II. — Les Érudits
Henri Estienne (]532-1598). — La famille des Estienne tient une place considérable dans l'histoire de l'érudition fran-
(1) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. 100; — 2* cycle, pp. 262-267.
(2) É. Egger, L'Hellénisme en France, \, 265. — Lire un extrait de Saliat dans les Morceaux choisis, de Talbot, p. 255.
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cuise et de la Renaissance. Henri /" Estienne fonde en 1500 l'imprimerie, à laquelle son fi ls/?o6eW/"£'.saewne( 1503- 1559) donna tant de célébrité. Robert, en dehors de ses admirables éditions grecques, latines et françaises, a composé le Thésaurus lingux latinœ, le premier des grands dictionnaires latins. Protégé par François P"" contre la Sorbonne, il se réfugia à Genève après la mort du roi, et se convertit au calvinisme (1551).
Son fils Henri H Estienne fut une sorte d'enfant prodige. Il apprit, en se jouant, le latin et le grec, devint le plus brillant élève de Pierre Danès et d'Adrien Turnèbe ; et, à l'âge de dix-sept ans, il coUationnait des textes grecs pour les éditions de son père. Il entreprit une tournée à travers les principales bibliothèques d'Italie, de Flandre et d'Angleterre, et en rapporta des matériaux pour son Thésaurus linguce grœcœ, ou Dictionnaire de la langue grecque, qu'il publia en 1572. Pour se reposer de ses travaux d'érudition, il composa plusieurs ouvrages de circonstance : d'abord V Apologie pour Hérodote, sorte d'Introduction destinée à accompagner l'édition qu'il avait publiée en 1566; c'est un pamphlet plutôt libertin que protestant. Sous prétexte de défendre Hérodote contre les accusations d'invraisemblance et de mensonge, Henri Estienne déclare que les temps présents sont encore plus féconds en événements étranges, en persécutions, en cruautés. Il fait, surtout dans la seconde partie, un violent réquisitoire contre rp]glise romaine. Le ton de l'ouvrage est d'une liberté excessive ; les anecdotes facétieuses, les plaisanteries grossières y abondent. Les catholiques appelèrent Estienne le Pantagruel de Genève, et Genève désavoua et bannit ce compromettant défenseur.
Les autres ouvrages de Henri Estienne sont d'un caractère plus philologique, mais le style est toujours celui de la polémique. Dans le Traité de la conformité du langage franrois avec le grec (1565), Henri Estienne soutient que, de toutes les langues modernes, la française est celle qui offre le plus d'analogies avec le grec : dans une première partie, il essaie de prouver que l'emploi de chacune des parties du discours de notre grammaire correspond à la syntaxe grecque ; dans la deuxième partie, il met en parallèle des locutions grecques
et des locutions françaises ; dans la troisième, il établit mie liste d'étymologies grecques ou soi-disant telles. Cet ouvrage, très ingénieux et très érudit, n'est que le développement d'un paradoxe grammatical.
Plus intéressante, surtout à sa date, est la Précellence du langage fraîiçois, publiée en 1579. C'est une docte et vivante défense du français contre l'italien, ou plutôt contre Vitalianisme qui envahissait la cour. Estienne use d'ailleurs d'un raisonnement sophistique, basé sur le paradoxe précédent. Voici quel est son syllogisme : I« la langue grecque est la plus belle des langues ; 2^ or, le français est la seule langue moderne capable de rivaliser avec la grecque ; 3^ donc, le français est supérieur à l'italien, et les Français doivent parler français. Il appuie ce raisonnement d'une foule d'exemples ingénieux, qui, polémique et thèse à part, sont d'un grammairien aussi habile que savant. — Estienne continuait dans sa Précellence la campagne entreprise par lui dans ses Deux dialogues du nouveau langage francois italianisé (1578), où il fait parler deux gentilshommes delà cour, Philausone (ami de l'Ausonie, l'Italie) et Celtophile {a.mi de la Gaule); à ce dernier, vient se joindre, dans le deuxième dialogue, Philalèthe (ami de la vérité). Dans cet ouvrage fort amusant, Estienne n'attaque pas moins les modes que le langage.
