‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 41 sur 58 · COMMENT JEAN-JACQUES ROUSSEAU EST DEVENU UTOPISTE · texte numérisé non relu

COMMENT JEAN-JACQUES ROUSSEAU EST DEVENU UTOPISTE

Quand les utopistes deviennent nombreux chez une nation, et qu'ils y ont du crédit, on peut affirmer que le sens moral va s'y affaiblissant. L'esprit d'utopie s'accroît à mesure que l'esprit de devoir diminue. Là où les utopistes se multiplient et s*accréditent, tenez pour certain que le niveau de l'honnêteté commune s'est abaissé.

La cause réelle de l'esprit d'utopie n*est pas le désir naturel du mieux, tel que l'éprouvent de très honnêtes gens qui savent se faire estimer, et se rendre relativement heureux dans la société où ils vivent ; c'est en général une fnreur de perfection absolue, où s'emportent les gens incapables du bien qui est à la portée de tous. C'est une sorte de conscience d'apparat que se donnent tous ceux qui n'ont pas sujet d'être contents de leur véritable conscience.

Quand les travers d'un homme d'esprit, ses fautes de conduite, beaucoup d'ambition jointe à beaucoup de paresse, des choses commencées et abandonnées faute de persévérance, du découragement sans repentir, l'ont réduit à la plus pernicieuse sorte d'impuissance, celle d'un homme qui ne peut plus rien pour lui-même, attendez-vous à ce qu'il sorte de là le plus absolu et le plus impatient des réformateurs. Passe encore s'il ne faisait que trou-

ver tout mauvais ; par malheur, il sait quelque chose à lui substituer, non de mieux, mais de parfait; et voici toute la foule des malaisés par leur faute qui se récrient sur la découverte, et qui, si Ton ne se met en défense, se ruent sur la société pour faire son bien malgré elle.

L'esprit d'utopie chez J.-J. Rousseau n'eut pas une autre origine. Certes, les qualités supérieures de l'esprit ne lui manquèrent pas ; ce qui lui manqua , ce fut le talent de se faire une part dans les fruits de son travail. N'estimons pas médiocrement ce talent : c'est tout simplement celui par lequel subsistent les sociétés humaines ; c'est l'origine de la propriété et le soutien de la famille ; c'est l'honneur de l'homme. Résolution, patience, persévérance; beaucoup de petits devoirs et de petites gênes qui sont le prix de notre liberté personnelle et la garantie de celle d'autrui ; point de dépit, si l'on ne réussit pas tout d'abord; s'imputer courageusement les plus grandes difficultés du succès ; faire respecter ses talents par sa vie : cela n'est pas un petit travail, et je m'explique pourquoi les utopistes trouvent la perfection plus commode. Rousseau ne fut pas capable de ces efforts ; c'est pour cela qu'il devint utopiste.

Sans aller fouiller dans ce qu'il nous autorise à appeler les ordures de sa vie, il suffit de noter le trait qui en marque toute la suite ; ce trait, c'est le dégoût du devoir. Rousseau ne s'est pas fait faute de s'en confesser. Il se déclare ingrat; la haine de

la reconnaissance le faisait ennemi de quiconque l'avait obligé. Toutes les fois que le devoir était la seule issue d'un mauvais pas, il y restait engagé ou sy enfonçait plus avant. Il n'est que le plus éloquent des gens qui ne veulent point se gêner, et qui rêvent toutes les immunités pour eux dans une société où toutes les charges seraient pour les autres. On appelle cela, dans la langue de la c( morale de campagne, » le cynisme de l'amour de soi.

C'est presque au lendemain du jour où il avait manqué au premier et au plus doux des devoirs, qu'il s'éveilla d'un sommeil sans remords, réformateur public de son temps. C'est après avoir commis la moins pardonnable de toutes les fautes, qu'éclata dans sa tête cette effervescence de vertu durant laquelle il fit le procès à toutes choses et la leçon à tout le monde. C'est après avoir violé le principe qui maintient et perpétue les sociétés humaines, qu'il jetait sur le papier les fondements d'une société chimérique, avec la jouissance pour but et la vertu pour moyen. La date est cruelle. Quand Rousseau écrivit son fameux discours sur les sciences et les arts, déjà il avait livré à ce qu'il appelle V éducation publique le premier de ses cinq enfants ^

Il n'est pas besoin de rechercher si, comme Ta raconté Marmontel, Rousseau songeait à défendre

1 Ce discours fut composé en 1749. L'aîné de ses enfants était né dans l'hiver de 1746 à 1717.

les sciences et les arts, et si l'idée de les attaquer lui vint de Diderot. Ayant manqué à la première des lois sociales, il devait déclarer la guerre à la société. C'est à la fois un fait qui lui est particulier et un trait de l'esprit d'utopie. Dès que l'utopiste a laissé passer le moment de conquérir sa place dans la société, qu'il s'y voit déclassé, flottant, suspect aux autres, inutile à lui-même, c'est le moment de la réformer et de se venger sur tout le monde de ce qu'on n'a pas fait ses affaires malgré lui.

