‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 45 sur 58 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Pourquoi cette histoire s'arrête au dix-neuvième siècle. — lUusions des jugements sur les contemporains. — § I. Ouvrages de philosophie politique et de polémique religieuse. — M. de Bonald et M'»® de Staël. — Lamennais.

— Joseph de Maistre. — § II. La poésie dans les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle. — § III. L'histoire et les principaux historiens.

— § lY. La critique littéraire. — La critique philosophique. — § V. Le théâtre et le roman. — Impression dernière.

A Chateaubriand doit s'arrêter cette histoire. La pousser plus loin, dire ce qui durera de tout ce que les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle ont vu naître d'ouvrages d'esprit Je ne m'en sens pas l'autorité.

Nul n'est impartial pour les écrivains de son temps. Toute la suite de cette histoire témoigne de quelles illusions sont mêlés les jugements contemporains, et combien peu sont ratifiés par la postérité.

Les critiques, même malveillants, sont plus près de la vérité dernière que les admirateurs. Mais les critiques malveillants n'ont pas de mérite à avoir raison. Ils ne doivent leur sagacité qu'à la prodigieuse illusion des admirateurs. Plusieurs ont trouvé la vérité en cherchant le mal d'autrui. La Beaumelle prédisait la chute de la Henriade à force de la souhaiter.

Entre ces deux sortes de lecteurs passionnés, il

peut se trouver un homme qui voit bien^ qui, sans être indifférent, est impartial, qui, quoique prévenu pour ou contre les personnes, peut rester témoin véridique des œuvres; un esprit capable de regarder la gloire elle-même, comme l'aigle le soleil, sans en être ébloui. Ce fut, au temps d'Auguste, Quinctilius Yarus, ce fin critique, l'ami d'Horace, qui disait aux poètes : « Corrigez ceci et cela^, » et renvoyait les mauvais vers à l'enclume. Au dix-septième siècle, c'est Boileau. Boileau a pensé des auteurs de son temps ce que , deux siècles après lui, libres des préventions et des surprises dont il eut à se défendre, nous en pensons à notre tour, sans effort et presque sans mérite. Plus législateur en cela que dans son Art poétique , ses jugements sur les personnes nous dirigent plus sûrement que ses lois sur les genres. Vainement a-t-on essayé de les casser, d'abord par des plaidoyers sans les pièces justificatives, puis par ces pièces elles-mêmes, réimprimées avec luxe, et que recommandaient toutes les séductions du paradoxe. Les poètes dont il s'était moqué ont été rendus à la lumière, et comme ces corps qu'exhume une curiosité indiscrète, la seule impression de la lumière les a fait tomber en cendres. On connaît les réhabilitateurs ; on ne lit pas les réhabilités.

Mais qui oserait se croire doué de l'impartialité

1 Corrige, sodés,

Hoc aiebat et hoc

(^Horace, Ep. aux Pisons.)

de Quinctilius Yarus ^ ou du jugement propliétique de Boileau?

Aux causes générales d'illusion qui troublent le jugement des contemporains sur les choses de la littérature, la politique de notre temps est venue ajouter les complaisances et les injustices do l'esprit de parti. Il n'y a pas, pour l'esprit de parti, de méchant écrivain qui ne soit bon , ni de bon écrivain qui ne soit un homme de génie , ni de vieillard qui baisse ; la dernière homélie de l'archevêque de Grenade est la meilleure. Par malheur, fort peu de gens^ même parmi ceux qui se doutent de Tillusion, échappent à cette sorte de loi de nos mœurs. On est enveloppé, on est surpris, ce Un caractère particulier de la France, et surtout de Paris, écrivait, en 1817, Joseph de Maistre, c'est le besoin et l'art de célébrer. » Depuis 1817, grâce à la politique , le besoin est devenu plus grand, et l'art moins délicat.

