consulte successivement Pantagruel, la sibylle de Panzoust, le muet Nazdecabre, le poète Raminagrobis, Épistômon (le précepteur de Pantagruel), le magicien llerr Trippa(:{), frère Jean des Entommeures, le médecin Rondibilis(4). le théologien Trouillogan(5), le Juge Bridoye qui décide des procès en les jouant aux dés, le fou Triboulet, — sans obtenir une réponse affirmative ou négative. Pantagruel et Panurge se résolvent alors à partir pour consulter l'oracle de la Dive Bouteille. Le livre III se termine par la description et par l'énuméra-

(1) Morceaux clwLsis, 2® cycle, p. 191.

(2) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 195.

(3) Henri-Corneille Agrippa, auteur de la Philosophie occulte. {k) Le docteur Rondelet, professeur de médecine A Montpellier.

(5) Comparer la scène entre Sganarelle et Marphuriu?, dans le Mariage forcé de Molière.

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