‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 97 sur 323 · V. - Voiture (1598-i · texte numérisé non relu

V. - Voiture (1598-i

Vlè et caractère. — Fils d'un marchand de vin, d'Amiens, Vincent Voiture occupa d'abord les fonctions de contrôleur général dans la maison de Gaston d'Orléans. Il suivit son maître à Bruxelles, en Lorraine, et fut chargé de missions en Espagne et en Italie. Il devint maître d'hôtel du roi en 1639, et fit encore de nombreux voyages en 1639, 1640 et 1642. Introduit à l'Hôtel de Rambouillet par un de ses anciens condisciples de collège, le comte d'Avaux, et par M. de Chaudebonne, son esprit suppléa à sa naissance et à sa fortune; et il y devint un personnage.

Il faut d'abord considérer en Voiture l'homme qui, pendant plus de vingt ans, anima et amusa l'Hôtel de Rambouillet. Il possédait deux qualités pour cet emploi : il avait de Vimagination, et il avait du talent. Son imagination lui suggérait des idées pour amuser cette société, où l'on causait sans doute, mais oîi l'on ne dédaignait nullement les distractions mondaines les plus futiles. Voiture inventait des déguisements; il faisait paraître un jour des Suédois apportant à Julie une lettre de Gustave-Adolphe : Julie témoignait, en effet, d'une admiration sans bornes pour le héros suédois. Un autre jour, il amenait des ours jusque dans la Chambre bleue. Il organisait des parties de campagne (voir sa lettre au cardinal de La Valette, 1630), des bals masqués (voir la lettre de la carpe au brochet, 1643), etc. Les hommes de ce genre sont appréciés dans le monde ; on y est à la fois pour eux très aimable et très exigeant. Voiture était inépuisable et complaisant. — Mais, d'autre part, il avait du talent. Il n'était pas seulement < le monsieur qui sait conduire le cotillon » ou jouer à tous les jeux; il était poète, il était épistolier, il avait l'esprit de repartie et d'à-propos. Et par là il se faisait respecter, et un peu redouter.- Il en arrivait même, car il ne craignait rien tant que de tomber dans le

(1) Morceaux choisis, i"' cycle, p. 11/»; 2« cycle, p. 321.

mépris qui est le juste salaire de la complaisance,, à être impertinent. Condé disait de lui : « Il serait insupportable s'il était de notre monde. » Toujours est-il que Valère, comme on l'appelait, régna à l'Hôtel de Rambouillet, où il fut « l'âme du rond (1), et que sa mort, en 1648, fut le premier signal de la dispersion.

Les Lettres de Voiture. — Voiture n*est pas un épistolier du genre de Balzac; mais, comme Balzac, il écrit des lettres destinées à être lues dans un cercle mondain, et dont, par conséquent, le style est fort travaillé. Il adresse ses lettres soit à des personnages dont il est le protégé, soit à des amis de l'Hôtel de Rambouillet. Elles sont au nombre de deux cents et elles furent recueillies après sa mort par son neveu Pinchêne. .

Le ton en est très varié. En tête, on peut citer la célèbre lettre sur Richelieu, écrite en 1636, après la prise de Corbie, et qui est du style le plus solide et le plus historique. Voiture sait parler sérieusement des Romains et d'Alexandre à M™« de Rambouillet (lettre XXXVI). Les lettres à des grands seigneurs comme Condé, le marquis de Pisani, le comte d'Avaux, lé cardinal de La Valette, offrent un piquant mélange d'éloges hyperboliques et de badinage mondain. Voitu^re excelle à raconter : il nous dit spirituellement comment il a été berné (lettre IX) ; ou comment il voyage sur le Rhône (lettres CXXVII et CXXVIIl); il fait au cardinal de La Valette un récit charmant d'une fête à la campagne (lettre X). Parfois, il pousse le badinage jusqu'au mauvais goût, comme dans la trop célèbre lettre de la carpe au brochet. Mais enfin, toute cette correspondance est celle d'un homme très spirituel, qui sait fort bien sa langue, qui a des ressources infinies dans l'esprit et dans le style, — et à qui on ne peut reprocher que de vouloir trop plaire (2).

Ses poésies. — Voiture a écrit des èpîtrcs en vers, des sonnets^ des stances, des madrigaux, des épigrammes, des i^ondeaux. Il fait, comme jadis Marot, de la poésie « d'actualité

(1) On disait alors le rond, comme plus tard le cercle.

(2) Morceaux choisis, l*-^ cycle, p. 118; 2« cycle, p. 329.

mondaine », et il y est passé maître. Sa qualité essentielle est une certaine facilité de tour, qui charme encore ; un art d'amener le trait ou la chute qui satisfait pleinement l'attente du lecteur; une justesse vraiment surprenante dans l'emploi des métaphores et des figures. Il sait y ajouter la grâce parfois attendrie d'un badinage sentimental que Marot n'a point connu. — D'ailleurs, il faut signaler l'abus de l'esprit, de la mytliologie, des pointes à l'italienne, et, dans l'ensemble, un air de futilité qui gâte les pièces les plus achevées. Rappelons enfin qu'au sonnet de Voiture sur Uranie, on opposa celui de Benserade sur Job. L'Hôtel de Rambouillet se divisa en Uranistes et Johclins ; M'"" de Longueville conduisait le premier parti, et le prince de Condé le second (1).

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