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CHAPITRE QUATRIÈME

Les gains et les pertes de la littérature française au dix-huitième siècle. His« toire des pertes. — § I. Pertes dans la poésie et l'art d'écrire en vers. — Les Odes de Jean- Baptiste Kousseau. — § II. La Henriade de Voltaire; .Discouî's en vers; Epitres et satii^es; Poésies légères. — § III. De quelques écrivains en vers : Gilbert. — g lY. La poésie retrouvée : André Chénier.

Le Sage et Rollin ne paraîtront plus dans cette histoire ; mais nous retrouverons tout à l'heure les trois grands écrivains qui développent et enrichissent la langue fidèlement continuée par ces deux génies aimables, derniers représentants de la pure tradition du dix-septième siècle. La science politique et sociale dans Montesquieu, l'histoire dans Voltaire^ l'exposition éloquente des découvertes scientifiques dans Bufî'on, sont comme autant de facultés nouvelles de l'esprit français. Là sont proprement les gains de la littérature française au dix-huitième siècle. Dans les genres qui semblent plus particulièrement les facultés du dix-septième, la poésie, le théâtre, l'éloquence religieuse, la philosophie morale, les pertes ne sont pas compensées par quelques beautés inspirées des anciennes, ni par d'heureuses nouveautés restées trop loin de la perfection. Avant de parler des gains, et pour en relever le prix, j'ai à faire le compte des pertes, en

commençant par la poésie^ où elles sont plus sensibles que dans la prose.

PERTES DANS LA POÉSIE ET DANS L'ART D'ÉCRIRE EN VERS. LES Odes DE JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU.

11 ne s'agit pas ici de la poésie telle que des théories récentes l'ont idéalisée^ inspiration distincte de l'art d'écrire en vers, chant intérieur que le poète se chante à lui-même, etc., images décevantes, à la suite desquelles on est allé jusqu'à l'excès d'ôter le nom de poète à Mohère et à la Fontaine. La poésie peut être tout cela ; mais elle est autre chose encore, et avant tout elle est l'art d'écrire en vers. Il n'y a pas plus de poète sans l'art d'écrire en vers qu'il n'y a de peintre sans l'exécution. Il est vrai que l'art des vers est fort différent de la versification; et, pour le dire tout de suite, c'est parce que le dix-huitième siècle les a pris l'un pour l'autre qu'on y est si peu poète.

La poétique du dix-septième siècle avait contribué à cette méprise du dix-huitième. Ses prescriptions ne touchent qu'aux genres et aux soins de la langue. Elle ne dit rien de l'invention ; elle ne remonte pas aux sources de la poésie. C'est un astre qui, dans Boileau, fait le poète, comme ce sont les étoiles, dans Balzac, qui font l'orateur. Jj' Art poétique enseigne au poète les genres et leurs conditions, comme des limites où il l'enferme, plutôt

que comme des espaces qu'il lui ouvre. Vient ensuite^ sous la garde d'un sévère censeur, la langue presque autant comme un épouvantail que comme une aide. U Art poétique est surtout l'art d'écrire en vers. C'était, en ce temps-là, l'objet pressant. Ce ne sera jamais un objet secondaire, et VArt poétique ne cessera pas d'avoir son à-propos, soit contre les mauvais écrivains en vers, soit pour apprendre à goûter les vrais poètes.

Mais le péril de toute théorie sur l'art d'écrire en vers, c'est qu'on la prenne trop à la lettre, et que l'on confonde l'art avec le mécanisme. Boileau luimême ne s'en voulait nullement d'avoir mis en vers sa perruque. Parlant de correction, il avait dit :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse et le repolissez.

Pris au figuré, ce précepte n'en dit pas trop ; pris à la lettre, si c'est un poète qui l'exécute, il s'y éteindra. Est-ce pour cela que le poème de la Religion de Louis Racine est si froid? Il sollicitait pour ce poème une permission d'imprimer. Le cardinal Fleury, qui ne se pressait pour rien, et qui, en fait de livres, craignait tout, la lui faisait attendre. Louis Racine profite du retard -çowr polir et repolir son poème. « Vous savez mieux qu'un autre, écrit-il à J.-B. Rousseau , qu'on ne peut pas trop passer la lime sur les vers. J'ai employé la moitié de ma vie à composer cet ouvrage, je devrais passer

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raiitre à le corriger. » Boileau lui-même n'en eût pas voulu tant.

