‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 95 sur 323 · DESCARTES. — L'ACADÉMIE. ~ L'HOTEL DE RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

DESCARTES. — L'ACADÉMIE. ~ L'HOTEL DE RAMBOUILLET

SOMMAIRE

Plusieurs intluences se combinent pour former la lilléralure cfassique. — 1" Descartes (1596-1650), par le Discours de la méthode (1637), renouvelle la philosophie, en y introduisant la méthode des Sciences mathématiques. 11 apprend à ses contemporains à se servir de leur raison. Le premier il écrit en français sur un sujet philosophique. Son inlluence personnelle sur le classicisme ne doit pas être exagérée; mais il contribue à déterminer les caractères essentiels du génie français pendant cette période.

2" L'Académie Française (1635) estsortie des réunions littéraires qui se tenaient chez Conrart. Richelieu organise l'Académie, qui travaille à un Dictionnaire de l'usage, paru seulement en 1694, et qui commence à juger les ouvrages nouveaux {le Cid). L'Académie est un salon où se réunissent et où s'instruisent mutuellement les gens de lettres et les grands seigneurs.

3° L'Hôtel de Rambouillet. Calherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, reçoit chez elle; de 1618 à 1660, la société la plus distinguée et les plus célèbres écrivains. Elle apprend à ses contemporains la politesse des manières et du langage. Cette politesse dégénère en préciosité, surtout chez M"" de Scudéry et dans les salons de province.

4" Balzac (159i-1654) écrit, de Rome ou de son château, des Lettres sur des sujets de morale ou de littérature. Il est éloquent et peu naturel ; mais il a de la gravité et du nombre.

5" Voiture (1.598-1648) est pendant vingt ans « l'âme du rond » à l'Hôtel de Rambouillet. Il a, pour amuser cette société, autant d'imagination que de talent. Ses Lettres sont piquantes et souvent maniérées ; ses vers ont de l'aisance et de l'esprit.

6" Vaugelas travaille au Dictionnaire de V Académie, et publie en 1647 ses Remarques sur la langue française.

Bien des forces, en apparence contradictoires, s'unirent pour former le classicisme : la philosophie, le goût littéraire, le monde. Il en résulte une harmonie tout à fait propre à ce dix-septième siècle, qui sut allier, dans ses chefs-d'œuvre, à la profondeur et à la méthode la pureté do la langue, l'élégance et la clarté.

Descartes (1596-1650).

Vie, — René Descartes est né à la Haye (l), entre Tours

et Poitiers, en 1596, d'une famille noble. Il fut mis au collège de La Flèche , chez les Jésuites ; et l'on connaît les pages du Discours de la méthode où il a, parlé de ses maîtres, auxquels il témoigna toujours de la reconnaissance et du respect, quoiqu'il ait fait la critique de leur' enseignement (2). Descartes vient en»

suite à Paris, étudie le droit;

D'après le ponrait peint par Franï Hais P^, llveutcon-

et gravé par I. Suyderhoeff. sulter le « grand

(l)On dit aujourd'hui La Haye-Descnrtes.

(2) Morceaux choisis, 1*"" cycle, p. 156.

LES INFLUENCES l'HILOSOPHIQUES ET SOCLVLES '3%5

livre du monde », et, pour voyager, il s'engage d'abord dans l'arniée du prince Maurice de Nassau, en Hollande, puis dans celle du duc de Bavière ; ot il prend part à la iiucrre de Trente Ans. C'est pendant sa première campaij:ne, en 1019, qu'arrêté au commencement de l'hiver dans un /)oele (appartement chauffé par un poêle), il médita si profondément sur les sources et sur l'objet de nos connaissances, qu'il découvrit les principes de sa méthode et l'application de l'algèbre à la géométrie. On le voit ensuite à Ulm, à Prague, bon soldat, mais toujours préoccupé de science et de philosophie. Il quitte le service, se rend à Rome (1623), et revient à Paris, où il essaye de se dérober au monde ; cependant il prend part à des conférences de savants dans lesquelles il fait une vive impression. Bientôt il va s'établir en Hollande (1629), d'abord à Franeker, dans la Frise, puis à Amsterdam (1). C'est là qu'il écrit le Discours de la méthode (1637), les Méditations (1641), le Traité des passions (1649). Ce dernier ouvrage était dédié à la princesse Elisabeth, fille de Frédéric V, roi de Bohême. 11 céda enfin aux offres de la reine Christine de Suède, qui l'attira à Stockholm. Il ne^ tarda pas à y mourir, le 11 février 1650 ; son corps fut rapporté en France en 1667.

