‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 46 sur 58 · LA POÉSIE DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

On donnerait trop d'avantages aux poètes de notre temps en les comparant à ceux du dix-huitième siècle, André Chénier et Voltaire exceptés. Il faut chercher les termes de comparaison jusque dans le dix-septième siècle. S'il n'y a pas eu progrès de la poésie française dans les genres où ce siècle a atteint la perfection, il y a eu développement du fonds poétique et enrichissement de la langue des

vers , par l'invention ou par des reprises intelligentes du passé.

L'art d'écrire en vers s'est renouvelé ; la rime s'est enrichie^ comme on le voulait au dix-septième siècle, par la richesse du sens ; la phrase poétique a repris son ancienne liberté ; le mot propre a été substitué à la périphrase, et le poète est allé le prendre hors de cette élite jalouse de mots auxquels un goût de cour, timide et circonspect comme l'étiquette, avait reconnu exclusivement la qualité de noble.

Mais ce renouvellement de l'art d'écrire en vers n'aurait que la valeur d'un travail ingénieux sur les mots, si la poésie elle-même ne s'était renouvelée.

Au dix-septième siècle, le poète prête son âme à des personnages imaginaires, et ne découvre de son fonds que ce qui lui est commun avec tous les hommes. La personne est si bien cachée derrière l'auteur, que si la vie de nos grands poètes n'avait eu des témoins , ou s'il n'était resté d'eux quelques lettres où ils se sont montrés sans le vouloir, à grand'peine pourrait-on, par la conjecture, s'en faire des images nettes d'après leurs ouvrages. Ces ouvrages eux-mêmes ont été composés selon des poétiques auxquelles les auteurs s'étaient comme ajustés, par la conformité de leur tour d'esprit avec le genre choisi par eux. Rester sévèrement renfermé dans les limites et les caractères du genre , c'était là le goût. Il semble qu'ils se soient plus étudiés à

trouver les sentiments des autres qu'à exprimer^ les leurs. On reconnaît aussi, dans leurs œuvres, un dessein d'enseignement et la pensée d'une sorte de devoir public à remplir ; et ce n'est pas la moins éminente de leurs qualités que, travaillant pour l'éducation de l'esprit humain, aucun d'eux ne sente son docteur.

Au dix-neuvième siècle , les plus belles poésies ne sont plus des peintures de l'homme dans des cadres appelés genres. Il n'y a qu'un genre , sous divers titres particuliers ; c'est le genre lyrique. Le poète parle en son nom de tout ce qui l'a touché , peines, plaisirs, espérances, regrets, impressions des grands événements et des beautés de la nature, amour, enthousiasme, tentations du doute, rêveries, désenchantements, tout ce qui a passé par r âme de René, René, le type de la poésie personnelle, laîné de cette noble famille qui le continue, non par imitation, mais parce que sa mélancolie est l'état des âmes d'élite au dix-neuvième siècle.

N'allons pas croire pourtant que tout, dans la poésie personnelle, soit l'expression vraie de la personne, ni que tout ce qui est écrit ait été senti. Plus d'une pièce nous donne, au lieu du poète lui-même , l'image flatteuse qu'il veut nous laisser de lui. C'est le piège de la poésie personnelle; mais là où le portrait reproduit fidèlement l'original , l'art n'a pas de beautés plus pénétrantes.

Parmi les poètes qui s'y sont illustrés de notre temps, il en est trois qui, de Taveii même de leurs émules, ont représenté avec le plus d'éclat la poésie personnelle.

Dans le premier^, elle s'épanche en des vers d'une harmonie que Racine même n'a pas connue. Cuvier comparait ces vers, apparus pour la première fois vers 1820, à un chant qu'entendrait tout à coup un promeneur solitaire et qui répondrait à ses secrets sentiments. L'image est aussi juste qu'aimable. Chant est le mot qui convient à ces choses à la fois si profondes et si légères -.11 y a en effet les paroles, expression des pensées, et un musicien invisible qui les accompagne avec un ins* trument sans nom, plus riche, plus doux et plus mélodieux que le plus parfait qui ait été fabriqué de main d'homme.

