LES BEAUTÉS DURABLES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Les défauts de récrivain dans J.- J. Rousseau sont comme les vertus de l'homme : ils s'étalent. Aussi a-t-il été très imité. Il a fait à la fois école et secte. Ses sectaires, on les a vus à la fin du dernier siècle débuter par les maximes de sa philanthropie, et finir par égorger une partie de la nation par amour pour l'autre. Il n'est que trop certain qu'ils ont laissé des héritiers. L'orgueil propre à notre siècle, l'esprit d'utopie que les révolutions y ont déchaîné, font encore des croyants au Contrat social^ même parmi les gens qui ne le lisent pas. C'est une maladie. Autrefois on s'en cachait : Eousseau a persuadé à la foule que le malade était le médecin ; on s'en vante.
Son école est autre chose que sa secte, et il a des imitateurs même parmi ceux qui ne sont pas de ses partisans. Ce qu'ils imitent du maître, c'est sa prétention à sentir plus vivement que les autres hommes. Ecole des grandes passions à froid, des larmes sur le papier, de ces inventions romanesques où l'on se donne dans les mots le spectacle de voluptés dont on n'est pas capable.
On a imité encore de Rousseau cet amour de soimême dont on n'excepte pas même ses défauts, et ces confessions publiques qui ne sont que la plus chère des délectations de l'orgueil. Que de gens
qui se sont pris pour le centre du monde! Par malheur, des esprits éminents ont cru l'exemple bon ; et, dans ces dernières années, estimer ses singularités plus que ses qualités, honorer ses erreurs, rechercher le succès de curiosité plutôt que d'approbation, est devenu la faiblesse d'hommes illustres. L'esprit au dix-septième siècle ne se croyait fait que pour le service de la vérité; au dix-huitième siècle, il a commencé à jouir de lui-même; au dix-neuvième, grâce à l'exemple de Rousseau, il s'estime plus que la vérité et moins que le bruit qu'il fait.
Ce qu'on n'a point imité de J.-J. Rousseau, ce sont les qualités de ses défauts. Il y a deux hommes en lui : l'utopiste, à la charge duquel sont tous ces défauts, et l'homme qui eut de la sensibilité, dans sa prétention d'être le seul à en avoir, et peut-être de la vraie bonté dans sa philanthropie. Cette part de passion naturelle et de bonté vraie lui a inspiré des pages énergiques et tendres , où il est créateur et inimitable. Rousseau vit par ces belles pages. Il vit aussi par toutes les choses où il a eu raison contre ses contemporains. Peu importe que l'esprit de contradiction et l'ardeur de la singularité Paient averti, avant sa conscience et sa raison, de certains sophismes de son temps : il les a signalés avec éclat, il les a combattus avec éloquence, il les a vaincus; c'est assez. Pour être passées dans les mœurs et dans les lois, les vérités qu'il a défendues ou revendiquées n'ont rien perdu de
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leur à-propos ni du feu d'éloquence dont il en a animé l'expression. Et lors même que les faits 4ui en sont sortis seraient suspendus ou abolis, et que de vérités pratiques elles redeviendraient des vérités spéculatives 5 elles font désormais partie des conquêtes durables et des croyances de l'esprit humain.
Il s'agit moins d'ailleurs de vérités nouvelles que de vérités rendues nouvelles, soit par le moment où il les a défendues, soit par la beauté de la défense. Ainsi, lorsque Eousseau revendique la religion naturelle contre le matérialisme de son temps, il n'invente rien , et c'est tant mieux ; mais il y a des restaurations qui valent autant que des inventions ; et la profession de foi du vicaire savoyard est de celles-là. Parler de Dieu et de l'âme à ce siècle où , dans une foule qui n'y croyait plus guère que par respect humain, des esprits distingués faisaient profession d'athéisme, où Voltaire défendait Dieu comme une bonne institution de police, c'était une inspiration de génie et un acte d'homme de bien. Rousseau n'a rien écrit de plus solide et de plus élevé que ces belles pages. Il y était soutenu et comme porté par la conscience du genre humain , par tout ce que ses illusions et ses fautes avaient laissé d'intact dans la sienne, par tout ce que son esprit reçut jamais de pures lumières. Il ne commit pas d'ailleurs la question avec les arguments de la menue philosophie du dix-huitième siècle, ni avec les railleries qu'elle en faisait à table. Il ne fit
pas une œuvre de polémique : il se prosterna et il adora.