Le Discours de la méthode (1637). — Descartes fut d'abord, comme Pascal, un mathématicien ; il acquit par la pratique des sciences pures la rigueur'de l'esprit, une confiance absolue dans la raison, un besoin d'évidence et de clarté qui sont les principes de sa réforme philosophique. — Aussi son originalité consistet-elle à rejeter Vautorilé, et à repousser le syllogisme, méthode de raisonnement tout au plus susceptible de démontrer la vérité déjà admise mais incapable de nous en faire découvrir d'autre^. Descartes veut que nous raisonnions avec notre bon sens^ c'est-à-dire avec notre raison, « la chose du monde la mieux partagée », mais aussi celle dont nous savons le moins faire usage, faute d une méthode. Il va donc dans son Discours nous apprendre à raisonner, au moyen de Yanalyse et de la synthèse.

Voici quelles sont les quatre règles de la ^7^e7/iOâfe de Descartes : 1" « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne

(1) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 319.

Aj.h 1,11 IKHATIKK l'RANrAISE

la connusse évidemment telle,.. » C'est le cnirrumi de i>'?'idence- substitué à celui de Vaulorité. Toute une partie de la philosophie moderne en dérive. Mais encore faut-il savoir chercher et reconnaître les caractères distinctifs de cette évidence ; et c'est ici que Descartes fait intervenir la méthode mathématique de V analyse, qui est sa seconde règle :

2» < Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. » Ainsi procèdent les mathématiciens chaque fois qu'ils ont un problème à étudier, pour chercher les rapporU d'où ils tireront leur solution. Descartes ne fait qu'appliquer cette règle dans sa Géométrie analytique.

3° < Conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés. » (''est la synthèse qui, après ïanalyse, reconstruit, au moyen de Vintuttion, ce que l'analyse avait divisé.

4*^ « Faire des dénombrements entiers. > Ces énumérations complètes sont nécessaires pour qu'aucun terme du problème ne reste obscur, et pour qu'aucune conséquence de sa solution ne nous échappe.

Après avoir ainsi substitué au raisonnement par le syllogisme scolastif/ue celui des mathématiques, Descartes se l'applique à lui-même. Il fait table rase de toutes ses connaissances antérieures, et par le doute méthodique il essaie de retrouver les principes évidents d'une philosopliie. Mais s'il doute, il pense, et s'il pen.se, il existe : c'est le fameux « Je pense, donc je suis » {Cogito, ergosum). De sa pensée, il s'élève à la connaissance de l'âme, puis à celle de Dieu : il a en effet l'idée de Y infini, laquelle ne peut lui venir ni de lui-même, être essentiellement borné, ni du monde extérieur.

Nous ne pouvons suivre ici Descartes dans toute l'étendue de sa philosophie; il nous suffit d'en marquer les éléments constitutifs. Ajoutons seulement que Descartes a une psychologie et une morale; il a cherché à déterminer quelle est l'action réciproque de l'âme et du corps. Il a analysé les passions, et sa morale est véritablement cornélienne, en ce qu'elle exalte la volonté.

LES INFLUENCES PriILOSOPnfQUES ET SOCLVLKS 327

Descartes écrivain. — Le Discours de la méthode a, en soi, une grande importance littéraire. Il est, en 1637, le premier monument du style philosophique. Jusque-là, les philosophes, comme les théologiens, se servaient uniquement du latin pour exposer leurs doctrines, et d'un latin tout hérissé de termes spéciaux. Descartes, en usant du français, s'adresse non pas aux philosophes, aux spécialistes, mais à tous ceux qui ont du bon sens. Plus de jargon technique, plus de formules qui sentent l'école, mais l'énoncé clair, simple et précis de pensées profondes et nouvelles. Cet exemple devait être suivi par tous ceux qui, au dix-septième siècle, écrivent sur la philosophie ou sur la théologie : Pascal, Bossuet, Malebranche, Fénelon. — Ainsi la prose française, un an après le Cid, donnait son premier chef-d'œuvre. Ce n'était plus désormais une langue insuffisante ou frivole;, abandonnant au latin les idées générales; elle conquérait avec Descartes une nouvelle province, et le Discours de la méthode prouvait qu'elle était capable dimir la solidité du fond à la clarté de la forme.

