LA RÉFORME DE LA POÉSIE
revendication en faveur de la liberté du poète, qui doit pouvoir, à son gré et selon ses sujets, user de tous les vocabulaires et de tous les styles. On peut comparer, à la même époque, la protestation de M^^^ de Gournay.
Style de Régnier. — Pour lui, Régnier, il est excellent écrivain, en ce sens que, depuis Rabelais, on n'avait pas eu d'exemple d'un vocabulaire aussi riche, aussi pittoresque, où le mot fasse à ce point image et tableau. Régnier a connu, comme Malherbe, et, en un sens, mieux que lui, la valeur du mot mis en sa place. 11 dialogue à merveille, comme un poète comique. 11 compose un couplet (celui de Macette, par exemple) comme Molière. Et quand la verve ou la colère le soutiennent, il va jusqu'à l'éloquence, celle d'un d'Aubigné. Mais quand il veut raisonner, ou définir, ou moraliser, sa syntaxe est lourde et embarrassée. On voit qu'il n'a pas eu le courage, ou le talent, de se corriger.
Théophile de Viau (1590-1626) eut une vie très agitée et très malheureuse. Suspect de libertinage, soupçonné d'être l'auteur de poésies impies, il fut emprisonné, exilé, et mourut jeune. Il eut de son vivant, et quelques années après sa mort, une très grande réputation. On verra plus loin que sa tragédie de Pyrameet Thisbè {\^\1) fut fort applaudie. Mais il est surtout remarquable par des odes et des élégies où il se montre, plus qu'aucun autre poète de son temps, un véritable lyrique. On citera toujours le Matin et la Solitude, pour le sentiment exquis de la nature, et pour l'impression toute personnelle qui s'en dégage (1). Ses vers d'amour nous paraissent d'une singulière sincérité, au milieu de la poésie galante et fade de ce temps. Théophile écrivait, d'ailleurs, avec une facilité tantôt heureuse, tantôt négligée. Il a dit, contre Malherbe : Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément (2). « C'était, dit M. Faguet, un beau génie poétique très mal réglé et avec des incartades. Il était plein d'imagination et d'esprit(3) >.
Saint- Amant (1594-1661) est à jamais compromis par quelques ver^ de Boileau. Et peut-être eût-il mieux fait de ne pas
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. SIO.
(3) Hist. de la litt. française (Pion), t. II, p. 23.
Des Granges. — Littérature., il
écrire son grand poème de Moïse. Ses poésies lyriques et élégiaques n'en seraient que plus connuers et plus estimées ; c'est là qu'il est tout entier, avec beaucoup de relief, de réalisme, de sens exact de la nature. Lui aussi, il a écrit une Solitudey d'un coloris plus relevé que celle de Théophile ; une autre pièce, intitulée/^ Contemplateur, estdigne d'être citée et retenue (1).
Cyrano de Bergerac (1619-1655) est le type achevé de l'indépendant, du firoteii(iue. Doué d'une vive et fantasque imagination, plein de mauvais goût et d'inventions amusantes, ayant atteint dans son Agrippine (1653) la vigueur tragique, et dans son Pédant joué ( 1654) la force comique (2), Cyrano est surtout célèbre par son Histoire comique des Etats de la Lune et du Soleil, où il se montre précurseur de Swift. « Cyrano est intéressant pour Thistoire littéraire, dit M. Faguet; parce qu'il représente, plus que les hommes de cette époque, une tendance qu'ils ont à peu près tous, une tendance philosophique, matérialiste ou naturaliste, comme on voudra, très analogue à celle dudix-huitième siècle (3). »
Nous retrouverons, en parlant de l'état de la poésie au moment où Boileau commence à écrire ses satires (1660), quelques poètes burlesques ou précieux qui sont les continuateurs de cette première génération. Il suffit ici que l'on voie bien à quel point Malherbe fut d'abord réfuté ou méconnu, et par des poètes qui, la plupart, avaient plus de génie que lui. Son triomphe définitif, vers 1660, n'en sera que plus significatif.
BIBLIOGRAPHIE
Malherbe, Œuvres complètes (éd. des Grands Écrivains de la France).
Paris, Hachette.
Petit de Jllleville (Colin), t. IV, chap. i. F. Brunot, La doctrine de Malherbe. Paris, 1891. Brunetière, Éludes critiques, t. V. Hachette, 1891. L. Arnould, Racan. Colin, 1897.
RÉGNIER, Œuvres, éd. Viollet-le-Duc, 1853. .1, ViANEY, Mathurin Régnier. Hachette, 1896. Sur Théophile et Saint- Amant, E. Faguet, Revue des Cours, 1895.
(1) Morceaux choisis, 2" cycle, p. ^01.
(2) Morceaux choisis, 2" cycle, p. hlU. (a) KM. Faguet, Ioc cit., p. 28.