Jamais plus magnifique hommage ne fut rendu par la raison humaine à son divin créateur. Il est vrai qu'un hommage phis magnifique encore resterait infiniment au-dessous du plus simple acte de foi et d'amour d'une âme véritablement chrétienne ; mais puisqu'il y a des esprits qui ne peuvent pas devenir religieux par le cœur, ne faut-il pas remercier Dieu qu'il lui ait plu de se révéler à eux par la force de la logique dans les écrits d'un Descartes, par la force du sentiment dans ceux d'un Jean- Jacques Kousseau? Le plus doux des chrétiens du dix-septième siècle, Nicole , qui recommandait de ne point dédaigner les preuves philosophiques de l'existence de Dieu, eût absous la première partie de la profession de foi du vicaire savoyard. Ces belles pages sont bienfaisantes comme le Phédon et les Tiisculanes ; mais si Eousseau y a sur Platon et Cicéron quelques avantages de force dans les preuves ou de hauteur dans les sentiments, il le doit au christianisme que la seconde partie allait nier.
Il est un autre point sur lequel il en a bien pris à J.- J. Rousseau de ne vouloir pas être de son temps. On n'aimait guère la nature au dix-huitième siècle. Il n'est rien que Rousseau ait plus aimé, ni d'un amour plus pur de tout désir de singularité. Il n'est rien pourtant où il ait été plus singulier, à une époque ou l'on préférait les salons aux champs, la clarté des bougies à la lumière du soleil ; où l'on
allait à la campagne pour travailler plus à l'aise à l'œuvre philosophique ou pour jouer la comédie. Mais cette singularité , il a l'air de l'ignorer, et il ne l'exagère pas. Dans ses promenades aux champs, la boîte de l'herboriseur au dos, il oublie son rôle, ses ennemis ; il s'oublie lui-même. Il est tout à la petite fleur qu'il découvre au pied d'un buisson, et qu'il rangera le lendemain dans son herbier. Il n'a rien écrit de plus simple et de plus charmant que ses surprises et ses joies de botaniste. Ses descriptions ne sont pas des tableaux où l'auteur a concentré sur lui toute la lumière, et s'est placé de façon que de tous les côtés du paysage on n'aperçût que sa personne. L'imagination qui, dans tout le reste, lui a gâté le réel, ici le lui rend plus aimable. Il a eu des jours heureux, parce qu'il a eu ces jours-là un goût naïf et la faculté de s'y oublier.
Que de belles pages encore ne devons-nous pas à cette passion pour la contradiction dont il ne s'est pas excepté lui-même! Ce novateur dont la maxime est que tout le monde s'est trompé avant lui, n'est jamais meilleur écrivain que quand il a raison, à son insu, avec tout le monde, et qu'il descend de ses superbes rêveries dans le langage de l'expérience et de la pratique commune. A côté des fausses vues, des illusions, des subtilités de l'esprit d'utopie, il y a mille vérités de détail qui leur donnent des démentis ; à côté du moraliste arbitraire, qui façonne le cœur humain pour sa
pliilosopliie. et qui fait l'élève pour le maître, il y a le moraliste selon la morale universelle, qui glisse, comme en cachette de l'autre, quelques grains du plus pur froment dans l'ivraie de cette fausse philosophie. En cherchant des raisons de polémique ou des preuves pour un système, il rencontre la vérité qui doit servir à éclairer les autres sur ses propres sophismesj il fournit les armes avec lesquelles on le battra.
Mais répreuve en est dangereuse, et les lecteurs de Rousseau, tiraillés entre la vérité et le sophisme, comme il le fut lui-même, risquent fort de ne pas se ranger du côté de la vérité. Aussi bien, le sophisme se présente à eux sous les deux formes qui nous plaisent le plus, ici comme une caresse grossière à nos passions, là comme une excuse du bien que nous n'avons pas su faire ou du mal que nous avons fait. Lire Jean-Jacques Rousseau sera toujours chercher une tentation. Il instruit médiocrement , il charme quelquefois , il agite toujours. Pour ceux dont le sens moral est à l'épreuve de ses doctrines sur le droit de jouir, de sa politique par la souveraineté de l'individu, de sa morale fondée sur la double chimère de l'innocence naturelle de T nomme et de la corruption irréparable des sociétés : pour ceux-là, ce qui leur reste de cette lecture, c'est, parmi quelques souvenirs charmants, une impression attristante de ce mélange de lumière et d'ombre, de vrai et de faux, de hauteurs et de chutes, dans des ouvrages
OÙ les mauvais esprits deviennent pires, où lés bons ne deviennent pas meilleurs. Eousseau est un grand nom et un grand écrivain ; mais s'il y a des rangs parmi ceux qui sont hors de tout rang, il doit venir le dernier de nos grands noms et de nos grands écrivains. La gloire de ses écrits sera toujours celle des livres qui laissent douter laquelle des deux forces qui se disputent le monde moral en a tiré le plus de secours, si c'est le mal ou si c'est le bien.