Voilà pourquoi, parmi ses griefs contre son siècle, Rousseau a osé comprendre l'abandon de ses enfants. Pour les deux premiers, il en rend responsable la morale du monde où il vivait. Il fréquentait, dit-il, de très aimables et de très honnêtes gens qu'oïl applaudissait pour en avoir fait autant. Leur gloire le tenta; et, pour être à la mode, il se décida ce gaillardement à augmenter la population des enfants trouvés. » Un autre motif aurait déterminé l'abandon des trois derniers de ses enfants. <( Il pensait, nous dit-il, faire acte de citoyen et de père, et se regardait comme un membre de la république de Platon. » On voudrait bien croire à une aberration d'esprit : mais une lettre écrite longtemps avant les Confessions nous donne le vrai motif : « Il a voulu, dit-il, soustraire ses enfants à une société qui n'en eût fait que des décrotteurs ou des bandits, ou qui ne les eût protégés qu'au prix d'infamies. » Et il aioute : ce C'est l'état des

riches ; c'est votre état qui vole au mien le pain de nos enfants K » Voilà bien l'utopiste essayant de cacher le père sans entrailles; il y a, dans ces paroles sauvages, la mauvaise humeur d'un homme qui a conservé assez d'honnêteté pour s'attacher, avec une sorte de rage, à un sophisme qui lui voile sa faute.

Cette bonne foi étrange a fait illusion même à des esprits supérieurs. Ainsi Bernardin de Saint- Pierre, dans un fragment sur J.-J. Rousseau, imagine, pour le justifier, une distinction entre ce qu'il appelle le caractère social et le caractère naturel : ce Le caractère naturel de Rousseau était la sincérité, la confiance, la générosité; en entrant dans la société , il y prend un caractère social ; il y devient méfiant, lâche, bas, sauvage-. » La théorie de Bernardin de Saint- Pierre est d'un utopiste qui en excuse un autre. La société peut modifier les caractères : les changer, non. Rien n'est plus commun d'entendre dire de tel ou tel homme : Il est dans le monde ce qu'il était au collège, homme ce qu'il était enfant. C'est là l'expérience; l'utopie seule connaît des âmes ouvertes que la société a rendues défiantes, des cœurs tendres qu'elle a endurcis, d'honnêtes gens dont elle a fait des fripons, des gens sociables qu'elle a métamorphosés en misanthropes. Non, il n'y a jamais eu de société qui

1 Lettre à madame de Francueil, du 30 avril 17r)0. ^ Essai SU7' J.-J. Rousseau.

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 4Go

pût ainsi pervertir et dénaturer un homme ; non , pas même la société romaine au temps ou un Tacite, pour échapper aux délateurs de Domitien, pouvait bien tenir ses lèvres fermées et enfouir sa pensée, comme on enfouit son or en temps d'invasion, mais gardait intact ce sens moral par lequel a le plus grand peintre de l'antiquité ^ » en est un des plus grands moralistes.

La société du dix-huitième siècle n'a pas plus dépravé Eousseau qu'elle ne lui a ôté le pain de ses enfants. Une société dont ce serait le train régulier que l'honnête homme y perdît son honnêteté, et que le pain y manquât à qui veut résolument le gagner, ne subsisterait pas vingt-quatre heures. Le travail a pu être en certains temps plus ingrat, moins aidé, plus précaire; mais c'était l'imperfection et non le crime volontaire de la société d'alors, et, comme pour la justifier , on y était plus patient. De même la morale a pu être gênée par les mœurs publiques, et la nature par l'éducation; mais les préceptes de Tune et la voix de l'autre ont parlé toujours assez haut pour quiconque ne se bouchait pas les oreilles. Ni les mœurs publiques n'ont jamais empêché personne de vivre honnêtement, ni l'éducation n'a jamais absous celui qui outrageait la nature. Le dix-huitième siècle est chargé d'assez de fautes ; n'ajoutons pas à son fardeau le crime d'avoir remplacé, chez un homme

1 C'est le titre que lui donne Racine.

supérieur 5 le caractère naturel qui l'eût fait excellent père , par un caractère social qui lui conseillait d'abandonner ses enfants à la charité publique.

Ainsi, une jeunesse où se rencontrent l'apostasie/le Yol domestique, des innocents dénoncés, un ami malade abandonné dans la rue , le tort de vivre aux dépens d'une femme menacée de la pauvreté ^ ; un âge mûr qui débute par la plus grande des fautes ; un peu de folie peut-être ; voilà de quel fond se forma cet esprit d'utopie qui, servi par beaucoup d'éloquence et par une logique vigoureuse, a fait tant de dupes, et parmi ces dupes tant de victimes, et empêché tant de bien par la passion insensée de la perfection.

Cette éloquence même, la grande qualité de Rousseau, se sent, aux meilleurs endroits de ses livres, du mélange, propre à l'utopiste, de Félévation d'esprit et de la médiocrité de cœur. Son style, plein de force, a je ne sais quoi de bourgeois. Une seule chose en peut donner l'idée, c'est la façon dont s'habilla l'auteur à partir de sa fameuse réforme : on croit voir cette perruque ronde et ce costume sans épée qu'il avait pris comme livrée de la vertu.

