‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 43 sur 58 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

§ I. V Encyclopédie. — § II. D'Alembert. — Essai sur les gens de lettres. — Éloges des membres de V Académie française. — Discours préliminaire de V Encyclopédie. — § III. Diderot. — Esprit de l'école encyclopédique. — Ses effets. — § lY. Bernardin de Saint-Pierre. — Les Études de la Nature. — Paul et Virginie. — § V. Chateaubriand. — René. — Le Génie du Christianisme. — Les deux antiquités remises en honneur. Nouvelles voies ouvertes à la littérature française. Chateaubriand tel que l'a fait la politique. — Ses Mémoires,

j! Encyclopédie.

Si j'ai fait bien comprendre la pensée de ce livre 5 on ne doit pas s'attendre à y trouver une place pour V Encyclopédie, li Encyclopédie n'est pas un livre , c'est un acte. On n'y va pas chercher la vérité littéraire et la durée. Tout en a été ou corrigé ou refait à neuf. Œuvre de polémique/ elle a eu, avec le retentissement, la fragilité de ces sortes d' œuvres. C'est à l'histoire générale qu'il appartient de juger cette entreprise , grande idée au dire des uns, selon d'autres^ grande présomption, qui, sous l'apparence d'un inventaire des connaissances humaines , faisait au passé tout entier le procès que Perrault et Lamotte avaient fait à Homère ; œuvre si contradictoire et si anarchique qu'au temps même où elle fut exécutée, des esprits qui la favorisaient comme,acte la désavouaient comme ouvrage d'esprit, et la qualifiaient de Babel. De même que V Essai

SUT lec. mœurs et r esprit des nations, \ Encyclopédie sera plutôt débattue que définitivement jugée. Selon que l'idée du progrès par la destruction, ou l'idée de la conservation par ramendement pacifique des choses, prévaudra dans l'esprit de l'historien, \ Encyclopédie sera un grand effort de la raison française, ou la plus dangereuse des témérités de l'imagination du temps ; un progrès ou une cause de ruine, une lumière qui continue à éclairer les hommes, ou une torche qui s'est étoufî*ée ellemême dans l'incendie qu'elle a allumé.

Dieu seul sait lequel de ces deux jugements est le vrai. Mais ce qu'il serait très injuste de méconnaître, c'est une certaine grandeur dans la pensée première, et ce qu'il y a eu de généreux dans les illusions qui s'y mêlèrent et dans la passion qui la mit à fin. Quand on voit d'Alembert, dans l'enthousiasme du commencement, déclarer que si les anciens avaient exécuté une Encyclopédie^ et que le manuscrit en eût échappé seul aux flammes qui consumèrent la bibliothèque d'Alexandrie, il nous eût consolés de la perte des autres^ cet excès de confiance ne choque point ; mais on est fort loin de le partager. Qu'on se figure ce qui manquerait à la société moderne si, j)ar l'efî'et de quelque cataclysme, il ne lui restait que V Encyclopédie, Elle ne se consolerait guère avec le chaos et la cendre. Un seul livre de génie lui serait de plus de secours pour la relever et l'aider à retrouver ses bases. Pour l'homme à qui manquerait

tout à coup renseignement du passé, le plus pressant serait de retrouver sa raison et son cœur, et c'est là tout d'abord ce qu'il retrouverait dans le livre de génie.

Il y a cependant des pages littéraires durables dans \Encijclopcdie. Plusieurs sont de Voltaire : on les a réunies à ses autres œuvres, oii elles sont en meilleure compagnie. Il ne se sentait pas à sa place dans \ Encyclopédie^ qu'il a appelée « une grande boutique » dont les auteurs sont les (( garçons. » — (( Pourquoi n*avez-vous pas recommandé une espèce de protocole à ceux qui vous servent, écrit-il à d'Alembert : étymologie, définitions, exemples, raison, clarté et brièveté? Plusieurs articles sont remplis de déclamations, paradoxes, idées hasardées, dont le contraire est souvent vrai; phrases ampoulées, exclamations qu'on sifflerait dans une académie de province, etc. » A quoi d'Alembert répond : a Tous avez bien raison de dire qu'on a employé trop de manœuvres à cet ouvrage... C'est un habit d'arlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et trop de haillons. » Nous le pensions bien ; mais il nous plaît que ce soient les encyclopédistes qui le disent.