Avant Louis Racine^ un autre disciple de Boileau, Jean-Baptiste Rousseau, outrant l'art, et du môme coup l'abaissant, écrivait dans son EpîtveàMavot :

Le jeu d'échecs ressemble au jeu des vers. Savoir la marche est chose très unie ; Jouer le jeu, c'est le fruit du génie. *

Comparer, même dans une pièce marotique, l'art des vers à un jeu n'est pas d'un poète. Boileau avait parlé de la hauteur de Vavt des vers; combien ce jeu d'échecs du disciple nous met loin de là!

Cependant J.-B. Rousseau se vante que l'amour du vrai l'a fait auteur et que la vertu fut « son premier docteur. » Il dit avoir compris tout d'abord qu'aux œuvres du génie

L'âme toujours a la première part,

Et que le cœur ne parle point par art.

J'aimerais mieux pour lui qu'il n'eût pas trahi dans ces vers froids et sans accent le dessein de se couvrir de la belle maxime de Boileau ;

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Il n'est pas besoin d'être prévenu contre sa mémoire, pour s'apercevoir que le disciple a converti en procédés de versification les grandes doctrines du maître. En se défendant ainsi, J.-B. Rousseau se dénonce. Il a pu préférer le vrai au faux, soit sou-

Tenir de Boilean ^ soit éclair de justesse ; il ne Ta pas aimé d'affection^ et la vertu qui lui a servi de € premier docteur » est la vertu du lieu commun.

Ne lui disputons pas d'ailleurs le mérite d'une certaine imagination de style , et par moment d'un heureux choix de mots; mais dans ses plus beaux vers on ne sent ni une raison émue ni un cœur touché. L'homme ne palpite pas sous l'écrivain. A cet habile artisan de mots il ne vient jamais de pensées profondes , de douces ni de bienfaisantes. Si quelques-unes nous veulent parler du devoir^ l'accent y manque, et l'image qui les fait briller y remplace l'émotion qui les rendrait persuasives.

Le choix des mots dans J.-B. Rousseau est loin d'être sûr. Son art n'est que la hardiesse d'un esprit timide et le feu d'un homme froid. La mémoire lui fournit les mots : les mots le mènent aux idées. Il sourit à la rareté d'un rapprochement, à l'inattendu d'un tour. Il hasarde tranquillement un sens détourné, au risque de laisser sur le papier une énigme. Ce qui fait que le vrai poète choisit bien les mots , c'est qu'il les invente plutôt qu'il ne les sait. Les exemples manquent-ils donc, soit d'ignorants chez qai la propriété est de génie, soit d'ouvrages de puristes où la langue bronche à chaque instant?

J.-B. Rousseau fait-il un pas hors du lieu commun, et s'avise-t-il de penser hors des pensées des autres, d'écrivain incertain il devient barbare. Il faut qu'il rentre dans le lieu com-

raiin pour y retrouver son talent. Ses épîtres, où il s'émancipe^ ne sont que bizarres. J'entre volontiers dans la colère de Voltaire s'écriant : a Quel faux dans les sujets , et quelles contorsions dans le style! » Il ne dit pas ce qu'il veut^ et il veut autre chose que ce qu'il dit. A quoi bon chercher, dans une discussion des témoignages historiques, s'il a mérité sa mauvaise renommée? Ses épîtres le dénoncent. Cet esprit-là ne regarde en face ni lui ni les autres. Je ne m'informe pas du genre de ses fautes ; le moins qu'il ait été, c'est un homme équivoque.

Ces épîtres seraient des satires, si les satiriques ne réclamaient. L'épître , ce genre aimable, où le poète, devenu moins chatouilleux sur les défauts d'autrui et moins indulgent pour les siens , ne s'excepte pas de la morale qu'il fait aux autres, J.-B. Rousseau n'en a connu ni l'aisance ni les grâces. Dès les premiers vers^ sa gaieté tourne à l'aigre et son épître à la satire. Il n'y parle que de ses ennemis ; est-ce pour détourner de nous l'idée que le pire de ses ennemis, c'était lui-même? L'histoire des lettres françaises doit être sévère pour ce poète dont le caractère gâta le talent, et dont la vie offre, entre autres scandales , celui d'un auteur de poésies sacrées qui n'a tout son talent que dans l'épigramme licencieuse.

