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LES CONTEURS

tion des vertus de l'herbe appelée panlagruélion (le chanvre).

Livre IV. — Au port de Ti.alasse, s'embarquent Pantagruel, Panurge, frère Jean, Épistémon, Gymnaste, etc.. Un des premiers épisodes de ce voyage, est celui des moidons de Panurge (ch. v-vni) ; Panurge, insulté par un marchand, Dindenault, qui va vendre des moutons en pays étranger, jure d'en tirer vengeance; il lui achète, après de longs et plaisants débats, un de ses moutons qu'il jette en pleine mer, et tous les moutons sautent à la suite du premier. Dindenault lui-même est entraîné par une de ses bètes qu'il veut retenir, et se noie (1). — On arrive à l'île des Chicanons {ch. xn); les chicanons sont les huissiers, les sergents, qui reçoivent souvent des coups de bâton, mais qui en vivent- Les navires sont assaillis par une terrible tempête. Panurge se lamente, tandis que frère Jean se met à la manœuvre et contribue à sauver la flottille. Dès qu'on aborde, Panurge retrouve tout son courage, et gourmande plaisamment ses compagnons épuisés. — Relâche à l'iie de Tapinois, où règne Quaresmeprenant, dont Rabelais nous fait une curieuse anatomie (ch. xxx-xxxi), -puis à l'île Farouche, séjour des Andouilles (ch. xxxv-xlu), — à l'île des Papefigues (ici, probablement, une satire des protestants) (ch. xlv-xlvi), — à l'île des Papimanes (satire des catholiques), dont l'évêque Homenaz reçoit les voyageurs avec enthousiasme (ch. xlvui-liv), — et chez Messirc Gaster (l'estomac).

Livide V. — Nous abordons à Vile Sonnante (Rome), et l'auteur énumère les différentes espèces d'oiseaux qui y pullulent, blancs, noirs, gris, rouges, bleus : clergaux, prestre^aux, monagaxix, évesgau.T, cardingaux, et papegaul, « qui est unique en son espèce ». Tous ces oiseaux viennent d'une contrée lointaine nommée Joursanspain. Pantagruel et son compagnon sont admis à voir Papegaut (ch. i-vHi). Les vaisseaux s'arrêtent ensuite à l'île <les Ferrements, où poussent toutes sortes d'armes et d'outils (ch. l\); — puis au Guiche habité par les Chats-fourrés dont Gi'ippe-minaud est Parchiduc(v). Ces chapitres (ch. xi à xv) sont une violente satire des gens de justice. — L'île des Apedeftes, satire contre les impôts, et contre ceux qui les perçoivent. — Puis (ch. xvni-xxn), c'est le royaume de l'Entéléehie, dont la reine est dame Quintessence, filleule d'Aristote (satire de la Sorbonne et de la scolastique). — Nouvelle satire des moines, dans l'île habitée par les frères Fredons (ch. xxvi-xxvni). —Enfin, voici le pays de Lanternois, où se trouve l'oracle de la Dive Boutoille (ch. xxxi); longue description du temple, de la fontaine (ch. xxxu-xui); Panurge, initié par la prêtresse Bacbuc, entend le mot de la bouteille, Irinch (ch. xliv). Bacbuc lit dans un livre sacré la glose de ce mot : c'est buvez.

(1) Morceaux choisis, i" cycle, p. 92.

(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 199.

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La composition et les caractères. — Iliade grotesque, suivie d'une Odyssée satirique, Tccuvre de Rabelais est plutôt « successive » que < composée ». Le Gargantua (F"" livre) est la seule partie qui offre un commencement, un milieu et une fin ; toute l'histoire de Pantagruel s'en va à la dérive, sans aucun lien nécessaire entre les épisodes, et rien n'empêchait l'auteur de retarder jusqu'à un livre Vl* ou X® la réponse de la dive bouteille, but de ce voyage incohérent.

L'unité de l'ouvrage, et surtout de la deuxième partie, est donc dans les caractères des personnages, qui, à travers tant d'aventures et de digressions, restent conformes à eux-mêmes. Toutefois, les rapports et les ])roportions de ces personnages ne sont pas observés d'une façon continue et logique. Ces géants, Gargantua et Pantagruel, nous sont présentés, pendant leur enfance, comme les héros d'épisodes réellement e gigantesques > ; on voit encore Gargantua se comporter en géant dans son voyage à Paris, et Pantagruel quand il passe à Orléans. Mais que Pantagruel rencontre « l'écolier limousin », ou Panurge qui est « de stature moyenne », les deux interlocuteurs causent comme vous et moi. Pantagruel s'embarque avec frère Jean et Panurge; et, à partir de ce moment, il n'est plus un géant, on ne sait par quel mystère? Aucun des habitants des nombreuses îles où il débarque ne fait de réflexions sur sa taille. En cela le livre de Rabelais est bien inférieur au Gulliver de Swift, où l'auteur ne perd jamais de vue la disproportion physique, morale, intellectuelle de son héros, et en tire les plus heureux traits de satire.