L'influence cartésienne. — Il en est de Descartes comme de Malherbe, toutes proportions gardées. Descartes n'a pas eu sur son siècle une action individiielle aussi forte qu'on l'a cru quelquefois. Il représente, il centralise, en quelque sorte, tout un mouvement commencé avant lui. Mais enfin la philosophie qu'il précise, et qui reçoit le nom de cartésienne, est adoptée par presque tout le dix-septième siècle. On peut dire que les Messieurs de Port-Royal, que Bossuet, que Fénelon, sont des cartésietis. Le cartésianisme est particulièrement soutenu par le P. Mersenne (1588- 648) qui avait été le condisciple de Descartes chez les jésuites de La Flèche, et qui resta son ami le plus dévoué; puis par le P. Malebranche, de rOratoire (1638-1715), dans sa Recherche de la vérité. Cette influence se prolonge au dix-huitième siècle, et peut-être Descartes a-t-il eu pour véritables continuateurs les encyclopédistes (1).

Quant à l'influence littéraire de Descartes, elle est encore

ii) Cette thèse est soutenue, par F. Brunetière, Études critiques, IV, 18f)f;.

moins personnelle. Sans lui, on peut le croire, les grands écrivains de ce siècle eussent d'eux-mêmes aimé la raison^ le vrai, la psychologie, les idées générales, et observé dans leurs ouvrages cet ordre qui est un des caractères essentiels du style classique. 11 n'en est pas moins vrai que lorsqu'une tendance générale trouve son expression dans un ouvrage de génie, et s'incarne puissamment dans une volonté individuelle, cette tendance se régularise, et s'exerce avec plus de force et de continuité. Ainsi en fut-il pour Descartes. Il obligea son siècle à prendre plus nettement conscience de son propre esprit; il lui en donna d'impératives et claires formules. Ni la psychologie de Racine ne serait peut-être aussi bien ordonnée jusque dans ses moindres nuances, ni l'esthétique de Boileau aussi nette et aussi absolue, ni l'éloquence de Bossuet aussi domînée par le bon sens et la raison, si Descartes ne leur'eût servi de maître. Enfin, si tous les écrivains classiques se sont renfermés dans la littérature purement humaine, sans ouvrir les yeux au monde extérieur, et s'ils sont demeurés impersonnels et généraux au lieu de traduire les mouvements de leur sensibilité ou leurs impressions réalistes, c'est encore parce que la philosophie de Descartes avait fortifié chez tous la raison aux dépens de l'imagination.

, II. — L'Académie française.

Origines. — De tout temps, en France, il y eut des sociétés de gens de lettres et d'érudits, soumises à une sorte de règlement : les puys du moyen âge, les Jeux floraux de Toulouse, V Académie lyonnaise de Fourviêr es, etc. — Au seizième siècle, Charles IX protégea la réunion fondée par A. de Baïf, au faubourg Saint- Marcel, et lui octroya le titre d'Académie de poésie et de musique (1570). Baïf n'avait fait, d'ailleurs, qu'imiter les académies italiennes, alors nombreuses et florissantes (I).

Dès le début du dix-septième siècle, les questions de discipline littéraire et grammaticale prennent une grande impor-

(1) La plus célèbre des académies italiennes est celle de Florence, la Crusca, qui publia un dictionnaire de la langue ftalienne (cf. H. Hauvette, Histoire de la littérature italienne, Colin, 1908).