Telle est pourtant la force des bonnes traditions, que ce fut assez de sa fidélité intelligente à l'art des maîtres, pour lui mener heureusement la main dans

quelques odes que Ton peut appeler belles, dans la rareté de celles qui le sont. L' Ode au comte du Luc est même un chef-d'œuvre pour qui ne demande à l'ode ni une raison exacte, ni un sentiment profond, ni le feu, si différent de cet enthousiasme que simule le versificateur par la violence des figures de mots. Dans ce flot de rythmes et cet éblouissement d'images, l'oreille et les yeux font illusion à l'esprit,. et c'est même la séduction de cette pièce, de surprendre le goût avant qu'il ait fait ses réserves. Il en est de l' Ode au comte du Luc et de quelques cantates du même auteur comme de ces chants d'un rythme brillant et facile qu'on fre- . donne involontairement ; notre âme n'y est pas tout entière , mais assez pour qu'elle ne soit pas à autre chose.

Dans le genre familier, VOde aune veuve , quoique bien dure pour le mari mort et un peu trop savante pour la veuve, est vive et spirituelle. Le billet, en forme d'ode, à l'abbé de Chaulieu, est bien à l'adresse de cet esprit aimable, un peu poète et charmant dans ce peu, et ces fleurs du paganisme ne messiéent pas dans des vers au plus païen des abbés.

L'impression générale et dernière, après une lecture des œuvres lyriques de J.-B. Rousseau, est le vide de ce travail, le froid de ces lieux communs, rendus plus surannés par la parure dont il essaye de les rajeunir, la langueur et Tinfidélité de ces paraphrases de textes sublimes, le manque de jus-

tesse dans les choses de raison, de cœur dans les choses de sentiment, l'incertitude de la langue, tour à tour imprudente par calcul et timide par impuissance. On comprend le dépit de Montesquieu insultant par la bouche d'Usbek à l'art des lyriques , qu'il traite « d'harmonieuse extravagance, d Les lyriques ont à demander compte à J.-B, Rousseau des mépris de Montesquieu.

Notre siècle a vu des beautés lyriques qui nous rendent sévères pour la muse artificielle de J.-B. Rousseau. Depuis que l'ode a franchi les limites que lui trace VArt poétique , et qu'elle nous est apparue non comme le seul genre (( ou le poète soit poète de profession ^, » mais comme celui oîi il est le plus poète d'inspiration, J.-B. Rousseau est tombé des qualifications de grand poète, de grand Rousseau , d' Orphée de la France, qui lui sont prodiguées par les menus lyriques du dix-huitième siècle, et il mérite à peine les louanges modérées que lui donne Voltaire, plus près de bien juger le poète par cela seul qu'il n'aimait pas l'homme. Dans tout le cours du dix-huitième siècle , et jusqu'à nos jours, J.-B. Rousseau a compté parmi les poètes classiques, et la force de la coutume maintient encore ses odes à côté des Épîtres de Boileau et des choeurs d'Estker et à^Athalie^ dans nos plans d'étude où manque Malherbe. Mais c'est une autorité fort ébranlée, et le temps n'est pas

1 La MOTTE, Discours sur Vode,

loin où celui qui représentait à lui seul dans nos études la poésie lyrique, rangé désormais en une place proportionnée 5 entre le grand poète qui l'a créée en France et les hommes illustres de notre temps qui en ont déployé toutes les richesses, ne représentera plus l'ode qu'au temps où elle n'est qu'une œuvre d'imitation et l'application habile d'une recette.

§ II

La Henrîade DE VOLTAIRE. Discours en vers; Epitres; Poésies légères^

Voltaire aurait été bien surpris si, dans un de ses moments d'inquiétude secrète sur la durée de ses œuvres, quelqu'un lui eût dit qu'en écrivant une épopée il s'était donné le même genre de tort que Chapelain, et qu'au jugement des connaisseurs, la Henriade ne serait qu'un exemple plus illustre que la Piicelle d'un mauvais poème épique composé selon les règles.

Quand il disait plaisamment c( qu'on marche bien plus à son aise dans une carrière où l'on a pour rivaux Chapelain, Lamotte ou Saint-Didier, que dans celle où il faut tâcher d'égaler Racine et Corneille , » la médiocrité du goût public lui donnait de sérieux motifs de sécurité. Divers préjugés avaient fait la fortune de la Henriade, et Voltaire ^ comme le plus intéressé, n'avait eu que la plus grosse part de l'illusion commune. On aimait tant

le raisouuement qu'on ne lui préférait pas l'invention. Où l'on voyait les règles de l'épopée appliquées avec un goût timide^ on croyait lire un poème épique. Pourvu que l'auteur évitât ce qu'on appelait les longueurs de V Iliade et la grossièreté des mœurs homériques, qu'il eût soin de ne pas prendre pour héros un homme pieux comme Enée, ces prétendus défauts de moins lui étaient comptés comme des qualités. On tenait plus à approuver qu'à admirer.