Nous y reconnaissons nos sentiments, comme en un rêve où nous n'avons qu'à demi conscience de nous-mêmes, et où nous goûtons la vie sans en sentir le poids. Dans cette poésie délicieuse, on reste sur le seuil de beaucoup de choses ; rien ne va jusqu'à la pensée poignante. Les plus tristes n'affectent l'âme que comme une douleur qui a perdu son aiguillon. La tristesse elle-même est caressante, et les larmes que répand le poète glissent sur la joue sans la brûler. Les mots sont à l'u-

1 De Lamartine.

2 Légères, dans le sens du mot de Platon : (( Le poète est chose légère, ailée et sacrée, d Ion,

nisson des choses. En lisant ces vers, on ne s'avise plus d'accuser notre langue de dureté. Tous les angles s'émoussent ; les syllabes les plus rudes se polissent en se touchant, et, de ces mots si rebelles aux mains les plus habiles^ se forme une langue musicale comme celles de l'antiquité. La lyre, la harpe éolienne, dont les cordes effleurées, par les souffles du ciel, rendaient des sons harmonieux, ne sont plus des symboles ; tout ce qui s'est dit au figuré de l'art du poète est vrai au propre du poète dont je parle.

Le second a rendu sa pensée visible par un talent non moins nouveau dans l'histoire de notre poésie. Si tout est chant dans le premier, dans celui-ci tout est forme et couleur. La pensée ne s'y joue pas autour du cœur ; elle veut y entrer de force, et il semble qu'elle y entre par les sens. Le monde moral et le monde physique se confondent; les sentiments sont des sensations ; les idées ont des contours ; l'abstrait prend un corps, et l'invisible même veut qu'on le voie.

Comme Léonard de Yinci, qui regardait tout pour tout dessiner, jusqu'aux rides des vieilles murailles, où il trouvait des airs de tête, des figures étranges, des confusions de bataille, des habillements capricieux, le poète coloriste a tout regardé pour tout peindre. Par la puissance du même don, tout ce qu'il voit le regarde à son tour. Toute chose lui est comme un de ces portraits de maître qui, dans les musées, semblent suivre de

Toeil les visiteurs. Il n'y a pas dans la nature^ telle qu'il la sent, d'objets inanimés; tout a vie^ et le sait; il n'y a pas d'aspects, mais des visages. C'est la pensée de Pascal retournée : l'univers connaît l'homme , et s'il écrasait l'homme , il saurait qu'il l'écrase.

Cette poésie prodigieuse a fait peur presque autant qu'elle a été admirée. On craint que , devant ces innombrables yeux ouverts sur sa vie, l'homme, regardé de tous côtés et connu de la nature, ne finisse par moins estimer le privilège de la pensée qui cesse d'être un mystère entre Dieu et lui. Il se mêlera toujours des scrupules à l'admiration pour le grand poète coloriste. Le goût français fera aussi des réserves sur ses défauts. Rayons et Ombres^ ce titre d'un de ses recueils, sera sa devise, si on l'entend non seulement de ces alternatives de tristesse et de joie, de doute et de croyance, d'espoirs et de découragements, qui de l'âme du poète se communiquent à la nôtre, mais de ses beautés qui resplendissent comme des rayons, et <ie ses défauts qui pèsent sur l'esprit comme des ombres ^

Si j'ai une secrète préférence pour le dernier de <3es trois poètes, et le plus jeune, que nous avons

1 Je ne parle pas du théâtre de ce poète, sur lequel les juges compétents, unanimes pour en admirer les beautés plus lyriques que dramatiques, continuent, après plus de trente ans, à différer d'avis. Je ne dis rien non plus de ses ouvrages en prose, qui, dans une même admiration pour les plus belles pages, donnent sujet à un désaccord non moins marqué et persistant.