Henri Estienne reprit, après l'achèvement de son Thésaurus, ses courses errantes à travers les bibliothèques et l'Europe. Il finit par mourir, vagabond de la science, à l'hôpital de Lyon, en mars 1598 (1).
Etienne Pasquier (1529-1615). — Avocat et magistrat de premier ordre, Pasquier appartient à l'histoire de la littérature par ses Recherches de la France (1561-70) et par ses Lettres. — Les Recherches se composent de neuf livres, dans lesquels Pasquier discute, sans ordre déterminé, toutes sortes de questions relatives aux institutions, coutumes, mœurs, langue, monuments, etc., de l'ancienne France. L'intérêt de ces mélanges y comme les appelle l'auteur lui-même, vient de la
(\) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 267.
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sûreté des informations que Pasquier avait recueillies aux sources les plus diverses, bibliothèques, manuscrits, correspondances, etc.. Sur tous les points, les Recherches sont restées un ouvrage à consulter. La lecture, d'ailleurs, en est aisée ; Pasquier écrit d'un style ferme et précis, on pourrait presque dire technique, et qui s'élève parfois à la plus éloquente énergie. Au livre 111, chapitre xliii, Pasquier a intercalé le célèbre plaidoyer qu'il a prononcé pour l'Université contre les Jésuites, en 1565; ce plaidoyer prouve à la fois l'ardeur de ses convictions gallicanes et la puissance de son talent d'avocat (1).
Claude Fauchet (1529-1601). — Fauchet a, comme Pasquier, le mérite d'avoir contribué à sauver de l'oubli, en ces temps de Renaissance, notre vieille histoire et notre vieille littérature. Il a laissé les Antiquités gauloises et françaises (1579- 1601), et V Origine de la langue et de la poésie française (1581). En écrivant ce dernier ouvrage, en pleine Renaissance, et à la veille du jour où le classicisme allait, pour plus de deux siècles, rejeter dans l'ombre le moyen âge, Fauchet nous a légué un document des plus précieux ; on y voit comment un homme intelligent et érudit du seizième siècle connaissait et jugeait la vieille poésie française (2).
m. — Les Écrivains scientifiques.
Au moment où se forme une langue, l'apport des écrivains scientifiques est des plus utiles. Chacun d'eux, en obligeant le vocabulaire à exprimer des choses nouvelles, l'exerce et l'enrichit. Sans compter que ces écrivains sont presque toujours des hommes de volonté ardente et de sensibilité profonde. Le savant est un poète. II trouve souvent pour exprimer son idéal, pour raconter ses recherches et ses souffrances, des accents d'une sincérité touchante et éloquente.
(1) Extraits de Pasiiniev dans It-s Morceaux choisis, de Daumstktkh et lIvrzKELD, p. l.Vi; — Morcc.onx choisis, 2« cycle, j>- 271.
(2) Extraits de Claude Fauchet dans les Morceaux choisis, d'E. Tam«<»t, 1). 176.
Bernard Palissy (1510-1589). -^ Palissy mérite une place d'honneur dans l'histoire de la volonté et dans celle des lettres, par ses Discom^s admirables de la nature des eaux et fontaines, etc. Cet ouvrage est celui d'un homme formé par la dure leçon des voyages, des travaux et des souffrances. Qui n'a lu le récit de ses expériences laborieuses, quand il cherchait le secret de l'émail ? Mais aussi qui ne s'est étonné parfois que le nom de ce potier soit resté si célèbre ? C'est que la gloire de Palissy n'est point d'avoir trouvé un émail, mais de l'avoir cherché scientifiquement, — et surtout d'avoir fait, à propos de ces recherches, des observations qui sont d'un savant de génie.
Buffon et Cuvier l'ont considéré tous deux comme un précurseur des plus grandes découvertes géologiques des temps modernes. — Quant au mérite de Palissy écrivain, il est dans l'énergie et presque dans la violence de son style : il y a de l'héroïsme dans cette prose solide et fière (1).
Ambroise Paré (1510- 1590), célèbre chirurgien des armées françaises sous Henri II, Charles IX et Henri III, a raconté ses campagnes, en, un style simple et clair. Il réunit ses divers écrits en 1575 sous le titre de : Œtivres diverses de M. Ambroise Paré. Aujourd'hui, rien de plus naturel qu'un chirurgien expose en français le résultat de ses recherches, ses méthodes d'opération, etc. Mais, à la fin du seizième siècle, c'était une grande témérité. Les médecins parlaient et écrivaient en latin ; et Ambroise Paré souleva des colères qui semblaient alors légitimes. Il faut donc le louer de ce courage et d'avoir enrichi notre littérature narrative et scientifique (2).