Je suis trop peu sûr de m'être gardé de toutes ces causes d'erreur, pour oser juger en historien les ouvrages d'esprit de mon temps- Mais comme il ne me plairait point de paraître un témoin indifférent, et surtout un lecteur ingrat de tout ce qui s'y est écrit d'excellent, je risquerai de dire, en quelques pages, mon impression dernière sur les œuvres que l'accord persévérant des bons juges a consacrées, ce qui équivaut à un commencement de gloire K

^ Dans quelques études littéraires sur les contemporains, j'ai. porté,

Je ne parlerai que des genres et ne nommerai que les morts. Je m'en tiendrai, parmi les vivants, à ceux qui, selon les lois de la nature humaine, semblent avoir accompli leur œuvre, et qui depuis longtemps en sont récompensés par l'admiration publique. Je ne les nommerai ni ne les cacherai. Quant aux jeunes qui sont encore débattus, dont quelques-uns n'ont pas fini de se débattre avec eux-mêmes, l'avenir dira si leur âge viril a tenu les promesses de leur jeunesse et réalisé des espérances que je partage avec les plus prévenus de leurs amis.

PHILOSOPHIE POLITIQUE. — POLÉMIQUE RELIGIEUSE. — MADAME DE STAËL. — DE BONALD. — LAMENNAIS, ~ JOSEPH DE MAISTRE.

Après l'éclat des premiers ouvrages de Chateaubriand, apparaissent des talents plus grands que les œuvres, M"^® de Staël, de Bonald, Lamennais, Joseph de Maistre. C'était un moment bien périlleux pour les livres. L'ambition des reconstructions était venue après les grandes ruines. On croyait que tout ce qui avait plié était rompu, que tout ce qui avait été vaincu était mort. Chacun s'évertuait, soit à retrouver les principes de la société humaine, soit à imaginer des ressorts

à mes risques et périls, des jugements de contemporain et non d'historien. Voir mes Mélanges.

nouveaux, comme si tous les anciens eussent été brisés, ou que les principaux ne se fussent pas redressés d'eux-mêmes dans la société conservée par la même providence qui conserve la vie humaine.

Les livres nés de cette ambition sont de ceux où vont volontiers rêver, sur l'origine des sociétés humaines et sur les formes des gouvernements, les esprits touchés d'idéologie. Ceux qui cherchent dans les ouvrages d'esprit des lumières sur les choses plus près d'eux, ou simplement les plaisirs si variés de l'art, ceux-là ne trouvent dans ces livres, un moment célèbres, qu'un désappointement égal à l'admiration qu'ils ont inspirée.

M. de Bonald .est resté un nom imposant. Par combien d'abstractions ténébreuses, de rêveries auxquelles manque le charme poétique, ne faut-il pas passer avant d'arriver à une page éloquente, à une vérité neuve ou renouvelée par une expression originale ! Les livres de M^® de Staël, virils par l'ambition des sujets et par les mots, ne sont pas toujours d'une femme par la grâce de l'imagination, le naturel, la finesse, le bonheur des choses trouvées. On est régenté où l'on voudrait être attiré par le charme. Il y a, dans ces livres, assez de force pour soulever les questions, pas assez pour les résoudre ; assez de talent pour sortir du commun, pas assez pour être de l'élite ; un style qui brille sans éclairer; outre le travers filial d'un publiciste pour qui la plus belle époque de l'his-

toire de France est celle du ministère de Necker^ et qui voit dans le Directoire nn gouvernement modèle, parce que les salons rouverts faisaient fête chaque soir à la brillante conversation de M^^ de Staël.

Cependant le livre de V Allemagne est à la fois une œuvre ingénieuse et un service rendu aux lettres ; et quoique notre siècle y ait pris, avec plus de libéralité envers le génie étranger, le goût des ombres de l'estliétique allemande, par beaucoup de pensées fécondes, par les perspectives qu'il ouvre devant l'esprit français, ce livre a été une influence, la première gloire après celle des œuvres durables.

Les retraites jalouses où Lamennais se dérobe, même à ses amis, pendant de longs mois passés dans des méditations opiniâtres, ne me persuadent pas qu'il est un penseur. Un penseur n'est pas emporté avec cette violence aux deux pôles contraires, et je suspecte d'autant plus les méditations de Lamennais, qu'à ces deux pôles se trouve tour à tour la popularité. Ce qu'il amasse ainsi dans la solitude, ce sont des raisons pour ses colères contradictoires ; ce qu'il défend, même contre les distractions de l'amitié , c'est le temps prodigieux que demande l'art si difficile d'écrire avec correction des choses passionnées, et de mettre du goût dans la déclamation. Les écrits de Lamennais ne sont pas les seuls où l'on ait vu associés aux raflSnements de l'art les derniers emportements de la passion.

