‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 31 sur 58 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Les gains de la prose française au dix-huitième siècle. — § I. Considéi^ations su?' la grandeur et la décadence des Romains. — Bossuet et Montesquieu comparés. — § II. Du silence de Montesquieu sur les Gracques. — De ses jugements sans considérants. — § III. UEspint des lois; comment s'est fait ce livre. — § IV. Attraits de Y Esprit des lois. — Genre de vérités ; beautés de la langue et du style de Montesquieu. Manque de méthode. — § V. De la pensée de VEsprit des lois. Fortune de ce livre au dix-huitième siècle. Montaigne et Montesquieu. — § YI. Des erreurs de Montesquieu et de leur cause principale.

Ici commencent les vrais gains de la prose française. Non que l'éloquence religieuse ne se soit enrichie de très beaux mouvements dans Massillon^ et la philosophie morale de plus d'une maxime profonde dans Vauvenargues, mais on ne peut pas compter comme de véritables gains des écrits qui en font regretter de très supérieurs dans le même genre. Massillon et Vauvenargues ont affaibli; l'un la prédication chrétienne, l'autre la morale qui nous défend contre nos passions. Tous les deux gâtent la langue du dix-septième siècle , Tun en la surchargeant, l'autre en l'énervant.

Avec Montesquieu, Voltaire, Buffon, nous entrons dans les nouveautés durables. Les mêmes hommes de génie qui ont relevé l'esprit français d'un commencement de décadence, le soutiennent à la hauteur où ils l'ont porté d'abord, ou le portent plus haut. Ils font à leur tour un siècle qui s'appellera de leurs noms. Sans doute le dix-hui-

tième siècle ne tiendra jamais dans Féducation publique la même place que le dix-septième , et ce serait un malheur que le second fit négliger le premier. Mais, étudiés dans leur ordre, les chefs-d'œuvre de ces deux grandes époques seront toujours la plus forte école où notre nation puisse apprendre à se continuer, en valant mieux. Si la pensée a eu quelque chose de trop timide au dixseptième siècle sur certaines matières de grande conséquence, le dix-huitième siècle j supplée, et rend à l'esprit humain, avec la liberté, la vérité. Si c'est au contraire le dix-huitième siècle qui a été téméraire, le dix-septième vient avec sa science plus tranquille et plus sûre de l'homme, avec sa sagesse libérale, rabattre ces témérités et remettre les choses au vrai. Et s'il est un système d'éducation qui puisse gouverner les passions de l'homme en les lui laissant, et qui, pour la France en particulier, soit propre à préparer ses générations aux fortunes diverses que les sociétés humaines ont à traverser, certes c'est celui où, après Descartes, Pascal, Bossuet, les maîtres familiers et populaires sont Montesquieu , Voltaire et Buffon. Je ne parle que des prosateurs.

Cependant, on n'admire pas de la même façon les grands prosateurs du dix-huitième siècle et ceux du dix-septième. On ne peut pas goûter les premiers sans faire des réserves, ni réfléchir sur leur puissance sans penser à leurs faiblesses, ni leur obéir sans de nécessaires retours d'indépen-

dance. L'esprit français s'y reconnaît; mais il est d'antres modèles qn'il leur préfère, parce qu'il s'y trouve encore plus ressemblant. On est plus charmé que soumis, plus séduit que dominé. On s'y engage avec circonspection, comme si l'on craignait quelque piège. C'est pour cela qu'ayant à parler de leurs écrits, on me verra mêler les restrictions aux éloges, et plus habituellement sur la défensive que dans l'abandon.

Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. —

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