Il s'ajoutait à cette première illusion un esprit de patriotisme respectable. Les étrangers reprochaient à la France de n'avoir jamais pu produire d'épopée. La Ilenriade, après tout, en était une. Elle était l'œuvre d'un poète déjà populaire , et les vers .épiques de Voltaire valent ceux qu'on avait applaudis dans Œdipe, Il n'y manque pas certaines beautés spécieuses où l'on pouvait se tromper. Les plus indulgents soupçonnaient bien que, pour être plus sagement conduite que V Iliade et \ Enéide , la Henriade ferait parler d'elle moins longtemps. Mais ils auraient craint , en le disant , de paraître trop peu soucieux de la gloire de la nation, et, pour rester bons Français, ils se montraient juges faciles. Pour ceux qui, soit meilleur goût, soit prévention contre le poète, pensaient que la France pouvait attendre encore, et qu'il valait mieux passer pour n'avoir pas la tête épique que de se tenir pour content de la Henriade j à grand'peine s'empêchait-on de les appeler mauvais citoyens. « Pre-

nons garde ^ disait la Harpe , défendant la Henriade contre la critique ^ c'est le seul poème épique que nous ayons ; » comme s'il n'était pas plus honorable pour la France de n'avoir pas de poème épique du tout que d'en admirer un médiocre !

Pour se défendre d'une prévention si forte , il ne fallait pas moins que la prévention contraire; en- ■ core était-ce trop peu que cette prévention vînt du goût 5 s'il ne s'y ajoutait la passion contre la personne. Quand la Beaumelle disait de la Henriade : c( Qui^ dans cinquante ans, lira ce recueil de vers? » il était plus près de la bien juger que Marmontel qui lui promet l'immortalité, ou la Harpe qui ne trouve au-dessus de la Henriade que l'Iliade et VÉnéide. Voilà des gens qui poussent l'hostilité jusqu'à compter dans ce poème de quatre mille vers • combien de fois le même mot y est répété ; voilà Fréron qui de son encre rouge note vingt fois le mot tranquille, et qui en fait un bordereau que la Harpe dit avoir vu. C'est moins de la critique que de la guerre, et je n'affirmerais pas que ces prophètes de malheur et ces éplucheurs de mots aient été purs du péché d'envie; cependant, ne sont-ils pas plus près de la vérité dernière sur la Henriade que la Harpe, qui ne trouve à porter au compte des fautes qu'un seul exemple de a vérités communes exprimées en vers communs? » — Un seul, dit-il ; il n'y en a pas un second. » C'est le jugement de la Beaumelle et de Fréron qui a prévalu. Leur tort est d'avoir trop raison et de ne pas

savoir user modérément de leurs avantages. On dirait des juges qui, après avoir rendu un juste arrêt, prendraient plaisir à accabler le coupable de considérants accessoires, et à le condamner .une seconde fois par les commentaires de l'arrêt. Il est vrai qu'ils étaient adversaires plutôt que juges, et que, dressant un procès, ils ne devaient négliger aucune preuve. Nous qui sommes juges dans un procès fait à un homme de génie, nous ne prenons de ces preuves que ce qu'il en suffit pour donner raison à la vérité contre Voltaire , sans toucher à sa

gloire.

Oui , nous voulons bien en convenir avec les admirateurs de la Henriade^ le poème, pour parler comme Frédéric II, est conduit (( avec toute la sagesse imaginable ; » les épisodes y sont dans leur lieu; le songe de Henri lY, au septième chant, c( est plus vraisemblable qu'une descente aux enfers imitée d'Homère et de Virgile; » la Politique, l'Amour, la Vraie Religion, les Vertus et les Vices a sont des allégories nouvelles ; » nous accordons à Marmontel que les personnages sont amenés avec art, soutenus avec sagesse, qu'ils ne se démentent pas plus que ceux du Clovis de Desmarets ; que la Henriade n'a pas l'enflure de la Pharsale; que toutes les règles y sont observées, et, sur ce point, nous donnerons volontiers acte à Voltaire d'avoir respecté l'épopée plus qu'aucune autre autorité au monde.

Mais tout cela n'est pas la poésie^ et ce que veut

d'un poète la nation au nom de laquelle la Harpe sollicite des égards pour la Henriade, c'est de la poésie. Dans quels états généraux la France a-t-elle voté qu'il lui fallait une épopée ?