On peut trouver le mot de déclamation trop dur à propos de cet écrivain. J'engage ceux qui s'en choqueraient à lire, dans V Essai sur V indifférence en matière de religion, les extraits de J.-J. Rousseau que Lamennais y intercale pour les réfuter. Les .phrases du philosophe de Genève, déclamatoires dans l'ouvrage d'où son contradicteur les a tirées, paraissent, en regard de la réfutation, simples et naturelles. Vous diriez des tableaux de l'école française éteints par le voisinage de peintures vénitiennes.

Lamennais est une belle plume ; Joseph de Maistre est véritablement un penseur. Quoique absolu, il ne rebute pas ceux qu'il ne convainc pas ; on ne se débarrasse pas de lui comme on fait d'un déclamateur tyrannique, on se défend. La vie de l'homme ajoute au crédit du penseur. Tout ce qui mérite l'estime des hommes s'y trouve réuni : unité; consistance, fierté sans morgue ; un homme qui n'a pas toute l'ambition de ses talents ; pauvre et gardant un grand air; l'agent d'un roi sans royaume, qui fait respecter dans son maître la dignité du malheur par la façon dont il fait respecter sa propre gêne ; aimable, civil, mêlé aux affaires sans en être possédé; ayant, lui aussi, ses retraites et sa solitude, mais dans sa pensée tranquille, dans sa conscience de chrétien/ dans les affections de la famille, si favorables à la recherche et à l'expression de la vérité.

Ses lettres, le plus aimable et peut-être le plus

original de ses ouvrages^ ont révélé dans ce pen-, seur absolu^ dans ce logicien inexorable^ un père presque plus père que les plus tendres ; car tout ce que ceux-ci ont d'entrailles pour l'enfant qui vit sous leur toit^ tout près de leur cœur, de Maistre l'avait pour une fille née le jour même où il quittait son pays , et dont il cherchait « à se représenter la figure, » entrevue et devinée par le cœur dans les tristesses de l'exil, et embellie par l'orgueil paternel.

L'esprit chrétien peut seul expliquer comment tant de sévérité, — pour ne rien dire de plus, — dans les opinions, se concilie avec tant de tendresse dans les sentiments. Il y a deux sortes d'esprits absolus : les absolus du sens propre, et les absolus de la foi. Ceux-ci obéissent plus qu'il ne commandent, ou ne commandent qu'au nom des choses auxquelles ils obéissent. On ne sait s'ils sont plus impérieux que soumis. De Maistre est de ce nombre. Il défend le foyer chrétien, comme on défend sa patrie contre l'envahissement de l'étranger, par tous les moyens de destruction que permettent les lois de la guerre. Dur aux idées plus qu'aux personnes, il ne croit pas plus licite d'être facile aux dépens de la vérité que libéral avec l'argent d'autrui. Il n'y a pas de risque que la raison moderne s'accommode jamais de ses exagérations ; mais telles de ses opinions qui ont fâché si fort ses contradicteurs, au temps des premières illusions de la liberté, suggéreront toujours des doutes utiles

à qui saura de quels fonds de tendresse et de bonté elles sont sorties.

Sa haine pour la révolution française n'est pas ce qui donne le moins à penser. On ne s'étonne pas qu'il soit sans ménagements pour les chefs de parti qui s'en sont tour à tour disputé et arraché des mains le gouvernement, et qui ont payé de leur vie le droit d'être pendant quelques mois les seuls pourvoyeurs de l'échafaud politique. De Maistre n'est en reste avec personne, ni de paroles méprisantes quand il mesure leurs talents, ni d'indignation généreuse quand il flétrit leurs actes. Mais, après tout, il n'en dit pas plus, pour le.fond, que n'en pense tout honnête homme. L'originalité de sa haine, c'est de n'être pas plus doux pour les victimes que pour les bourreaux. Il est peu de ceux qui meurent qu'il ne tienne pour les premiers coupables de leur mort. Leurs injustices ou leurs folies ont, selon lui, dressé l'échafaud qui les a dévorés.