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vu monrir. Alfred de Musset^ tout ce livre en dit les motifs. Alfred de Musset^ aussi original que ses deux aînés ^ est plus dans la tradition classique, qui est l'originalité même de la France. Il procède de la Fontaine, voire de Boileau, quoique en des jours d'insurrection capricieuse il ait regimbé contre sa discipline. Le fond de son talent est la raison. Son imagination lui obéit. Il sent tout ce qu'il dit, et, le sentiment épuisé, il ne le prolonge pas par le développement de rhétorique ; il passe à autre chose, comme la Fontaine. Il hait la thèse. Sa langue, quoique bien à lui, se tient tout près de celle de ses grands devanciers. Les images, comme chez ceux-ci, y sont rares et justes; le descriptif n'y a rien de l'inventaire ; il est de sentiment, comme tout le reste. Cette poésie ne fait pas d'efforts pour s'éloigner de la prose ; elle sait qu'il n'y a rien de plus charmant que la prose française , et que le mieux qu'elle puisse faire, c'est de ressembler à sa sœur en gardant sa physionomie. Elle est élevée sans prêcher, rêveuse sans se perdre dans le vague; elle plaisante sans grimace; elle raille sans déchirer.

Un mot en dira plus que tout ce détail : tout y vient du cœur, même l'esprit, qui chez tant d'autres vient de la tête ; à plus forte raison la passion, si éloquente et si simple , dans les vers d'Alfred de Musset. Nous n'avons pas de poète chez qui l'amour soit plus pur de galanterie comme d'exagération romanesque, soit plus l'amour, pour tout

dire. Par ce trait il ressemble à André Chénier, qui Tannonce. Vrais frères ^ et noms de vrais poètes, aussi imposants qu'aimables, on se plaît à les associer dans les regrets qu'on donne à leur mort prématurée et à leur œuvre interrompue , en pleurant l'un et en plaignant l'autre.

Dans le recueil des chansons de Béranger, nos enfants ne liront pas celles que nous avons le plus chantées, parce que nous les chantions sous l'influence des mêmes préventions qui les lui avaient inspirées. En revanche, ils liront et goûteront plus d'une pièce que nous n'avons point chantée, où la poésie politique fait place à la poésie personnelle, où de belles strophes parlent à l'homme de tous les temps de la vie de tous les jours, à la France de sa gloire militaire et du grand homme qui lui en a le plus donné.

Une première idée fausse a gâté dans Alfred de Vigny un vrai naturel de poète. Cette idée, c'est que l'isolement est la condition du génie, et que la poésie doit se voiler aux regards vulgaires. De là, dans ses œuvres, distinguées plutôt que de premier ordre, la délicatesse tourna,nt à la manière, la finesse à l'énigme; de là un poète qui, pour se dérober aux yeux des profanes, s'enveloppe d'ombres, et finit par se perdre de vue luimême. Mais de Vigny avait le don si rare des beaux vers , et telle est l'excellence de la beauté poétique, que là où elle brille il y a vie et durée. On ne connaîtrait ni toute la hauteur, ni certaines grâces

exquises de l'art des vers au dix-neuvième siècle ^ si l'on n'avait pas lu Moïsej Éloa, et surtout la Colère de SamsoUj où, dans un cadre plus restreint, les beautés pressées laissent à peine voir quelques légères taches voulues ou non évitées.

Écho discret des enthousiasmes passagers de la jeunesse d'avant 1830, inventeur timide d'un art de transaction entre la grande tradition classique et la nouvelle école, Casimir Delavigne est plutôt un talent imposant qu'un vrai poète. Chez lui tout est combinaison, habileté, travail ingénieux; il lui manque « la veine riche, » sans laquelle, au dire d'Horace, qui s'y connaissait, le travail ne peut rien^ Je ne vois ses poésies ni dans les mains des jeunes gens, qui sont tout aux nouveautés retentissantes, ni dans les mains des pères, qui relisent les œuvres durables. Une seule chose est de source dans Casimir Delavigne, c'est l'esprit; et cet esprit, joint a un rare talent de versification et au don de l'élégance , lui a fait faire le meilleur de ses ouvrages, celui qui lui appartient le plus en propre, V École des Vieillards.

