‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 13 sur 58 · DE QUELQUES ÉCRIVAINS EN VERS. — GILBERT · texte numérisé non relu

DE QUELQUES ÉCRIVAINS EN VERS. — GILBERT

Il m'en coûte par moments d'avoir à accabler de la sévérité de mes doctrines des poètes qui ont laissé nn souvenir, et de n'en faire mention que pour expliquer pourquoi je les omets. En arrivant à des noms qu'on prononce encore avec estime, Racine le fils, Grresset, le Franc de Pompignan, Florian, Delille, Roucher, Lebrun et d'autres, je m'inquiète de ne savoir ou les placer : car que d'esprit souvent bien employé, que de travail, et, pour rester en deçà de la gloire du poète quel talent d'écrire en vers ! Il faut pourtant dire qu'ils ne sont plus, mais il faut le dire avec des égards pour ce qu'ils ont été.

La fortune de Louis Racine est bien petite pour son nom. Cependant le poème de la Religion a des morceaux qui, récités par un enfant, plaisent par les beautés modestes des livres d'éducation. Je me souviens du temps où de pieux maîtres me les faisaient apprendre par cœur, et je craindrais, en y regardant de trop près, de manquer de respect à leur mémoire. C'est comme une sorte de poésie du premier degré ; elle ne prépare pas mal à la grande. Le Racine des enfants peut servir à faire mieux goûter le Racine des hommes faits. Il n'est pas aisé d'écrire en vers même comme Louis Racine ;

témoin la Loi naturelle de Voltaire, fort an-dessous de la Religion de Louis Racine.

Comment ne pas tenir compte à Gresset de ses petits vers, quoique moins légers, par moments, de tour que de choses ; à Florian d'être resté avec esprit si inférieur à la Fontaine? Le Franc de Pompignan et Lebrun ont quelques strophes, et ce n'est pas peu ; car toucher le but lyrique, fût-ce une seule fois, met un nom à part, et toutes les railleries de Voltaire ont fait moins de mal à le Franc de Pompignan que ses strophes sur la mort de J.-B. Rousseau ne lui ont fait de bien. Il n'est pas peu honorable pour Delille qu'on ne soit pas surpris de sa célébrité et qu'on se l'explique. Versificateur par nature, le commerce de Virgile le fit poète une fois par reflet, et le plus original de ses ouvrages est une traduction. Pour ses Jardins, ce sont des salons de verdure, où la lumière vient des bougies plutôt que du soleil. Je comprends Buffon les mettant au même rang que les Saisons de Saint-Lambert et les Mois de Roucher, dans cette boutade à madame Necker : a Saint-Lambert, au Parnasse, n'est qu'une froide grenouille, Delille un hanneton, et Roucher un oiseau de nuit. )> Le jugement, pour être rendu de mauvaise humeur, n'en est pas moins juste; encore aujourd'hui, ce n'est pas sans mauvaise humeur qu'on lit ces poésies, surtout les Saisons. Le souvenir des Géorgiqiies traduites défend les Jardins, et, quoique les vers de Roucher soient d'un déclamateur de l'école de

J.-J. Rousseau^ on a par moments bonne envie de trouver un poète dans le courageux compagnon d'échafaud d'André Chénier.

Une mort prématurée, un touchant adieu à la vie dans des strophes harmonieuses, n'ont pas fait tort aux satires de Gilbert. Son nom est sous la protection d'un regret, et le regret nous dispose à l'indulgence.

Cependant les satires de Gilbert méritent leur réputation par des beautés durables. Un motif plus à plaindre qu'à louer l'avait fait satirique. Poète débutant, il avait manqué une des couronnes de l'Académie; pauvre, les gens de lettres en renom l'avaient rebuté :

Insensé, jusqu'ici croyant que la science

Donnait à l'homme un cœur compatissant, Je courus à vos pieds plongé dans l'indigence ; Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant. Qu'en reçus-je? des dons? non; des refus, la honte l.

Ailleurs il s'avoue tourmenté par

L'ambition de l'or, la jalousie impure.

Certes ces Muses-là ne sont pas bonnes conseillères. Et pourtant Gilbert, aigri, repoussé, satirique par rancune plutôt que de génie, est clairvoyant, par cela seul qu'il s'entête à ne pas voir comme ses contemporains. Ce qu'il écrit avec colère sur les au-

^ Stances à M, d'Arnaud.

tenrs en renom, la postérité le pense froidement. Otez de ses jugements le trait personnel, ils restent vrais. La colère est dans les mots, la justice est dans les choses. Tout à l'heure je me fâchais contre les Saisons de Saint-Lambert ; que ne laissais-je la parole à Grilbert :

Saint-Lambert, noble auteur dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante, Qui, du nom de poème ornant de plats sermons, En quatre points mortels a rimé les saisons.

C'est ce que nous pensons, ou plutôt c'est ce que nous nous épargnons de penser, en ne lisant point Saint- Lambert.

Pour en revenir à Gilbert, il prouve combien il €st difficile à qui s'est défendu de l'illusion publique sur les écrivains contemporains, de se défendre de leurs défauts, et de sauver à la fois de la contagion ses sentiments et son goût. Comme les poètes qu'il attaque, il a les défauts organiques du siècle, la déclamation et la fausse sensibilité ; il a la périphrase par laquelle le dix-huitième siècle renchérit sur le faible du dix-septième pour la noblesse du style ; il a l'impropriété, où tombent tous les écrivains qui le sont par imitation et tous les poètes qui cherchent la poésie hors d'eux-mêmes. Comme le médecin, dans les temps d'épidémie, le mal qu'il voulait guérir, il se l'est inoculé.

§ IV

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