Concentrer sur quelques misérables toute l'horreur qu'inspirent les crimes de la révolution, c'est risquer d'en rendre la leçon inutile. On est trop tenté de se croire innocent des révolutions, parce qu'on en hait vigoureusement les héros. En forçant tous les termes de la langue pour infliger aux hommes de 93 les qualifications qu'ils méritent, on ne nous rend pas leur mémoire plus odieuse ; mais on détourne notre pensée des fautes de la nation qui les a soufferts. Pourquoi doutons-nous que le Néron de Tacite n'ait pas été chargé ? C'est qu'on ne

comprend pas qu'une nation ait pu tomber assez bas pour supporter un tel misérable , ni comment des gens comme Tacite ont pu vivre ^ous ses pareils. Un récit qui nous l'eût expliqué n'eût pas rendu Néron plus aimable ; mais il nous eût appris par quelle dépravation une société , devenue incapable d'une liberté réglée^ se rend tout à la fois la complice et la proie d'un de ces despotismes monstrueux auxquels on ose à peine croire, même sur la foi d'un Tacite.

Il est par trop commode de rejeter tout le tort des catastrophes politiques soit sur le pouvoir qui tombe, soit sur celui qui le remplace. C'est une complaisance qu'on n'ose plus avoir pour soi-même quand on a lu de Maistre. Loin d'absoudre la France des excès de la révolution, il la force de s'en déclarer responsable ; et comme le confesseur qui presse le condamné, jusque sous le couteau, d'avouer et de se repentir, l'inexorable vengeur de la justice éternelle demande, jusque sur la charrette, une confession au malheureux qu'on mène à l'échafaud. Otez ce que l'expression a de trop violent, et ce singulier goût pour les expiations sanglantes , il n'y a plus là que de la sévérité chrétienne, et l'enseignement en est meilleur que de vaines invectives contre les bourreaux.

Croyons-en donc de Maistre : chaque homme a sa part dans les épreuves des sociétés et dans la destinée des gouvernements. Il n'est aucune iniquité individuelle qui ne les affecte grièvement,

aucun mauvais exemple qui ne grossisse cette force destructive qui les ébranle ou les renverse. Quiconque a des reproches à se faire , le jour où éclate une révolution, doit s'en regarder comme coupable pour sa portion virile, et accepter le dommage qu'il en reçoit comme un châtiment qu'il a mérité.

Le propre des livres de de Maistre est de nous faire faire des examens de conscience. Il n'en est pas de même des livres de Lamennais. On ne s'interroge pas sur les affirmations violentes dont ils sont pleins; on ne descend pas en soi-même pour en vérifier la justesse ; on n'en accepte pas la leçon. L'imagination seule s'intéresse au spectacle de tant de talent dépensé à se contredire avec scandale, et à s'ôter toute créance parmi les hommes. La chimère de l'infaillibilité du témoignage humain, comme principe unique de la vérité religieuse, a rejoint la chimère de l'infaillibilité du peuple, comme fondement unique des gouvernements. Rêveries que Lamennais eût désavouées tout le premier, si les événements lui avaient mis dans la main le pouvoir de réaliser la première par le rétablissement de l'inquisition, la seconde par le règne de la démagogie. Les idées de de Maistre sur la papauté ont, à l'heure même où j'écris, l'éclatante fortune de faire réfléchir bien des esprits et de remuer bien des consciences, et sa théorie des révolutions, considérées comme des expiations publiques, où ceux qui tuent n'innocentent pas ceux qui sont tués,

est une leçon qui n'est pas près de perdre de son à-propos. Les écrits de Lamennais nous renvoient éblouis et contristés ; Joseph de Maistre, après une première et vive résistance, nous laisse pour toujours avertis et fortifiés.

Tous les deux sont violents : de Maistre, à la façon des violents de l'Evangile , dont il est dit qu'ils emportent le royaume de Dieu ; Lamennais , à la façon de ces esprits sans mesure qui, après avoir accablé tout le monde de leurs affirmations, n'en trouvent pas une , au moment suprême , qui leur dise où ils vont et qui les aide à mourir. Mais parce qu'ils ont été violents tous les deux, ils ne prendront pas place parmi les grands écrivains et les grands esprits , avec cette différence que de Maistre paraîtra toujours plus près d'être un grand esprit , et Lamennais un grand écrivain.

§ II

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