‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 30 sur 58 · VAUVENARGUES CRITIQUE · texte numérisé non relu

VAUVENARGUES CRITIQUE

Vauvenargues me paraît plus original comme critique que comme moraliste. Critique n'est peutêtre pas le mot juste ; spéculatif littéraire convien-

drait mieux. C'est à la fois quelque chose de plus et quelque chose de moins : de moins ^ parce que Yauvenargues n'a pas la science du critique; de plus^ parce qu'il a ce que la science ne donne pas et ce qu'elle ôte quelquefois, la naïveté du sen« timent.

Cette naïveté est son cachet. Elle relève le prix de tout ce qu'il dit de juste; elle donne de la grâce à ses erreurs. Vauvenargues ne voit pas les fautes des autres par trop d'estime pour lui-même, ni par excès de complaisance pour son propre jugement; il ne critique pas les gens pour s'élever sur leur réputation diminuée ; il n'attaque pas les noms consacrés pour rabaisser des rivaux. Sa critique est toute de sentiment.

Le sentiment est un excellent juge des beautés littéraires ; c'est même le meilleur, je le veux bien. Mais s'il nous découvre ce qu'il y a de plus admirable dans les livres , il ne nous avertit pas de tout ce qui est à admirer. Il est la partie la plus exquise du jugement dans la critique : il n'est pas tout le jugement. Vauvenargues juge pour les lecteurs de sa façon, pour ceux qui jugent par sentiment ; mais ils sont rares ceux qui lisent comme ceux qui écrivent avec le cœur. Il y a des beautés qui se sentent et d'autres qui se voient, et il se trouve beaucoup plus de gens pour les secondes que pour les premières. Le critique supérieur est celui que touchent les unes comme les autres. Mais à une époque où l'on voyait tant et où l'on sentait si peu.

cette prérogative donnée au sentiment dénote en Vauvenargues un critique supérieur.

Dans sa morale , il n'est guère que de son temps ; et; quoi qu'on dise^ être de son temps n'est pas assez. Sa théorie des passions, c'est un peu la morale du plaisir, ou du bonheur, comme Voltaire appelait honnêtement le plaisir, professée par un homme meilleur que ce qu'il enseigne. Il n'est que le plus retenu de ses contemporains dans une doctrine glissante , et peut-être le seul disciple inconséquent de l'école commune.

Dans sa critique, il n'est pas seulement meilleur que son temps, il est contre son temps.

C'était alors le règne du bel esprit. Beaucoup d'esprit sans justesse, la recherche de ces choses qui flottent entre le vrai et le faux, et qu'on appelle complaisamment le neuf, nul besoin de penser pour croire, la fureur de se distinguer des autres par laquelle on arrive si vite à ressembler à tout le monde : tels sont les traits de beaucoup de ceux qui font du bruit dans les lettres au temps de Vauvenargues. Quelques-uns rencontraient souvent la vérité, mais on les admirait plus souvent pour l'avoir manquée.

C'est au beau milieu de ces chercheurs d'énigmes, de ces faiseurs d'épigrammes, c'est dans ce cliquetis de traits ingénieux que Vauvenargues arrive avec la passion du vrai, lequel apparaît en même temps à son esprit comme un idéal, à son cœur comme une règle de conduite. En quel dégoût il prend

tout d'abord cette orgie de bel esprit! Donnez-Inî donc un homme sans esprit, avec lequel il ne faudra pas à toute force en avoir, de quelle ardeur il ira se réfugier dans son entretien, contre le jargon et les épigrammes des gens à la mode ! « 0 charmante simplicité! s'écrie-t-il, j'abandonnerais tout pour marcher sur vos traces ! »

Aussi goûte-t-il médiocrement certaines admirations de son temps. La principale, c'était Fontenelle auquel il a grand'peine à pardonner la préférence ouverte ou secrète que tant de gens donnaient à son esprit sur « le sublime de M. de Meaux. » C'étaient ensuite les Lettres persanes dont a l'imagination » passait, dans le goût public, avant « la perfection » des Lettres provinciales, a où l'on est étonné, » dit-il, « de voir ce que l'art a de (( plus profond avec toute la véhémence et toute (( la naïveté de la nature. » Toute la critique de Yauvenargues se résume en ceci : justice un peu froide pour son temps ; préférence de sentiment et de goût pour le dix-septième siècle. Sans doute il n'était pas le seul de cet avis. Le dix-septième siècle comptait encore bon nombre d'admirateurs fidèles. Mais l'autorité n'était plus là. Elle était du côté de ces novateurs qui impatientent si fort Vauvenargues, et pour qui admirer le dix-septième siècle n'était qu'un préjugé passé de mode.

