II. — Après Hlontaii^ne
Pierre Charron (1541-1603). — Fils d'un libraire de Paris, et d'abord destiné au barreau, Pierre Charron fit de fortes études de droit, à Orléans et à Bourges. Jl devint prêtre, et acquit rapidement une réputation comme prédicateur. C'est pendant qu'il prêchait à Bordeaux, en 1589, qu'il fit la connaissance de Montaigne. Celui-ci lui légua, par testament, le droit de porter ses armoiries (2). En 1594, Charron publia les Trois
(1) ÉM. Faguet, Seizième siècle, p. 417.
(2) « D'azur semé de trèfles d'or, à une patte de lion de même, armée de gueule,' mise en fasce. »
Vérités (il y a un Dieu, — la religion chrétienne est la seule vraie, — la religion catholique est la seule forme orthodoxe du christianisme). En 1600, il donna un recueil de Discoms chrétiens, et, en 1601, le Traité de la Sagesse.
La Sagesse de Pierre Charron se divise en trois livres : « Le premier livre, écrit l'auteur lui-même^ est tout en la connaissance de soi et de l'humaine condition préparative à la sagesse ; le second contient les traits, offices (devoirs) et régies générales et principales de la sagesse ; le tiers contient les règles et instructions particulières de la sagesse, et ce par l'ordre des quatre vertus principales et morales, prudence, Justice, force, tempérance..'. » On est frappé, à la seule lecture de ce plan, de constater que cet ^mi et disciple de Montaigne, est méthodique et didactique. Il lui arrive même assez fréquemment d'introduire des tableaux synoptiques dans ses développements. Mais il est bien, malgré les apparences, un disciple de Montaigne, et qui pousse à leurs conséquences les insinuations de son maître. Celui-cd disait : Que sais-je ? Charron dit : Je ne sais. Il est difficile d'affirmer que Charron fut réellement un sceptique. Faut-il, avec le P. Garasse, l'appeler le Patriarche des esprits forts ? fautil admettre que Charron n'a voulu ruiner la raison humaine que pour mieux faire sentir la nécessité absolue d'une religion révélée? C'est possible. Ce serait le plan même de Pascal, mais exécuté avec une gaucherie suspecte. Quoi qu'il en soit, les libertins tirèrent à eux ce traité d'un prêtre et d'un prédicateur, qu'ils prirent ainsi plaisir à convaincre d'inconséquence.
Parmi les chapitres de Charron qui gardent aujourd'hui un certain intérêt, signalons ceux qu'il consacre aux Devoirs des parents et des enfants (III, 14). Dans l'histoire de la pédagogie, entre Rabelais et Montaigne d'une part, Locke et Rousseau de l'autre, Charron doit tenir sa place (1).
Guillaume du Vair (1556-1621). — D'abord conseiller au Parlement de Paris, G. du Vair, pendant les troubles de la Ligue, appartint au parti des modérés avec de Harlay, de Brisson, et les auteurs de la Satyre Ménippée. Après la journée des Baril) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 220.
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ricades, il prononça une courageuse harangue contre les partisans du duc de Guise. En 1593, député de Paris aux Etats de la Ligue, il protesta éloquemment, dans son discours Sur la loisalique, contre les menées de ceux qui préparaient l'avènement au trône de France d'un prince espagnol. Henri IV nomma du Vair premier président du Parlement de Provence, à Aix; et la reine régente Marie de Médicis le fit garde des sceaux. En cette dernière qualité, il prononça encore de remarquables discours.
Mais nous avons surtout à nous occuper ici du moraliste. G. du Vair a écrit, dans l'intervalle de ces séances orageuses où brillait son éloquence, un traité De la constance et consolation es calamités publiques, qui, parla forme dialoguée et la beauté un peu oratoire du style, peut se comparer aux Tusculanes ou aux Académiques de Cicéron. Ce traité évoque aussi un rapprochement avec Bossuet ; du Vair y a tracé un tableau des révolutions des empires, qui fait songer au Discours sur l'histoire universelle, — Dans un autre traité, la Sainte Philosophie, du Vair tente d'établir un heureux accord entre la foi et la raison. G. du Vair n'est pas un disciple de Montaigne. Il représente plutôt, avec une sorte de grandeur à la fois stoïcienne et chrétienne, l'état d'esprit de ces hommes mêlés aux affaires de leur temps, et soucieux de fortifier, au milieu de tant de troubles, le cœur et la raison de leurs concitoyens.
G. du Vair est un remarquable écrivain, vrai prédécesseur de Balzac pour le nombre et l'ampleur de son style oratoire. Orateur, il l'est toujours, jusque dans ses traités moraux; et il nous a laissé un ouvrage : De l'éloquence française et des raisons pourquoi elle est restée si basse, qui permet encore de le rapprocher de Cicéron, auteur du Brutus, de Féneion, auteur de ia Lettre à l'Académie, et qui fait honneur à son sens critique. Et ceci nous amène à rappeler enfin que G. du Vair a connu intimement Malherbe, tandis que celui-ci, ^n Provence, cherchait encore sa voie; du Vair lui a donné d'excellents conseils, et il faut attribuer dans une certaine mesure, à l'auteur de V Éloquence française, le goût sûr et le style plus oratoire que poétique du premier théoricien de la poésie classique.
LE THK^TRBl AU SEIZJÈ^R SFÈCLK ' 267
PIBLIPGRAPHIS
Montaigne, cf. p. 255 l'indication des principales éditjons critiques. René Radouant, Œuvres choisies de Montaigne. Paris, Hatier, 1914.
A. Jeanroy, Extraits de Montaigne. Paris, Hachette. Sainte-Beuve, Porl-Royal, III, 1 à 3." Prévost-Paradol, Les moralistes français. Paris, Hachette.
P. BoNNEFON, Montaigne, sa famille et ses amis, 2 voK l^âri:^. Colin,
F. Brunetière, Hist. de la littér. franc, classique, t, I, p. 575. Paris,
^ Delagrave, 1905-1908. •
É.M. Faguet, Seizième siècle. Paris, 1894,
Jacques Lanolais, l'Éducation avant Montaigne et le chapitre de l'Institution des enfants. Paris, Grpville-Morant, Ï9(37. (Cet ouvrage contient la bibliographie relative à la pédagogie (je Montaigne.)
Max. Lanusse, Montaigne. Paris, Lccène et Oudin, 1895.
B. VoizARD, Étude sur la langue de Montaigne. Paris, Garnier, 1885.
F. STROwiiKi, Montaigne (collection des grands 'philosophes). Paris, Alcan, 1906.
P. Villey, les Sources et l'évolution des Essais de Montaigne, 1908
G. GuizoT, Montaigne. P^ri§, Alcan, 1906.
René Radouant, Guiïlaime du'yair/l'^QrfifpfÇ et l'auteur. Paris,
Lecène et Ôudin, I908.
René Radouant, G. du Vair, De l'Éloquence française, édition cri-
tJcme. Paris, 1908.