Sous le titre menaçant à' ïambes, d'admirables odes, sorties d'un cœur passionné pour l'honnête, éclataient en même temps que la Eévolution de 1830, et en dominaient un moment le tumulte, comme le clairon domine tous les bruits de la ba-

.... Ego nec studium sine divine vena, Nec rude quid possit video ingenium.

[Ejntre aux Pisons.)

taille. On se détourna du spectacle des événements, pour entendre cette explosion de colère d'un pacifique. Les ïambes ont jeté sur les hommes et les choses de cette époque une lumière sombre, qui ne s'éteindra jamais.

Après quelque hésitation entre la peinture et la poésie, qui tout d'abord l'avaient attiré en même temps, Théophile Gautier choisit la poésie comme oifrant plus de ressources à son talent, le plus plastique qui ait paru dans l'histoire de notre littérature. Sa plume dessine, peint, grave, cisèle. Le titre à' Émaux et Camées j que porte un de ses recueils, caractérise et loue tout à la fois l'ensemble de ses œuvres poétiques. Ce que le poète, dans ces prouesses d'art pur, laisse échapper de sentiments délicats et d'aperçus fins sur la vie morale, fait regretter qu'il n'ait pas eu plus souvent besoin de tourner du dehors au dedans un œil qui voit si bien, et qu'il ait semblé parfois se servir de l'art, comme les Orientaux de l'opium, pour se dérober aux soufîrances de la pensée.

C'est, au contraire, de ces viriles souffrances que s'est inspiré, dans ses œuvres récentes, un poète de plus haut vol, disciple original de Lamartine, ^t successeur brillant d'Alfred de Vigny. Le sentiment de la nature, l'amour de l'humanité idéale, la méditation chrétienne, l'adoration de l'art, tel est le fond de ses premiers ouvrages. Les beaux vers y abondent, mêlés à des imitations d'école, qui faisaient penser à d'autres maîtres, et désirer

que le poète s'en affranchît. D'accord avec son progrès intérieur^ une critique amie lui conseillait de faire plus de place aux figures dans ses paysages, de mettre l'homme au premier plan et l'arbre au second, de dégager de ses mystiques aspirations sa pensée et ses sentiments. Il était prêt; il a renouvelé son talent, et ses dernières poésies, vivantes et passionnées, et que remplit Vhumainj ont achevé sa célébrité brillamment commencée par les œuvres de sa première manière. Un talent naturel, un art ingénieux, un sujet neuf et des beautés neuves, ont fait goûter, vers 1835, un recueil de poésies sur les hommes et les choses de la mer. Né sur les rives de la Méditerranée, l'auteur a vu et entendu à son tour ce que, jusqu'à la fin des temps, l'imagination des poètes verra dans les flots aux mille aspects de la mer, entendra dans les mille murmures de sa voix. Lui aussi a senti, comme Pierre Lebrun V

Pour l'eau bleue et profonde un indicible amour.

Cet amour il l'a épanché en une suite de petites pièces où sont décrits tous les spectacles de la mer, où est exprimé tout ce qu'il y a de poésie ingénue dans les cœurs vaillants qui ont fait amitié avec elle.

Ce poète a un autre amour encore. Il aime les

1 Précurseur, par plus d'une pièce hardie et heureuse , de la nouvelle école, Pierre Lebrun a sa place marquée dans une histoire de la poésie aux dix-neuvième siècle.

petits, non pour en faire les grands dans un état social imaginaire, mais pour les avoir vus de près, dévoués et contents, remplissant, à la place où Dieu les a mis, le beau rôle qui leur a été donné de soutiens, de défenseurs, de nourriciers des sociétés humaines. Le laboureur dans son sillon, le vendangeur dans sa vigne, le marin sur l'Océan, le soldat devant l'ennemi , paraissent tour à tour, en des cadres appropriés aux portraits, non avec des perfections romanesques, mais avec les mœurs simples et fortes que fait le travail, et que transmettent les pères aux enfants, dans les familles encore nombreuses, grâce à Dieu, qui sont comme le sel de la terre française.