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tance ; on les discute chez M"" de Goiirnay, chez le poète CoUetet, et chez le premier des journalistes français, Théophraste Renaudot. C'est une réunion de ce genre qui se tenait chez Valentin Conrart. « Environ vers l'an 1629, dit Pellisson dans son Histoire de V Académie française, quelques particuliers, logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode, dans cette grande ville^ que d'aller fort souvent se chercher les uns les autres, résolurent de se voir un jour de la semaine chez l'un d'eux... Ils s'assemblèrent chez M. Conrart, qui s'était trouvé le plus commodément logé pour les recevoir, et au cœur de la ville... Là, ils s'entretenaient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, et de toutes sortes de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu'un de la compagnie avait fait un ouvrage, comme il arrivait souvent, il le communiquait volontiers à tous les autres, qui lui en disaient librement leur avis... Ils continuèrent ainsi trois ou quatre ans... »

A ces premières séances chez Conrart, prenaient part : Chapelain, Godeau, Gombauld, Habert, Cérizy, Malleville, Serizay, Faret, Desmarets, Boisrobert. C'est ce dernier, qui, factotum de Richelieu, en parla au cardinal. Richelieu, naturellement porté à tout discipliner, et sentant d'ailleurs, pour être fort instruit des choses de la langue et de la littérature, qu'il y aurait profit à constituer une sorte de gouvernement des lettres, fit demander à ces messieurs s'ils consentiraient à former une assemblée officielle. Ce ne fut pas sans quelques difficultés. Mais enfin cette assemblée s'organisa; les statuts en furent, dès 1G34, rédigés par Conrart, et approuvés par le cardinal ;^le roi donna des lettres patentes en 1635. Mais on dut attendre plus de deux ans, que le Parlement consentît à enregistrer ces lettres ; l'Université avait protesté contre un corps nouveau dont elle redoutait la concurrence. Enfin, V Académie française était fondée.

Parmi les nouveaux membres qui furent admis pour compléter le nombre de quarante, fixé par les statuts, il faut citer : Maynard, Colletet, Saint-Amant, Racan, Balzac, Vaulielas, Voiture et Séguier, devenu protecteur de l'Académie après la mort de Richelieu.

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Organisation intérieure. — 1/ Académie s'est donc toujours composée, depuis sa fondation jusqu'à nos jours, de quarante membres. Elle se recrute elle-même. Au décès d'un de ses. membres, elle discute les titres des écrivains qui sollicitent l'honneur d'y être admis, fixe la date de l'élection, et choisit le nouvel académicien par voie de scrutin secret, à la majorité absolue. Sous l'ancien régime le Roi se réservait d'approuver, comme protecteur de l'Académie, chaque élection (1). Les réceptions devinrent publiques en 1671. Le simple remerriment adressé par le nouvel académicien à ses confrères s'était transformé (1660) en un discours, et la réponse du directeur prit des dimensions proportionnées. Dans ce discours devaient se trouver, avec l'éloge du prédécesseur, celui de Richelieu, celui de Séguier, celui de Louis XIV, et celui du roi régnant.

Les séances de l'Académie furent, dès l'origine, présidées par un de ses membres, élu directeur, assisté d'un chancelier; ces deux dignitaires étaient renouvelés tous les trimestres. Le secrétaire était élu à vie (secrétaire perpétuel).

On se réunit, jusqu'en 1642, tantôt chez un des académi- (;iens, tantôt chez un autre. Cette année-là, Séguier leur donna une salle dans son hôtel; et après sa nlort (1672), Louis XIV permit aux académiciens de se réunir au Louvre. Afin que nulle préséance ne distinguât les membres de cette Assemblée toute littéraire, Louis XIV fit placer, autour de la longue table, quarante fauteuils semblables. De là l'expression de fauteuil académique. Pour chacun d'eux, on a établi une filiation qui est exacte jusqu'à la Révolution, époque à laquelle une refonte des académies en Institut de France rompit la tradition.

Chaque membre reçut, à partir de 1672, un jeton de présence, ce qui constituait une petite rente de 800 livres, portée bientôt à 1.200, et aujourd'hui plus considérable.

Grâce aux legs que l'Académie était autorisée à accepter, elle établit des prix. Le premier fut un prix d'éloquence fondé par Balzac, le second un prix de poésie fondé par Pellisson.

(1) Après la mort de Séguier (1672), le litre de protecteur fut réservé au Roi.

