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IV. — Le Public du dix-septième siècle

Si la littérature classique est exclusivement mondaine. — Taine a dit : « Notre littérature classique tout entière est une

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littérature mondaine, née du monde et faite pour le monde. » Ce jugement est trop absolu, mais il contient une grande part de vérité. En effet, tous les écrivains, dans tous les genres, veulent plaire à la société polie. — La tragédie abandonne les libertés et les inégalités du drame, pour se réduire de plus en plus à un problème psychologique, et elle est presque toujours fondée sur l'amour, le sentiment le mieux compris. Souvent même, avec les tragiques inférieurs, cet amour n'est plus que de la galanterie, plus plaisante encore.

— La comédie s'applique de préférence à la peinture des ridicules de société; Molière est le « législateur des bienséances du monde >. — La poésie lyrique est réduite aux genres de société : pour l'épanouissement du sentiment individuel et passionné, il eût fallu des lecteurs moins façonnés par l'esprit des salons, plus susceptibles de se laisser aller à des impressions toutes personnelles. — La satire a plus de succès, mais elle doit s'interdire toute violence. — La poésie didactique, élégante et spirituelle, convient encore au monde. — L'éloquence de la chaire brillera d'un vif éclat.

— Le roman sera idéaliste, ou psychologique, et plein d'allusions. — Tous ces genres font appel à des sentiments communs, contiennent une morale générale, bannissent les théories, les cas, les exemples trop particuliers ou trop hardis. Ils usent d'un style mesuré et distingué. Ils relèvent du goût d'un petit nombre d'auditeurs et de lecteurs formant un même public.

Mais cette tendance à satisfaire le monde ne donne aux grands écrivains de ce temps aucun défaut sensible et ne date que fort peu leurs œuvres. Cela tient à la fois au génie des écrivains, et à l'intelligence d'un public homogène, mais formé d'éléments contradictoires, se corrigeant l'un par l'autre : la cour et la ville.

La cour. — C'est par politique, et pour briser à jamais toute velléité d'indépendance, que Louis XIV attire et retient à la cour une noblesse qui s'y ruine et qui attend tout de ses faveurs. Le pouvoir royal s'affermit; mais les forces vives du pays s'épuisent. Les lettres y gagnent momentanément le public le plus affiné qui fut jamais. Si la génération précé-

dente a vu briller M"« de Rambouillet, M™« de Longnevîlle, M"^ de Chevreuse, M"^ de Sablé, c'est le tour maintenant d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, de M""* de la Fayette, de M™« de Sévigné, de M™« de Caylus, les femmes les plus intelligentes, les pins instruites, les plus sensibles. Les premières se mêlaient de politique et de controverses théôlogiques, les secondes furent femmes avant tout : c'est à elles et à leurs pareilles que l'on doit la supériorité de l'esprit français dans la conversation; c'est pour elles que les grands écrivains furent tout ensemble spirituels et profonds.

Les courtisans groupés au Louvre ou à Versailles ne sont pas tous des fats on des freluquets. Quelques-uns s'appellent Colbert, Louvois, de Lionne, Montausier, Saint-Simon, La Rochefoucauld, Condé, Turenne, Luxembourg, Vendôme... On ne vit guère, en aucun temps, pareil ensemble de grands seigneurs qui, par hérédité et par génie personnel, fussent plus capables de Juger et d'encourager les lettres.

Et n'oubliez pas que, sous cette politesse exquise, s'agite encore et bouillonne le sang des Frondeurs ; que les tempéraments sont passionnés ; qu'il n'y eut jamais pareil mélange de mœurs privées, rudes, presque grossières, et de manière» polies. Nous sommes loin du raffinement de la fin du dix-huitième siècle, où les caractères comme les corps seront amollis par une civilisation trop corrompue. En 1660, il y a équilibre, et Jes courtisans de Versailles seront les conquérants de fa Franche-Comté, de la Fkndre, de l'Alsace, les vainqueurs de l'Europe pendant trente ans.

La bourgeoisie. — Il ne faut pas croire que la cour fût exclusivement juge des bons livres. En face de la cour^ W y a la ville.

L'instruction s'était répandue dans la bourgeoisie. Tandis que la noblesse se ruinait au service du roi, les bourgeois faisaient fortune ; leurs enfants recevaient la meilleure éducation et sortaient fort lettrés des collèges de l'Université et des jésuites. On leur achetait un office, ou une charge. Devenus financiers, magistrats, hommes de lettres, ces bourgeois formaient une partie du public. Molière invoque souvent

le témoignage du parterre. Et, chose curieuse, il no l'oppose pas au goût (lo la cour (la vraie, non pas celle des marquis turlupins), mais, au contraire, il confond dans un même éloge ceux qui paient leur place un demi-louis d'or ou une pièce de quinze sols. Spectateurs ou lecteurs, ces bourgeois lettrés font le succès de Corneille, de Boileau, de- Molière, de La Fontaine, Ils estiment le bon sens de Bossuet et la logique de Bourdaloue. Et comme ils sont plus érudits, en général, que les gens de cour, comme ils ont conservé un vieux fonds de gauloiserie, au sens le plus favorable du mot, ils s'attachent de préférence à ce qu'il y a de plus sérieux et de plus national dans les œuvres des grands classiques.

Ainsi le public se compose de deux éléments qui s'équilibrent.

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