Il est bien vrai qu à l'époque où Vauvenargues voulait ramener les esprits vers les écrivains du dix-septième siècle, Voltaire avait déjà, dans le

Temple du goûtj dit sou mot sur les plus grands. Il y avait là sans doute de quoi avertir un bon entendeur, non de quoi le convaincre ni le passionner. Dans le Temple du goût, d'ailleurs, dont Voltaire est le dieu, le goût c'est le petit, et celui de Vauvernargues c'est le grand, auquel le petit prépare mal, quand il ne l'ôte pas tout à fait. C'est donc bien de son fonds, c'est de son cœur ingénu qu'est sorti le premier jugement supérieur, exprimé au dix-huitième siècle, sur les grands auteurs du dix-septième.

Les deux plus difiîciles à bien juger alors, c'étaient Boileau et Eacine. En n'étant que juste, on risquait encore de n'avoir pas le public pour soi. Les admirer, c'était frapper au visage Fontenelle et ses amis , encore engagés dans la vieille querelle entre Corneille et Eacine. Vauvenargues n'hésite pas; il dit son sentiment, mais sans la moindre pensée de polémique. Il ne veut pas affliger de ses préférences Fontenelle qu'il admire, quoique sans illusions. On n'avait encore rien dit d'aussi juste sur Boileau. L'excellent, le moins bon, le médiocre de l'homme, sont pesés dans la plus fine balance. Et quelle justesse dans cette remarque générale sur l'imagination du style et de l'expression, considérée comme une qualité de génie chez les poètes! Voltaire, pour le dire en passant, n'était pas de cet avis. Il ne voit le génie que dans l'invention et le dessein. Il avait ses raisons pour cela. Il osait plus se croire poète par l'invention

que par la langue , où il s'inquiétait de la concurrence des poètes du dix-septième siècle, même de Boileau.

Le jugement sur Racine est également neuf et plus complet encore. Est-ce donc un jugement? Le mot est trop sévère pour tout ce qu'expriment d'aimable, de tendre, de charmant, ces pages où Vauvenargues semble moins un critique appréciant Racine, qu'une belle âme parlant de la plus douce de ses amitiés intellectuelles. C'est ainsi qu'il faudrait parler des livres. Mais combien savent lire les livres de façon à en parler comme Vauvenargues ?

Si Vauvenargues est injuste envers Corneille, c'est par dépit contre les admirateurs outrés qui croyaient enrichir Corneille de tout ce qu'ils ôtaient à Racine. Les gens qui aiment bien Racine l'aiment de cœur, et c'est au cœur qu'on les touche quand on dit du mal de leur poète. Quoi qu'il en soit, Vauvenargues a eu tort de ne pas appliquer à Corneille sa très juste maxime, c( qu'il ne faut pas juger des hommes par leurs défauts. » Remarquer les défauts de Corneille est le droit de la vérité ; s'y montrer sensible jusqu'à garder, en lisant les beaux endroits, un peu de la mauvaise humeur que donnent les fautes , c'est un travers. Vauvenargues n'y a pas échappé. Il est trop ému des défauts de Corneille, et surtout de cette grandeur outrée qu'il a fort raison de distinguer de la vraie. Vauvenargues voit pourtant la vraie par moments ; je n'affirmerais pas qu'il la sentît. L'image

de la fausse n'est pas dissipée quand il arrive à la vraie ; et il continue longtemps à les confondre. Personne ne lui a appris Racine ; mais il a fallu que Voltaire lui apprît Corneille. Encore ne l'admire-t-il que par déférence : il ne conteste plus, il ne croit pas encore.

Son peu de goût pour Molière va jusqu'à l'injustice. Fénelon lui avait passé ses préventions, qu'il exagère. Dans Corneille, il est trop choqué des défauts que tout le monde y voit ; les défauts qu'il reproche à Molière, il les lui prête. Et cependant, c'est dans Molière qu'il admire d ces dialogues qui jamais ne languissent, cette forte et continuelle imitation des mœurs qui passionne ses moindres discours, ce naturel, cause de sa supériorité sur tous les autres dans la comédie. » Il est étonnant qu'on s'arrête en si beau chemin, et qu'un critique touché jusque-là n'ait pas été entièrement conquis. Il est encore plus étonnant que le cœur de Vauvenargues n'ait pas senti celui de Molière, jusque dans cette gaieté si franche et si communicative, sous laquelle sont ces pleurs secrets que le divin génie de Virgile a appelés les larmes des choses. Mais le cœur ne se partage pas, et Vauvenargues avait donné tout le sien à Fénelon. Quel accent, quel élan de tendresse dans cette apostrophe à c( l'ombre illustre, » et à ce l'aimable génie qui fit régner la vertu par l'onction et la douceur! » C est im chant qui lui échappe en contemplant 1 idéal même de a la simplicité charmante. »