Aujourd'hui, on ne les compte plus; l'Académie est même appelée, chaque année, à décerner des prix de vertu.

Enfin, un point essentiel, c'est que, depuis sa naissance^ l'Académie n'est pas exclusivement réservée à des littérateurs (le profession; elle admet des protecteurs des lettres et des l/rands hommes. De là, chez elle, une variété dont nous signalerons plus loin les avantages.

Premiers travaux de l'Académie française. — Les académiciens perdirent un certain temps à lire des discours ou des mém.oires sur toutes sortes de sujets. Mais leurs statuts les obligeaient avant tout à rédiger un dictionnaire, afin « de nettoyer la langue des ordures qu'elle avait contractées ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du Palais, ou dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, etc., et d'établir un usage certain des mots... » Le premier plan du Dictionnaire était assez original : les mots simples y étaient distribués par ordre alphabétique, et chacun d'eux était suivi « des composés, dérivés, diminutifs ». Ainsi blé est suivi des mots blatier et emblaver. Des exemples accompagnaient chaque mot, et distinguaient « les termes des vers d'avec ceux de la prose... du genre sublime, du médiocre, et du plus bas ». — On dressa une liste d'auteurs dans lesquels on prendrait ces exemples. Cette liste est fort éclectique : on y trouve Amyot, Montaigne, du Vair, la Satyre Ménippée, Coëffeteau, du Perron, saint François de Sales, Honoré d'Urfé, d'Ossat; et parmi les poètes : Marot, Ronsard, du Bellay, du Bartas, Desportes, liertaut, Régnier, Malherbe, Théophile, Rapin. Si Chapelain avait été écouté, on eût fait un dictionnaire historique, et les noms des auteurs eussent été cités. On y renonça, pour ne donner que des exemples généraux, tirés du bon usage contrôlé par les bons auteurs. — Le travail, poussé d'abord très activement, se ralentit après la mort de Vaugelas en 1650. Bref, la première édition parut seulement en 1694 (1).

(1) Il a été publié un fac-similé de cette première édition de 1694, à Lille. 1902. Sitôt une édition terminée, l'Aradémie en préparait une autre, pour suivre; le mouvement de la langue. C't^st ainsi qu'on eut successivement les Dictionnaires de 16%, 1718, 17'i0, 1762, 1798, IS.r), 1878. Il ne faut pas ooiilondre ce Dictionnaire de l'usage, avec le Dictionnaire historique, dont le premier volume a paru eu 1858, et qui en est actuellement à la lettre D.

L'Académie devait également, d'après ses statuts, examiner les ouvrages nouveaux. Aussi Richelieu, qui voulait donner de l'autorité à la compagnie, lui demanda-t-il d'intervenir dans la querelle du Cid : nous en parlons ailleurs. Nul doute que les académiciens n'aient oi*u commencer,'par les Sentiments sur le Cid, une série de travaux critiques sur les grands ouvrages contemporains, et s'ériger en tribunal d'arbitrage littéraire. Mais, malgré des prodiges d'habileté, l'Académie en cette circonstance n'arriva à satisfaire personne. € 11 en résulta une bonne chose, dit M. Em. Faguet, c'est que l'Académie depuis ce temps ne reprit jamais l'office de juge littéraire et se contenta (ce qui lui donne, sans la compromettre, une suffisante autorité) de travailler au dictionnaire, de récompenser les écrivçiins de mérite et de secourir les écrivains pauvres par des prix d'académie, et d'approuver le talent des auteurs de premier ordre en les recevant presque tous (1). »

D'après ses statuts, l'Académie devait également publier une grammaire i une poétique ^ et une rhétorique. FA\e laissa publier la grammaire par Régnier- Desmarais (1705). Et l'on voit par la Lettt^e à l'Académie de Fénelon, qu'elle n'en était qu'aux projets pour les autres traités. Ces projets eux-mêmes ont été abandonnés»

Influence de rAcadémie française. — Il ne faut ni dénigrer* l'Académie française, ni exagérer son influence. Dès sa fonda* tion, elle fut en butte à des pamphlets, parmi lesquels on doit retenir la spirituelle comédie de Saint-Évremond, les Académistes (parue seulement en 1656), et la Hequête des dictionnaires, de Ménage. Ce dictionnaire de l'usage, cependant, incessamment remanié et complété, fut d'Un grand secours aux écrivains qui, sans s'astreindre à le suivre docilement, y pouvaient constater le bon usage de la ville et de la cour. Pour nous, ces éditions successives ont une très grande valeur historique.