Des pensées élevées ne cohabitent pas impunément avec des inclinations basses. Il est rare qu'elles soient pures de ce qu'on pourrait appeler l'éléva-

1 c( Je désirais de la retrouver, dit-il. non senlement pour le besoi?i de 7na subsistance, mais bien plus pour le besoin de mon cœur. x> {Con- J'essioîis, partie I, liv. 6.)

tion des cœurs médiocres^ la déclamation. De même que les vertus que s'imposa Rousseau , après sa réforme, ont je ne sais quoi d'âpre et d'inquiet, qui leur donne l'air d'un engagement de vanité pris avec l'opinion, plutôt que d'un ferme propos' et d'une mâle résolution de faire le bien ; de même plus d'un tour guindé et plus d'une phrase tendue annoncent, jusque dans ses plus belles pages, que l'élévation lui coûte des efforts , et qu'il n'entre pas de plainpied dans les pensées hautes.

L'éloquence de Rousseau a porté la peine de son ignorance de lui-même et des autres. Par l'ignorance de lui-même , il se croyait plus passionné et plus vertueux qu'il n'était. De là une ardeur artificielle de paroles pour peindre sa sensibilité, et des figures violentes pour représenter ses ardeurs vertueuses. De là des mouvements arrangés, des apostrophes fréquentes , dans un travail pénible et froid, où la chaleur ne vient que d'opiniâtreté. Rousseau nous l'a dit, et ses pages ne le démentent pas. Toutes ces figures qui simulent l'emportement et l'enthousiasme sont, aux yeux des connaisseurs, des ailes de cire qui ne l'enlèvent pas de terre.

Son ignorance des hommes le jette sans cesse hors de la vérité morale. Le peu qu'entrevoit des choses réelles ce roi des ours, comme l'appelait spirituellement M™® d'Epinay, les jours où il passait sa tête inquiète hors de la porte de son ermitage, il l'entrevoit d'un œil troublé par la passion ou dépaysé par la solitude. Comment ne se serait-il

pas trompé sur les hommes? Il n'était jamais àé sang-froid en leur présence : ou tout amour comme pour Diderot, ou tout défiance comme pour Hume; jamais dans la vérité, qui pour lui n'était que la sincérité de sa passion. Quoique moraliste parfois supérieur, aucun n'a exprimé sur la nature humaine plus d'idées contestables sans être originales.

Voilà ce qui rend en particulier la lecture de V Emile si fatigante. Il est bien rare que Rousseau nous y donne le plaisir de nous reconnaître. On est gêné avec son livre, comme avec ces fâcheux qui vous accablent de tout ce qu'ils n'ont pas de commun avec vous. Quel miel pour attirer les lecteurs que de leur dire à chaque instant : « N'allez pas vous piquer de me ressembler; » et, pour varier : « N'oubliez pas que je vaux mieux que vous! » Que la Bruyère s'entendait mieux à nous prendre, lui qui disait de ses Caractères : c( Je ne fais que rendre au public ce qu'il m'a prêté ! »

En cherchant dans la vie et dans les livres de Eousseau les causes et les effets de l'esprit d'utopie, je n'ai pas voulu faire le procès à sa personne. Procès n'est pas justice, et peut-être envers qui a tant souffert est-ce trop peu de n'être que juste. Il a souffert pour les fautes de sa volonté et souffert pour des torts involontaires. Il a vécu isolé entre la crainte des ennemis qu'il se faisait et le regret des amis perdus par sa faute ; s'aimant uniquement au fond, et condamné à ne jamais bien vivre avec le

seul qu'il aimât. La gloire même avait pris pour lui la forme de la persécution; insuffisante pour assouvir son orgueil, elle n'était que le plus grand ennemi de son repos. Plus on le regarde, et plus on est porté à le plaindre. Il s'est fait assez de mal de ses propres mains : ne nous mettons pas avec lui contre lui-même.

Mais autant l'indulgence pour sa personne est justice, autant la complaisance pour ses idées serait duperie. Quand un écrivain s'est illustré par l'utopie d'une perfection cliimérique, qui nous rend intolérables les imperfections d'autrui, en nous cachant ou en colorant les nôtres ; qui dans la politique nous dégoûte de tous les gouvernements, dans la morale nous rend incapables de toute vertu proportionnée à notre état, il faut être sans ménagement. Et si cette utopie a pour cause première une faute contre la nature et l'honneur, il ne faut pas craindre de la discréditer en en signalant la cause. Nous vivons dans un temps où il est d'un grand intérêt pour la société française de savoir que toutes les idées anarchiques depuis soixante ans sont nées de cette utopie, née elle-même d'une faute si grande qu'on est tenté d'en chercher l'excuse dans un commencement de folie. Je vois bien des esprits de cet avis. Si ces pages servent à les y confirmer, je me consolerai d'en encourir quelque disgrâce auprès de ceux qui professent le droit absolu du talent, et qui mettent les auteurs au-dessus* du genre humain.

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