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Eien de plus vrai que ses vives esquisses de la Fontaine, de Montaigne, de Pascal, de la Bruyère, où, n'en déplaise à la Harpe, il a si fort raison de trouver às^ pathétique. Ce sont moins des jugements que des confidences sur les douceurs de son commerce avec ces grands homnaes. Voilà pourquoi ce qu'il en dit est si juste. Pour Pascal surtout, il ne nous a guère laissé qu'à penser comme lui ou à n'être pas dans le vrai. Avec quelle finesse de jugement, comparant Pascal et Bossuet,il fait des distinctions jusque dans leur gloire commune, la plus haute où se soient élevés, dans les choses de l'esprit, des hommes mortels ! S'il penche secrètement pour Pascal, c'est qu'entre Pascal et lui il y a le lien de la souffrance ; mais sa préférence n'enlève rien à Bossuet.

Cette justice nous paraît aujourd'hui facile; elle ne l'était pas au temps de Vauvenargues. Penser tout cela était du bonheur, le dire tout haut était témérité. Pour mettre Eacine à son rang, non seulement Vauvenargues n'est point aidé par son temps, mais il l'a contre lui. Dans ses jugements sur Pascal et Fénelon, il en dit beaucoup trop au gré de Voltaire. La première édition du Temple du goût contenait cette phrase sur Bossuet : a Bossuet, le seul éloquent entre tant d'écrivains qui ne sont qu'élégants, d Vauvenargues osa réclamer en faveur de Pascal et de Fénelon, dépouillés au profit de Bossuef ^. Voltaire effaça la phrase. Une autre

* Béflexions sw quelques ouvrages de M, de Voltaire,

fois, au bas d'un passage où Vauvenargues parlait de (( la yérité » dont Bossuet « fait sentir despotiquement Tascendant, » — de la vérité! oh! avait écrit en note Voltaire. Vauvenargues lit la note et maintient sa phrase, n'approuvant pas plus Voltaire dans ce qu'il veut ôter à Bossuet, que dans ce qu'il lui donnait tout à l'heure au détriment de Pascal et de Fénelon.

Je touche à ce qui fut l'honneur commun de Vauvenargues et de Voltaire : c'est cette amitié qui lia un moment le jeune officier débutant dans les lettres et l'écrivain illustre, déjà en possession de la faveur publique. Des deux côtés elle fut vraie. Vauvenargues devait à Voltaire ces premiers encouragements qui versent dans le cœur du jeune écrivain la confiance, l'espoir, la patience, et qui, pour quelques-uns , ont été plus d'une fois le pain de la journée. Qui sait même si ces premiers regards de la gloire, dont Vauvenargues compare la douceur à celle des premiers rayons de l'aurore, ne sont pas le premier coup d'œil que jeta Voltaire étonné et charmé sur les Réjîexioiis critiques du jeune écrivain? Voltaire avait trouvé en Vauvenargues un de ces rares admirateurs qui savent parler à un homme de génie de ses qualités et de ses défauts sans intérêt. Il l'aime comme un homme mûr aime un jeune homme qu'il respecte.

De même que toutes les amitiés sincères, celle-ci fut utile aux deux amis. Voltaire ramena Vauvenargues à Corneille et à Molière; Vauvenargues

rendit Voltaire plus juste envers Pascal et Fénelon.

Si le plus jeune eût vécu, qu'elle eût été son influence sur l'aîné? Voltaire avait-il trduvé son Quintilius Varus, ou l'ami c( prompt à vous censurer » de Boileau ? c( Si vous étiez né quelques années plus tôt, écrivit-il à Vauvenargues, mes ouvrages en vaudraient mieux. » Voltaire était-il sincère? Je le crois. S'il aima les louanges de tout le monde, il sut aimer aussi les critiques des gens qui lui voulaient du bien. Celles de Vauvenargues défendaient le génie du maître contre les défauts de son temps. Il était d'ailleurs dans les conditions où un critique a la chance de se faire écouter : assez célèbre pour recommander ses jugements, pas assez pour donner de l'ombrage. Mais à quoi bon ce rêve d'une amitié que devait interrompre, dès ses premières douceurs, la mort prématurée de Tun des deux amis ? Suffisait-il que Vauvenargues vécût quelques années de plus, pour que le dixbuitième siècle, ce temps des liaisons intéressées et fragiles , ou les amis ressemblent à des partisans enrôlés sous un chef, vît un exemple nouveau de ces amitiés littéraires dont la gloire aimable s'ajoute à toutes celles qui ont valu au dix-septième siècle son nom de grand?

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