L'exécution, menée en commun par d'Alembert et Diderot, fut meilleure au commencement, tant que le plus sage des deux promoteurs de l'entreprise, d'Alembert, eut la main au gouvernail '.

1 C'est dans ces commencements que d'Alembert écrivait à

Après sa retraite 5 tout ce que Voltaire et ^ui avaient dit de l'œuvre fat encore plus vrai. Entraînée plutôt que conduite par Diderot, à la fois le chef ec le principal ouvrier de l'entreprise , qui s'y était dévoué par tempérament presque autant que par opinion, et pour avoir où dépenser son improvisation intarissable , V Encyclopédie fit une fin confuse et tumultueuse par des volumes qui s'emplissaient au hasard de témérités de toutes sortes , et de légèretés de toutes mains , dont la plus infatigable fut celle de Diderot K

§ IL

d'alembert.

A voir le prodigieux travail de ces deux hommes, plus considérables et plus illustres que leur œuvre, mes scrupules se renouvellent sur la rigueur de mon plan , qui me permet à peine une courte mention de deux des noms les plus retentissants du dix-huitième siècle. Mais je raconte l'histoire des ouvrages durables ; et ni d'Alembert ni Diderot n'en ont ajouté un seul à la liste glorieuse.

Mni^ du Deffand à propos des jésuites : <ï Nous avons fait patte de velours avec eux dans le premier volume; mais s'ils ne sont pas reconnaissants, nous avions dans les autres volumes six à sept cents articles à leur service. »

1 D'Alembert, qui s'était retiré, eût bien voulu que Diderot en fît autant, et il eut un secret dépit de voir celui-ci prendre la charge à lui tout seul. <( Diderot, dit-il, s'acharne toujours à vouloir faire V Encyclopédie. ))

On ne trouve guère ^ en les lisant, qivà faire des restrictions de goût, de raison ou de morale, ou bien à regretter ce qui leur manque.

Plus de considération s'attache au nom de d'Alembert, pour la modération habituelle, la gravité, la pauvreté fièrement supportée^, le fond et la tenue de l'honnête homme. Il est fâcheux que sa correspondance , publiée après sa mort, ait montré sous le sage un homme trop ami de son repos, sous le philosophe qui proteste de son respect pour le christianisme, l'incrédule qui fait assaut de plaisanteries antichrétiennes avec Voltaire et Frédéric II, et qui, pour comble de disgrâce, y est l'instigateur de Voltaire -. Il n'a pas voulu que la postérité l'ignorât, et, pour plus de sûreté, il avait copié deux fois de sa main cette correspondance, se souciant peu de charger sa mémoire de ce qui eût embarrassé sa vie, et tenant fort à prouver qu'il avait pensé autrement qu'il n'avait dit. ce C'est du %tyle de notaire, » disait-il de certaines affectations de respect pour la religion, que Voltaire lui reprochait.

Les lettres doivent peu à d'Alembert. Son Essai sur les gens de lettres eût été un service, s'il y avait plus parlé des devoirs des écrivains que des travers des grands, et des périls de l'indépendance

1 Elle lui rendait nécessaire, écrivit-il à Yoltaire, l'assiduité aux Académies; il avait besoin, pour vivre, des jetons de présence.

2 II s'appelait lui-même le Bertrand dans cette besogne où Yoltaire était le Raton,

que des inconvénients de la protection^ Le manqué de divisions et de repos ^ en rend la lecture dif-^ ficile; les raisons s'y traînent au lieu de s'enchaîner; ringénieux y tire à l'énigme ^ outre je ne sais quelle incertitude qui se trahit dans toutes les opinions morales et littéraires d'un homme qui ne croyait au fond qu'à la géométrie -.