L'Académie eut un autre avantage, très appréciable surtout aux dix-septième et dix-huitième siècles, et qui, aujourd'hui encore, n'est pas inutile. En réunissant dans un salon et sur

(1) ÉM*JîAGUEr, HisU de la lilt. fr. (Pion), II, p." ^2.

le pied d'égalité, des écrivains de l'origine la plus humble parfois et seulement distingués par leur talent ou leur génie, avec des grands seigneurs, des hommes d'État, des prélats, des savants illustres, l'Académie établit entre eux une fraternité intellectuelle, dont chacun put tirer profit. Rien n'a plus contribué à décrasser et à désencanailler l'homme de lettres ; rien aussi n'a mieux fait sentir à ceux « qui ne s'étaient donné que la peine de naître » , la valeur propre d'un grand écrivain.

Que, d'ailleurs, le style académique ait été et Soit encore insupportable; que certains écrivains, trop préoccupés de s'asseoir dans un fauteuil d'immortel, en soient devenus plus timides et moins originaux; que quelques critiques, pour préparer leur candidature, aient eu des complaisances fâcheuses à l'égard de leurs futurs confrères ; enfin que l'Académie elle-même soit coupable d'avoir systématiquement écarté des hommes dont les opinions ou le tempérament littéraire lui déplaisaient : il se peut. Il n'en reste pas moins que l'Académie française eut à son heure et Conserve encore l'utilité et le prestige d'une institution nationale.

IIL — L'Hôtel de Rambouillet»

Son origine. — Dès les premières années du dix-septième siècle, la société, remise des troubles des guerres de religion et jouissant d'une paix relative, se réorganise avant la cour : entre 1615 et 1640, elle se forme, dans les salons, aux belles manières et au beau langage; elle sera toute prête en 1660 pour la cour de Louis XIV.

Catherine de Vivonne, fille d^un ambassadeur de France à Rome, avait pour mère une Italienne de la plus haute noblesse. Elle épousa, en 1600, le marquis de Rambouillet. Présentée à la cour, sous Henri IV, elle s'y sentit froissée, par la liberté excessive qui y régnait ; et, prétextant sa mauvaise santé, elle prit le parti de rester chez elle. Alors, elle fit reconstruire, sur ses propres plans, l'hôtel Pisani, qu'elle possédait dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre (1). C'est là

(1) Cf. Larroumet, fatroduction à l'édition des Précieuses ridicules (Garnier), p. 12.

que, de 1618 à 1660 environ, elle reçut la plus haute société et les plus célèbres écrivains. Tous les témoignages contemporains sont unanimes sur la marquise de Rambouillet : beauté, esprit, sentiment, instruction, vertu, rien ne lui manquait. V incomparable Arthénice (T était une femme supérieure, et sans ombre de pédantism'e. Elle recevait habi-

Une Ruelle au dix-septième siècle.

D'après une estampe d'Abraham Bosse (1602-1676).

tuellement, étendue sur un lit de repos, dans sa chambre bleue.

Première période (1618-1630). — Cette première période, dé préparation, est déjà brillante. Les hôtes principaux de M"»* de Rambouillet sont : Richelieu, encore évêque de

(1) Arthénice est l'anagramme de Catherine. C'était l'usage, dans la société précieuse, de se donner, par simple badinage, des surnoms (cf. Précieusen ridicules, se. iv). C'est ainsi que l'on appelait Julie d'Antennes, Mélanide; M"« de Scudéry, Sapho; M""* de Longueville, Laodamie et Mnndane. etc.; M™" de Rambouillet est aussi nommf'e Cléomire dans le GrandCyrus.