Le poète aimable et souriant à qui nous devons les Poèmes de la mer et La flûte et le tambour , a donné un exemple dont on trouvera tout simple que je le loue. En un temps où l'on a si fort exalté les écrits de premier jet, et dénoncé le travail comme l'ennemi de l'inspiration, il s'est imposé, sur la foi d^Horace, « le travail et la lenteur de la lime, » sur la foi de Boileau, le

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

il a cru avec Voltaire que ce qui ne sait pas se corriger ne sait pas écrire, » et il a retravaillé ses poésies avant de les donner à lire dans une dernière édition. Ce qu'il a gagné à cette sévérité envers lui-même, ce ne sont pas seulement quelques vers redressés par l'enclume, c'est l'inspiration vraie re-

trouvée sous ce qui n'en était que l'apparence ; c'est , en plus d'une pièce, au lieu des c( trompeuses amorces » de la poésie, la poésie elle-même se révélant tout entière, sur le tard, à un cœur où s'est conservée la sensibilité première, à un esprit mûr qui a gardé la jeunesse.

§ III

l'histoire dans la première moitié du dix-neuvième siècle.

Si la politique est venue ajouter aux causes générales d'erreur sur les écrivains contemporains les illusions de l'esprit de parti, en revanche elle a apporté dans l'histoire, avec de nouvelles lumières sur le passé, de nouvelles beautés littéraires. Le progrès dont ce grand art est redevable à la politique, c'est la politique elle-même se faisant sa place dans l'histoire , et expliquant son œuvre dans la conduite des sociétés humaines.

Assistée de cette science nouvelle, l'histoire nous enseigne ]3ar quel travail se forme et se développe une société politique ; comment elle se maintient ; par quelles causes se détruit l'édifice, édifice si beau, même aux époques où l'architecture en est le plus défectueuse ; comment de ces destructions , qui ne sont que des transformations, sort un édifice nouveau; dans quelles proportions le vieux s'y mêle au neuf ; quels sont, dans les crises violentes qu'on appelle les révolutions, les intérêts en lutte, les passions aux prises, les vérités en travail, les per-

tes OU les conquêtes de la civilisation. Voilà les faits ^ de nature si diverse, que nous avons vus analysés et décrits avec une précision supérieure, parmi d'attachants récits, dans des ouvrages dont la civilisation moderne et la révolution d'Angleterre ont fourni les sujets.

Le caractère philosophique de ces livres, la morale tirée des événements, la profondeur et la gravité des maximes; des vues supérieures et des leçons éloquentes sur la part de chacun dans la bonne et la mauvaise fortune des sociétés; plus de penchant pour le principe d'autorité que pour le principe de liberté, dans une conviction égale de la nécessité des deux choses pour la bonne conduite et pour la gloire des sociétés humaines : toutes ces qualités indiquent que les nobles habitudes de renseignement public ont passé par là. On ne se sent pas seulement intéressé et éclairé : on est conduit K

D'autres habitudes d'esprit, un autre génie développé par les luttes de la tribune et les improvisations de la presse, ont inspiré un genre d'histoire qu'on pourrait appeler l'histoire des affaires. La pratique du gouvernement de discussion en a fait naître le goût dans notre pays. Paix, guerres, expéditions, négociations, finances, administration intérieure, toutes ces choses par lesquelles la vie de chacun de nous est plus ou moins touchée, nous voulons en être instruits à fond. L'Histoire du

i Guizot.