On lisait la Henriade^ il j a un siècle, les amis de Voltaire pour le plaisir qu'ils y prenaient, ses ennemis pour y trouver des raisons de ne pas l'aimer. Aujourd'hui, lire la Henriade n'est possible à per-. sonne; j'entends la lire comme on fait des vrais poètes, j)Our la lire. On ne lit pas la Henriade, od en prend connaissance. Tout en a passé de mode, la gloire de Voltaire y aidant du reste, car, dans son œuvre prodigieuse, on abandonne d'autant plus aisément le médiocre qu'on y trouve à admirer l'excellent.

J'en veux moins à la Henriade qu'à ses apologistes, de certaines de leurs excuses qui ont la prétention de se donner comme des règles de goût. Quand la Harpe, d'accord avec les critiques de Voltaire sur le défaut d'invention de la Henriade, y vante les beautés de style, que veut-il nous persuader? Un poète incapable d'inventer et capable d'exprimer est chose tout aussi inconnue qu'un poète qui aurait l'invention et n'aurait pas l'ex-^ pression. On cite l'exemple de Virgile; Virgile est-il donc sans invention? Prenons la maîtresse pièce du poème épique, les caractères. Didon, Camille, Mézence, Nisus et Euryale, Enée même, sont-ils de vains noms ou des êtres vivants qui peuplent toutes les imaginations cultivées? Ils sont in-^

ventés, car ils vivent; et par quoi vivent-ils^ sinon par les beautés du style? Le Henri IV de V Essai sur les mœurs est plus vivant que celui de la Henriade^ parce qu'il est tracé de main d'écrivain. Une rancune de Voltaire a mis dans la Henriade Mornay, au lieu de Sully, à côté de Henri IV : ses vers ontils fait qu'on y voie Mornay et qu'on n'y cherche pas Sully?

Je soupçonne fort l'illusion de la Harpe d'être intéressée. S'il refuse à la Henriade l'invention et lui accorde la beauté des vers, n'est-ce pas pour préparer le public à une transaction du même genre au profit de ses tragédies? Qu'il y ait dans la Henriade de beaux vers, très bons à citer dans une prosodie comme exemples de figures de mots, tout le monde est d'accord avec la Harpe. Il a eu tort toutefois d'en dresser, lui aussi, un bordereau pour l'opposer au bordereau des fautes, et j'en citerais plus d'un qui déparerait même une prosodie. Défions-nous d'ailleurs des beaux vers. Il y a un mot d'un grand acteur du commencement de ce siècle, qui doit faire règle sur ce point. Un poète lui ofi'rait un rôle dans une pièce où ses amis, disait-il avec candeur, avaient loué quelques beaux vers, a J'aime mieux les bons, » lui dit Talma. Il s'était aperçu que les bons font applaudir le personnage et les beaux le poète. Aux beaux vers il ne pouvait prêter que sa voix; dans les bons il mettait toute son âme. Les beaux vers ne doivent être que les meilleurs d'entre les bons. Je ne nie pas que la

Henriade n'ait de ces vers-là ; mais on ne les trouve pas toujours où on le voudrait^ et peut-être en faiton quelquefois crédit à la renommée de Voltaire.

Si rinvention dans le poète épique est le don de s'oublier lui-même et de vivre de la vie des personnages qu'il a créés, nul n'était moins fait que Voltaire pour la gloire de l'épopée, parce que nul ne s'est moins oublié dans ses écrits. Sa Henriade réfléchit ses passions, ses humeurs, ses rancunes; et qui voudrait en faire la recherche y trouverait jusqu'aux accidents de sa santé. Les moins pâles de ses personnages ne sont que ses prête-noms. Aussi aime-t-on mieux l'entendre en personne que par ses interprètes. Dès qu'il descend des hauteurs de l'épopée dans des genres où non seulement il ne messied pas à la personne de se montrer, mais dont la grâce est dans la naïveté même de l'exhibition, il réussit, il est bon écrivain en vers, il est souvent poète.

Tel nous le voyons dans ses Discours en verSj dans ses Épîtres et ses Satires j et surtout dans ses Poésies léger es j le premier gain de la poésie française au dix-huitième siècle. Tous ces ouvrages sont pleins de sa personne; personne très diversement jugée, qui n'a guère moins mérité le mal que le bien qu'on en a dit, mais, après tout, personne si naturelle, si française et de tant d'esprit, que pour en avoir plus que lui il faut, comme on l'a dit, être tout le monde.