J.ES LM'LUE^CKS l'UlLObOlMlKjljES ET Si)(.IALES 3;{r)

Luçon; le cardinal de La Valette, le marquis du Vigean, le maréchal de Souvré, père de M™^ de Sablé ; la princesse de Montmorency, M"® du Vigean, la duchesse de la Trémouille, Angélique Pauiet (surnommée la lionne, à cause de ses cheveux d'un « blond hardi »). L'aînée des quatre filles de M""« de Rambouillet, Julie d'Angennes, aidait sa mère *à faire les honneurs de son salon. — Quelques gens de lettres, protégés par de grands seigneurs, ou nobles eux-mêmes, sont admis dans cette brillante société : Malherbe, Racan, Conrart, Vaugelas, Chapelain, Segrais ; Voiture y apparaît, mais n'y deviendra « i'àme du rond » qu'un peu plus tard. — Plusieurs influences littéraires se disputent alors l'Hôtel de Rambouillet : celle de Malherbe, celle d'Honoré d'Urfé, celle du cavalier Marin ; c'est-à-dire la haute et sévère poésie toute française, le romanesque psychologique et galant, et l'italianisme le plus raffiné.

Deuxième période (1630-1645). — Aux hôtes précédents viennent s'ajouter le jeune duc d'Enghien (qui doit devenir le Grand Condé), La Rochefoucauld, le duc de Montausier (qui épousera Julie d'Angennes), M"« de Bourbon (sœur du Grand Condé, et qui sera la seconde et fameuse duchesse de Longueville), M^'' de Coligny, M'^® de Scudéry. — Les écrivains y deviennent plus nombreux. On y voit : Georges de Scudéry, Mairet, Ménage, Colletet, Benserade, Cotin, Rotrou, Scarron, Desmarets, Sarrazin; — Corneille lui-même y paraît, et y lit son Polycuctc; et Bossuet âgé de seize ans, y prêche, dit-on, à onze heures du soir. N'oublions pas l'abbé Godeau, si petit qu'on l'appelle le Nam de Julie (il deviendra évêque de Grasse), et surtout Voiture. C'est l'époque des divertissements mondains, des parties de campagne, des bals masqués, des inventions drolatiques de Voiture; et aussi celle des lectures de madrigaux, de sonnets, d'impromptus. En 1641, le duc de Montausier offre à Julie la fameuse Guirlande^ composée de soixante- seize madrigaux calligraphiés au-dessous d'autant de miniatures sur vélin représentant des fleurs, emblèmes des perfections physiques et morales de Julie. Tous les beaux esprits de l'Hôtel de Rambouillet, y compris Corneille, y avaient travaillé.

DécKn de l'Hôtel de Rambouillet (1645-1660). — Le salon (i^Arthénice ne cessait de faire de nouvelles et brillantes recrues, comme M™^ de Sévigné et M™® de La Fayette. Mais le mariage de Julie avec M. de Montausier (1645), les troubles dç la Fronde, la mort de Voiture (1648), celle du marquis de Rambouillet (1653), de Taiûé de ses fils (1654), enfin le mariage de sa plus jeune fille, Angélique, avec M. de Grignan, tout contribua à désenchanter et à pousser vers la retraite M™* de Rambouillet. Elle mourut en 1665.

La préciosité. — «... Une résolution et une gageure d'être distingué y comme on aurait dit soixante ans plus'tard; d'être superiew^ comme on dirait aujourd'hui ; on disait alors préeieux (1), » C'est en ces termes que Sainte-Beuve définit très heureusemeot U vraie préciosité ^ qui était une réaction à la fois contre la liberté des manières et coulre la licence du langage.

Le premier genre de réaction explique la place que tient à l'Hôtel de Rambouillet, la galanterie. Dans une réunion de gentilshommes et de dames, commuent ne point parler d'ar mour? Mais on n'en parlera pas, du moins^ comme à la cour de François h* ou de Henri IV, d'une façon trop ectvaèi ère; et surtout, OH ne le prendra point pour thème des contes gaulois. 0U italiens, à la manière de Boccaee, de Bonaventure des Périers ou de Marguerite de Navarre. M"™^ de Rambouillet semble avoir eu l'honneur d'imposer la première aux hètes d« son salon une parfaite convenance dans l'expression de l'amour. Et pour mieux y arriver, elle revient, sans s'en do«ter, aux raffinements du-^ moyen âge courtois; elle doane ta main', par-dessus plusieurs siècles de gauloiserie, à Marie de Champagne, protectrice de Chrétien de Troyes.