Consulat et de r Empire a contenté ce besoin de notre temps ^ avec un assentiment extraordinaire des bons juges et de la foule. Si quelques esprits restés fidèles à l'ancien type historique, et justement préoccupés de précision , de choix sévère entre le nécessaire et le superflu, de beauté soutenue du langage, ont pu croire par moments qu'ils lisaient moins une histoire qu'un vaste et éloquent rapport, ils sont d'accord avec les bons juges et la foule pour admirer cette facihté, cette lumière universelle qui, de l'esprit de l'écrivain, se répand sur tous les sujets qu'il traite, cette pénétration qu'aucune difficulté ne met en défaut, cette éloquence qui, même où elle surabonde, ne sent jamais l'amplification, cette veine de français des meilleurs temps de la langue, qui court à travers les négligences et les locutions vieillissantes de la langue politique ^

Raconter, peindre , c'est tout le génie d'Augustin Thierry. Il a l'imagination , par laquelle l'historien se fait le témoin de la vie des aïeux , la sensibilité par laquelle il prend sa part de leurs joies et de leurs peines , le style qui seul préserve les ouvrages d'histoire de la fortune passagère des romans.

Même dans les parties de son œuvre oii la critique historique conteste si justement sa théorie sur les luttes des races, ce style soutient les pages contestées. Il vit par toutes les vérités particulières

) Thiers.

qui le nourrissent et l'animent, et surtout par la candeur, par l'accent de sincérité d'un écrivain qui, entre autres nobles exemples , a donné celui d'avouer ses erreurs et de les effacer.

Dans V Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands^ un critique si éminent a signalé un genre d'injustice d'ailleurs si rare , qu'il y a du mérite à en encourir le reproche, la partialité pour les vaincus. Il a dit spirituellement de l'historien, trop Saxon contre les Normands, qu'il avait retourné le mot de Brennus, et remplacé le vce victis par le vce victoribus ^

Les Récits des temps mérovingiens, ouvrage si neuf et si dramatique, trahit, dans l'auteur, le penchant à croire que tout contemporain du passé est nécessairement un témoin fidèle, que tout ce qui est en vieux langage est naïf, que tout ce qui est authentique est vrai. Peut-être la critique aurait-elle noté encore , en ses derniers écrits , une mise en œuvre disproportionnée, par moments, à l'importance des faits, si elle avait pu oublier que, réduit par la cécité à chercher par les mains et à voir par les yeux d'autrui, Augustin Thierry s'attachait avec une sorte de passion inquiète à ces faits rendus trop précieux par leur rareté même, et qu'il les agrandissait ou les embellissait à force d'y penser uniquement, dans ce travail où l'histoire finit par se confondre avec une composition poétique.

1 Alfred Nettement, Histoire de la littératurefranqaîse sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet,

'Nous avons vu l'histoire sous d'autres formes également goûtées, tantôt comme une ingénieuse et facile reproduction des chroniques ^^ tantôt comme une discussion approfondie et sévère des témoignages, où le récit n'est qu'un exposé lumineux des preuves ; tantôt avec les grâces d'un poème et les infidélités d'un roman-. Nous l'avons vue aussi parmi les choses les plus voj^antes et les plus bruyantes, moitié rêve^ moitié chant lyrique, idéalisant les multitudes, et cherchant les grands hommes dans les propos de leurs valets, tombant des hauteurs du symbole dans l'anecdote, mais éloquente, vivante, dans une langue dont les emportements mêmes sont savants et qui est travaillée jusqu'au souci du rythme. On cherche quel nom donner à cette histoire, et si c'est de l'histoire; on le cherchera encore après nous , et ce sera une sorte de gloire à laquelle contribueront les gens de goût, même en y résistant^. '

Il a paru, en ces derniers temps, une œuvre his~ torique qui a jeté un grand lustre sur notre littérature et sur notre pays. Elle est tout entière prise aux sources. Rien n'y est de seconde main; rien non plus n'y est de trop. On peut dire de l'historien de Jules César ce que Cicéron a dit de César écrivain : il a ôté l'envie de refaire ce qu'il a fait. Ce livre, où toutes les sciences dont s'aide l'his-

1 Histoire des ducs de Bourgogne^ par de Barante.

2 Histoire des Girondins^ par de Lamartine. •^ Michelet.

toire pour élucider les questions, philologie, archéologie, topographie, tactique, ont apporté leurs preuves, est en même temps une œuvre d'art par les qualités du récit, par la peinture des hommes et des choses, par l'intérêt dramatique, par le style. Prévenu, comme je le suis, pour les modèles sévères, on trouvera tout simple que j'aie goûté surtout, pour l'autorité qu'en reçoivent mes doctrines, la simplicité nerveuse de ce style, une absence de recherche qui est moins d'un écrivain qui la dédaigne que d'un penseur qui l'ignore, une langue où les images ne sont que le dernier degré de la propriété et de la justesse.