Olivier de Serres (153*9-1619). — Gentilhomme huguenot, Olivier de Serres paraît s'être mêlé le moins possible aux querelles de son temps. 11 aimait la campagne avec passion, et de 1573 à -1600 il ne quitta guère son beau domaine de Pradel, dans le Vivarais. C'est là qu'il composa, en étudiant tous les anciens traités d'agronomie, et surtout avec sa pro-
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 275.
(2) Extraits û' Ambroise Paré dans Darmsteter et Hatzpeld, p. 165.
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pre expérience, le livre qu'il publia en 1600 sous ce titre : Théâtre iragrieu/lurc et ménafjic dea champs. L'ouvrage était dédié au roi Henri IV qui, dit-on, l'accueillit avec la plus grande faveur, et s'en faisait lire chaque jour quelques pages après son dîner. Rien, en effet, ne pouvait mieux servir les projets d'un Roi pacificateur, qui engageait la noblesse, au sortir de ces longues luttes fratricides, à se retremper dans la paix des champs. Aussi le Tliéàlre. d'agriculture eut-il un très grand succès ; de nombreuses éditions en furent publiées pendant la première moitié du dix-septième siècle. Ce succès, Olivier de Serres le devait tout à la fois à la précision technique de ses préceptes, et au charme d'un style limpide et élégant (1).
BIBLIOGRAPHIE
A-MYOT, Vie des hommes illustres de Plutarque (réimpression de Didot, 25 vol., 1818-1821).
Sur Amyot, Histoire de la littérature française, de Nisard, t. I; Histoire de la littérature française, de Petit de Jullevili.k (C^olin), t. III, cliap. X (par M. Ch. Dejob), — Consulter également ce chapitre pour Henri Estienne.
H. Estienne, De la Précellence du langage français, éd. Feugère,
H. Estienne, Deux Dialogues du langage français italianisé, éd. Ristelhuber, 1883.
L. Ci.KMEm,. l'Œuvre française de Henri Estienne. Paris, 18î)8.
Louis Audiat, Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses œuvres. Paris
IL Baudrillart, Gentilshommes ruraux de France. Paris, 1894.
'Pierre Villey, Les sources d'idées au XVh siècle. Paris, Pion, 1920.
(i) Extraits d'Olivier de Sery^es dans les Morceaux choisis, de Darmsteter et Hatzfeld, p. 2^0; — de F. Godefroy, p. 480; — de Talbot, p. 240.
1» Montaigne (1533-1592), né au château de Montaigne, conseiller au Parlement de Périgueux, puis «le Bordeaux, publie en 1580 les deux premiers livres de ses Essais. II voyage ensuite, visite. l'Allemagne et l'Italie ; il devient ù son retour maire de Bordeaux, et donne en 1588 le troisième livre des Essais. Il meurt sans avoir le temps de publier une nouvelle édition, très augmentée, qui paraît après sa mort par les soins de M"* de Gournay, en 1595.
Il compose les Essais en lisant Plutarque, Sénèque, les poètes latins, et en les commentant d'après sa propre expérience. Son moi est le thème essentiel de son livre; mais « en se peignant, il peint la nature humaine ». Sa philosophie lient en ce mot; Que sais-je ? C'est un prudent et discret scepticisme. — Sa pédagogie est surtout négative. Il veut qu'on développe le jugement plutôt que la mémoire, qu'on fasse ^)oya^er l'enfant, qu'on le fasse causer en société. Celte éducation formera Vhonnêle homme du dix-septième siècle. — Son style est primesantier et ima^^^?; c'est celui d'un poète.
2" Pierre Charron (1541-1603) est le plus remarquable disciple de Montaigne. Il publie en 1601 son Traité de la Sagesse, dont l'épigraphe est : Je ne sais.
Guillaume du Vair, célèbre magistrat et orateur, représente la grandeur stoïcienne et chrétienne. Son traité de l'Éloquence française le met au rang de nos meilleurs critiques.