Cette incertitude se trahit à chaque instant dans un ouvrage de d' Alembert ^ que rendent d'ailleurs agréable la diversité des sujets et le mélange de la biographie et de la critique^ les Éloges des membres de V Académie française. Les principes y font défaut, quoique le dogmatisme n'en soit pas absent. Les vérités y sont données comme des vues. La justesse n'y a pas la grâce de la promptitude ; elle ne jaillit pas comme chez Voltaire; elle n'est pas un bonheur de l'esprit : c'est une déduction rigoureuse ; on en convient, on n'en est pas touché. Le style, correct sans couleur, est ferme sans accent. Le spécieux y tient une grande place. D' Alembert en goûtait beaucoup le héros, Lamotte, jusqu'à l'excès de le comparer à Descartes, ce pour nous avoir appris, dit-il, à n'être pas dupes de l'autorité et à secouer la superstition littéraire. » S'il pense finement, ce n'est pas, comme Fonte-

1 M™® du Deffand n'avait pas tort de lui dire qu'il eût du mettre son livre en maximes et en portraits. C'était une manière d'en critiquer le manque de divisions.

2 II le disait avec agrément : C( La géométrie est ma femme, )> et il reprochait à ceux qui l'attiraient vers les lettres de l'empêcher de se remettre en ménage.

nelle, dans un train de discours dégagé ; ses finesses sont accablées par ce qui les accompagne. Il est insupportable de voir la Harpe le compter, avec Pascal et Buffon, € parmi les trois hommes qui ont eu le génie de la science et le talent d'écrire, » et le louer « de ce style élégant et ingénieux qui se proportionne à tous les sujets et se plie à tous les tons. » D'Alembert y a tâché ; il a bien connu les convenances du genre; mais lorsqu'il réussit, c'est par savoir-faire plutôt que de veine.

Les premiers de ces Éloges sont les meilleurs : il était plus près des traditions du dix-septième siècle. Dans les derniers, l'ingénieux va se raffinant de plus en plus, et l'écrivain ne paraît guère viser qu'au succès du joli académique, par toutes ces petites fleurs de langage que fait applaudir à un auditoire de cérémonie, venu pour le plus sérieux des divertissements, un orateur qui s'évertue à prouver qu'il a de l'esprit.

Dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, je lis cette remarque piquante sur la vanité des érudits, c( plus grande, dit d'Alembert, que celle des poètes, parce que l'érudit croit voir tous les jours augmenter sa substance par les acquisitions qu'il fait sans peine, tandis que l'esprit qui invente est toujours mécontent de ses progrès, parce qu'il voit au delà. » On ne sait trop qui a pu amener cette phrase, ni ce qu'elle fait dans un discours de ce genre, tant le titre et la matière emportent l'esprit loin de réflexions ao:réables sur les moeurs littéral-

res. Il y en a pins d'nne antre de la même sorte, et ce n'est pas le moindre défant de ce disconrs qne les pensées les pins henrenses n'y appartiennent pas au sujet. Tel est le faible des écrivains à vues : s'il leur vient une idée^ fût-elle hors de leur sujet, il n'y a pas de risque qu'ils en fassent le sacrifice.

Cependant le Discours préliminaire est un bon écrit. Il explique clairement la pensée de V Encyclopédie. Il en détermine le but avec netteté. L'historique de la marche des connaissances humaines est exact et grave, quoique superficiel. Les jugements sur les époques et sur les principaux noms ne provoquent ni assentiment vif ni contradiction. Les mêmes choses pouvaient être dites plus fortement ; mais ce qui était à dire est dit, et si le lecteur n'est pas frappé, du moins il n'est pas mal informé.

Ija langue est la bonne langue, mais refroidie, et d'un habile homme qui connaît la valeur des mots plutôt que d'un écrivain qui se les rend propres par l'imagination et le sentiment. Ce que d'Alembert pense, il ne le voit pas, encore moins le sent-il : il le démêle sans le détacher ; il l'éclaircit sans le faire briller. Il n'a pas nui d'ailleurs au Discow^s préliminaire que V Encyclopédie n'en ait pas tenu les promesses. La turbulence de l'exécution, comparée à la gravité des promesses, relève le prix de celles-ci par le contraste, et tout ce que Diderot en a gâté tourne à l'honneur de d'Alembert. Au reste, ce

que la critique littéraire ôte à ce dernier, la science le lui rend. S'il y a en lui des parties d'un grand esprit, c'est pour la géométrie, où, de l'avis des bons juges, il a excellé, où il se serait élevé plus haut s'il eût donné à la science tout le temps qu'il a perdu dans les lettres, pour n'être pas môme parmi les premiers du second rang.

§ ni.

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