Vu du côté de la politique, ce livre est plein d'utiles leçons pour les gouvernements qui veulent durer. Il leur apprend, par le détail approfondi et le tableau expressif des fautes qui minaient le gouvernement aristocratique à Rome, qu'il faut ne pas s'entêter ni s'opiniâtrer ; savoir ne garder du passé que ce qui en est vivant, et rompre avec ce qui en est caduc ; apercevoir de loin à l'horizon les intérêts nouveaux, et , le moment venu, leur faire leur juste part; se convaincre enfin qu'au milieu des idées qui changent, des mœurs qui se renouvellent, des souffrances et des espérances qui travaillent les sociétés humaines, un gouvernement est tenu de ne pas vieillir.

Chose remarquable, cette histoire, qui semble une apologie du dictateur César, est peut-être le livre qui indique avec le plus de sincérité et de précision

ce qu'il eût fallu faire pour échapper à sa dictature, ' pour renfermer sa grandeur menaçante dans le cercle légal de la constitution de son pays. S'il s'y trouve des paroles d'admiration passionnée pour les hommes ^ grands entre tous, auxquels la Providence confère la tutelle des sociétés que leurs fautes et celles de leurs gouvernements ont menées aux abîmes , toute la partie politique du livre n'est qu'un long enseignement des moyens de ne pas rendre cette tutelle nécessaire. Ni révolution, ni dictature, mais l'étude continuelle et la pratique résolue du vrai progrès , parmi les impatiences qu'excite et les séductions qu'exerce le faux progrès : tel est l'esprit de ce bel ouvrage, et c'est par là qu'il prend une des premières places à côté de ce qui s'est écrit de durable sur les choses romaines, pour l'enseignement du monde moderne.

§ IV

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. — LA CRITIQUE APPLIQUÉE AUX BEAUX- ARTS. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE.

Si je ne suis pas dupe d'un vain désir de distinguer, il y a eu de notre temps quatre sortes de critique littéraire. La première est comme une partie nouvelle et essentielle de l'histoire générale. Les révolutions de l'esprit, les changements du goût, les chefs-d'œuvre en sont les événements ; les écrivains en sont les héros. On y fait voir l'influence de la société sur les auteurs, des auteurs sur la so-

ciété ; on y prouve que la science des lettres n'est pas la moins relevée des sciences morales K

La seconde sorte de critique est à la première ce que les mémoires sont à l'histoire. Elle s'occupe plus de la chronique des lettres que de leur histoire^ et elle fait plus de portraits que de tableaux. Pour elle tout auteur est un type , et aucun type n'est méprisable. Aussi ne donne-t-elle pas de rangs ; elle se plaît aux talents aussi divers que les visages. Elle est moins touchée des lois générales de l'esprit que de ses diversités individuelles. Pour le fond comme pour la méthode , cette critique est celle qui s'éloigne le plus de l'enseignement et qui a l'allure la plus libre. La pénétration qui ne craint pas d'être subtile^ la sensibilité, la raison, pourvu qu'elle ne sente pas l'école, le caprice même à l'occasion , le fin du détail , l'image transportée de la poésie dans la prose, telles en sont les qualités éminentes. En lisant les Causeries de Sainte-Beuve on pense à Plutarque et à Bayle, et on les retrouve, avec le trait poétique qui leur manque.

La troisième sorte de critique choisit, parmi tous les objets d'étude qu'offrent les lettres, une question qu'elle traite à fond, en prenant grand soin de n'en avoir pas l'air. S'agit-il, par exemple, de l'usage des passions dans le drame , elle recueille dans les auteurs dramatiques les plus divers et les

1 Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, par Villemain.