Cette réflexion faite, que valent en eux-mêmes les caractères? Sont-ils de puissantes incarnations de types humains, et Rabelais est-il un créateur au même titre que les grands romanciers français et étrangers? — Ses géants sont braves et bons; mais lenv psychologie est bien sommaire; ce sont des ogres bienfaisants. Pantagruel représente même une sorte de modération sceptique et d'indulgence paresseuse qui va jusqu'à l'absence de tout caractère. Quant à Panurge, « qui avait soixante et trois manières de trouver de l'argent toujours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict, malfaisant, pipeur, beuvèur, bateur de' pave», ribleur s'il en estait

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à Paris, au demeurant le meilleur filzdu monde (1)... i».il est, selon l'étymologie grecque de son nom, bon à tout faire vaillant en paroles et lâche dans l'action, poltron et cruel; et il pousse le cynisme des discours jusqu'aux dernières limites. On se demande pourquoi le bon Pantagruel consent à accepter pour compagnon, à « aimer toute sa vie », à guider dans ses consultations et dans ses voyages un drôle de cette espèce. Sans doute, il y a là un contraste comique, imaginé par Rabelais pour faire rire, et nous serions peut-être naifs d'y chercher un symbole. Enfin, frère Jean, le moine robuste et hardi, est plus sympathique ; si son langage est grossier, son cœur est honnête, et ses rudes propos sont moins inquiétants que les gentillesses de Panurge. — M. Em. Faguet explique ces trois personnages (trois, en comptant les géants pour un seul) en disant qu'ils présentent chacun à leur manière un des aspects ou une des tendances de Rabelais lui-même, qui est à la fois sensé et prudent comme Gargantua et Pantagruel, énergique et batailleur comme frère Jean, basochien hâbleur et paradoxal comme Panurge. « Et c'est quelque chose que d'avoir ainsi donné, en se jouant, les deux ou trois grands traits généraux de la race à laquelle on appartient (2). » Il n'en reste pas moins qu'aucune de ces créations n'est comparable au Falstaff de Shakespeare, au Don Quichotte et au Sancho de Cervantes, ou même au Gil Blas de Le Sage.

Quelques caractères secondaires ne manquent pas de relief; ainsi Homenaz, évêque des Papimanes; Grippe-minaud, archiduc des Chats-fourrés, et Janotus de Bragmardo, délégué par la Sorbonne auprès de Gargantua pour lui réclamer les cloches de Notre-Dame.

Les idées de Rabelais, leur sens et leur portée. — Mais Rabelais s'est moins préoccupé de faire œuvre d'art et de nous laisser des êtres logiques et vivants, que d'écrire une satire reliixieuse et sociale et d'énoncer, sous forme plaisante, une philosophie. Il est certain que Rabelais proteste contre les abus de son temps. Même sans tenir compte du V«^ livre,

(1) Livre II, chap. xvi.

(2) ÉM. Faguet, Seizième siècle, p. 95.

puisque son authenticité n'est pas assurée, et en négligeant l'Ile Sonnante et les Chats-fourrés, il suffirait des chapitres sur les Papimanes et sur les Chicanons, pour voir avec quelle hardiesse Rabelais attaque les moines, la discipline ecclésiastique, les cérémonies du culte, la politique et la personne des papes, la justice civile et criminelle. Seulement, ses lecteurs doivent être avertis qu'ils peuvent souvent prendre le change, et qu'il leur est difRcile d'estimer ces traits à leur juste valeur. En effet, la plupart abordent l'œuvre de Rabelais sans préparation suffisante. Ils ignorent la littérature du moyen âge et celle de la première moitié du seizième siècle. Ils admirent dans Gargantua et dans Pantagruel bien des choses qu'ils seraient surpris de trouver ailleurs, dans Renart, dans le Boman de la Rose, dans les fabliaux, dans les farces, dans les ouvrages latins ou étrangers. Il faut en conclure que, dans une large mesure, Rabelais hérite du passé plutôt (ju'il n'ouvre Tavenir; que ces prétendues hardiesses contre les moines ou les gens de justifie sont des plaisanteries qui avaient trainé partout, depuis quatre siècles, et dont Rabelais n'a même pas le plus souvent renouvelé la forme. 11 est vrai, d'autre part, que ces satires grossières ou piquantes prennent souvent chez lui un tour plus vif, et constituent, on n'en saurait douter, un système lié. Banales et traditionnelles, quand on les considère isolément, elles deviendraient sous sa plume des arguments^ s'il est vrai de croire, avec F. Brunetière, que Rabelais attaque tous ceux qui c déforment la nature sous prétexte de la redresser ». A Physis (Nature), il oppose Antiphysis. Et cette idée générale fait la profondeur relative de son œuvre bouffonne (I). Le symbole le plus clair de la philosophie rabelaisienne est Yabbayr de Thélème, dont la devise*: Fay ce que voudras, est peut-être, beaucoup plus que leTrinch de la Dive Bouteille, la clef de tout le livrel Quant à ce Trinch [buvez), il faut probablement l'interpréter dans un sens figuré (^s'abreuver de science) ; mais l'auteur du cinquième livre, quel quïl soit, laisse ce sens douteux et confus. .

(1) F. BuuNKTiiKK, Histoire de la lilteralure française classique, l, pp. 136-

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