« Il faut, dit W^^ de Scudéry, que tous les hommes sf>ient amoureux et que toutes les dames soient aimées. » Ces amours chevaleresques et platoniques sont l'objet de diseus;sions morales; on met une question galante sur le « tapis », et chacun dit son mot. Mais si la marquise ne voyait qw'un aimable jeu dans cette façon de feindre l'amour, il sembl*

(1) SaiNTE'Beive, Portraits de femmes, p. 325.

bien que sa fille Julie ait exagéré cette casuistique, et entraîné la conversation vers quelques-uns des défauts de la préciosité : le romanesque, le subtil, le maniéré. Julie se conduisit envers M. de Montausier, qui eut la patience d'attendre pendant quatorze ans qu'elle voulût bien Tépouser, comme FArmande des Femmes savantes envers Clitandre. — Le troisième degré de cette fausse galanterie apparaît dans les romans de M"^ de Scudéry, et devient justiciable des railleries de Molière.

Quant au langage, les Précieuses de l'Hôtel de Rambouillet veulent d'abord lui donner, et légitimement, de la décence, de la délicatesse et en même temps de la propriété. Toiit dire, même les choses les plus difficiles à dire, sans brutalité comme sans obscurité, tel a été l'idéal précieux. De là on passe très vite à la périphrase spirituelle, à la métaphore piquante, — d'où il n'y a qu'un pas vers Faffectation. Mais ce n'est point à l'Hôtel de Rambouillet que Ton pratique ce dernier genre de préciosité; c'est dans les salons rivaux, chez M'i^ de Scudéry, chez M™« de Bouchavannes, chez la comtesse de Brégis, et surtout en province, à Poitiers, à Bordeaux, à Lyon, à Montpellier. Nous connaissons très bien les excès de la préciosité, par la Précieuse ou le Mi/stère des ruelles de l'abbé de Pure (1656), et surtout par le Grand Dictionnaire des précieuses de Somaize (1660).

C^est Somaize qui nous a conservé avec les noms et les surnoms des principales précieuses, les métaphores dont les plus exagérées d'entre elles faisaient usage dans la conversation. On appelle la lune : le flambeau du silence; \e lit, l'empilée de Morphée; les dents sont V ameublement de la bouche; les pieds, les chers souffrants; la main, la belle mouvante; une bougie, le supplément du soleil; un miroir, le eonseiller de» grâces; un verre d'eau, w» bain intérieur; la cheminée, V empire de Vulcain; le soufflet, la petite maison d'Éole. Les précieuses se servent aussi détours de phrases abstraits : avoir du fier contre quelqu'un (être en colère); donner dans le doux de la flatterie^ etc. Enfin, elles t ponctuent » leurs affirmations d'adverbes comme furieusement, terriblement, etc. Parmi toutes ces métaphores, il en est qui ont passé dans la langue courante, comme laisser tomber la conversation ^ mettre une question sur le tapis, travestir sa pensée, etc.

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Au fond, et quand on passe sur les exagérations puériles des fausses ou des ridicules précieuses, la préciosité est bien Tesprit de politesse et d'élégance appliqué à la conversation. Il s'élève, comme une barrière nécessaire, contre l'envahissement du style par la grossièreté. Et quand on pense que l'une des plus solides qualités de nos auteurs classiques a été précisément le don de la mesure et de la propriété distinguée dans l'expression des sentiments, on ne peut nier l'influence heureuse des salons sur la littérature. Les excès ont vite passé; Molière leur a donné le coup de grâce en 1659. Les avantages sont restés ; et Molière lui-même, qui s'était formé on province et qui excellait dans la farce, doit à cette épuration et à cette éducation du style, la tenue et la beauté harmonieuse du Misanthrope et des Femmes savantes.

Il nous faut maintenant examiner à part deux des écrivains qui ont brillé à l'Hôtel de Rambouillet, Balzac et Voiture.

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