Je mettrais au troisième rang les Discours en vers

sur l7iomme, parce que Voltaire y prêche. C'est encore sa personne, mais sur un théâtre, ou plutôt du haut de' cette chaire bâtarde près de laquelle il n'y a point d'autel, et où l'on se croit par moments à la comédie. Il y a là une mise en scène, des machines, du merveilleux même, et, pour ajouter au scandale, du merveilleux chrétien :

.... Un de ces esprits que le souverain Etre Plaça près de son trône et fit pour le connaître i.

Autrement dit un ange, car c'en est un. Pour en venir là, comme il a fallu que Voltaire sortît de lui-même!

Il y rentre dans la partie morale. C'est en effet sa morale à lui. Celle des païens est meilleure. Le discours qui nous conseille d'être modérés en fait de science, de ne pas chercher à percer l'obscurité des choses, me fait songer à Virgile chantant le bonheur de connaître les secrets de la nature :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas !...

Le discours septième nous enseigne que la bienfaisance est la vraie vertu. Sénèque lui-même, qui a tant raffiné sur les bienfaits, ne bornait pas la vraie vertu à être bienfaisant. Le sixième veut que nous reconnaissions Dieu à nos plaisirs ; j'aime mieux, avec Epictète et Marc-Aurèle, le reconnaître à nos devoirs. Le Discours sur la liberté nous laisse libres de croire qu'elle n'existe pas. Le

1 Discours II».

Discours sur la modération nous invite à nous ménager dans les plaisirs pour être en état de recommencer. La morale du Discours sur la nature de l'homme est qu'on n'y connaît rien, et qu'il ne faut pas perdre son temps à la chercher. Enfin je ne vois qu'une vérité dans le Discours sur r envie, c'est qu'il ne faisait pas bon critiquer les vers de Voltaire.

Il en a bien pris à Voltaire de quitter ces airs de prédicateur et cette mise en scène dans ses Satires et ses Èpîtres. Là encore il est tout entier de sa personne ; mais c'est le plus souvent cette personne par ses beaux côtés, par son bon sens qui est comme le bon sens de la France, par son goût supérieur à son talent, par ce naturel qui nous fait voir le fond de son cœur et nous apprend à lire dans le nôtre. Je suis fâché que la meilleure de ses satires soit le Pauvre Diable. Mais la meilleure des satires de Boileau est aussi la plus cruelle ^ Estce à dire que les deux poètes ont eu besoin de nuire à autrui pour avoir tout leur talent? Xon : c'est la faute du genre, et un peu la faute de Chapelain et de Fréron.

Dans les Epîtres et les Satires, la composition est ce qu'elle peut. Moins le })oète a eu le temps de consulter Tauteur, mieux elle vaut. C'est pour cela que les rimes mêlées lui réussissent mieux que l'alternative des féminines et des masculines, les vifs mouvements des vers inégaux que la gravité de

1 Satire IX, A mon e.yjvit.

ralexandrin, le vers de dix syllabes que tous les autres. Il n'y cliercliait que son aise : la poésie vient l'y trouver.

Elle ne lui est nulle part plus fidèle que dans leè> pièces légères, son véritable génie, comme la Henriade est sa prétention. C'est l'homme lui-même, à nous croire en sa présence. Facilité, pétulance, esprit jaillissant et intarissable, art de plaire, flatteries qui ont l'air d'amitiés caressantes, louanges qui demandent du retour, art d'occuper les autres de soi sans les en fatiguer, et d'intéresser leur vanité à sa gloire ; toutes les grâces du langage poli dans la patrie de la société, comme Voltaire appelle Paris : c'est la France elle-même en coquetterie avec toutes les nations civilisées.

Quand on lit les Épîtres et les Satires de Voltaire, on pense à Horace qui, dans la même morale, est plus élevé et plus aimable, et, par le tour et par l'image, plus poète ; à Boileau, qui, dans une morale supérieure, tire ses plus beaux vers de sa fidélité à cette morale ; on pense à Voltaire lui-même , qui, dans ses poésies légères, dira plus agréablement les mêmes choses. Quand on lit les Poésies légères, on ne se rappelle rien de meilleur et l'on ne regrette rien. C'est un jenre charmant , et Voltaire en est le modèle. Que dire encore? Ce qu'est la Correspondance de Voltaire à ses ouvrages en prose, ses Poésies légères le sont à ses œuvres poétiques; c'est sa correspondance en vers.

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