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plus inégaux les traits vrais ou spécieux dont ils ont peint une passion; elle compare les morceaux^ non pour donner des rangs , mais pour faire profiter de ces rapprochements la vérité et le goût ; elle y ajoute ses propres pensées^ et de ce travail de comparaison et de critique elle fait ressortir quelque vérité de Tordre moral. C'est là son objet : tirer des lettres un enseignement pratique, songer moins à conduire Tesprit que le cœur, prendre plus de souci de la morale que de l'esthétique. C'est de la littérature comparée qui conclut par de la morale K J'éprouve quelque embarras à définir la quatrième sorte de critique. Celle-ci se rapproche plus d'un traité ; elle a la prétention de régler les plaisirs de l'esprit, de soustraire les ouvrages à la tyrannie du chacun son goict^ d'être une science exacte, plus jalouse de conduire l'esprit que de lui plaire. Elle s'est fait un idéal de l'esprit humain dans les livres ; elle s'en est fait un du génie particulier de la France, un autre de sa langue ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal. Elle note ce qui s'en rapproche : voilà le bon ; ce qui s'en éloigne : voilà le mauvais. Si son objet est élevé , si elle ne fait tort ni à l'esprit humain, qu'elle étudie dans son imposante unité, ni au génie de la France , qu'elle veut montrer toujours semblable à lui-même, ni à notre langue, qu'elle défend contre les caprices de la mode , il faut avouer

1 Cours de littérature dramatique^ par Saint-Marc Girardin.

yju'elle se prive des grâces que donnent aux trois premières sortes de critique la diversité, la liberté, l'histoire mêlée aux lettres, la beauté des ta- ^ bleaux, la vie des portraits, les rapprochements de / la littérature comparée. J'ai peut-être des raisons personnelles pour ne pas mépriser ce genre; j'en ai plus encore pour le trouver difficile et périlleux.

Il y a une autre sorte de critique qui ne se pique point d'être un genre, et qui en refuserait l'éloge. L'art de lire les bons livres serait son vrai nom. Elle parle plus volontiers de ses plaisirs que de ses dégoûts ; elle tient plus à nous faire aimer les beautés des livres, qu'à nous rendre trop délicats sur les défauts des écrivains. S'il n'avait pas suffi , pour l'inventer, de la justesse d'esprit et de la candeur d'âme dans un homme de bien, je dirais de l'écrivain qui s'y est fait de nos jours une aimable célébrité , qu'il en a pris le modèle à Fénelon et à Rollin.

La critique est la faculté générale et dominante du dix-neuvième siècle. Elle a attiré à elle et gardé pour elle des talents qui avaient donné des gages éclatants à la poésie, au théâtre, au roman. Elle est l'âme de tous les ouvrages ; elle est mêlée à tous les genres.

Appliquée à l'histoire des beaux-arts et au jugement des chefs-d'œuvre, elle a, dans des études sur l'art à toutes les époques, esquissé l'histoire des grandes écoles et mis en lumière des vérités qui

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apprennent à bien voir et à bien juger. La pk -, étendue et la plus intéressante de ces Études a a^ pelé sur l'œuvre du plus doux et du plus expresse de nos peintres, Eustache Lesueur, un retour de célébrité auquel est associé désormais le nom de son historien ^

Nous avons, vers la fin du premier tiers de ce siècle, admiré comme auditeurs, et nous admirons aujourd'hui comme lecteurs, une brillante application de la critique à l'histoire de la philosophie. C'étaient de belles fêtes pour l'esprit que ces leçons où l'exposition la plus lucide mettait sous nos yeux les quatre systèmes élémentaires nés des premières réflexions de l'homme sur lui-même, sensualisme, idéalisme, scepticisme, mysticisme ; oii la dialectique la plus pénétrante démêlait le vrai d'avec le faux dxms chaque système, et combattait les erreurs de l'un par les vérités de l'autre ; ou l'éloquence , inspirée du seul intérêt de ces hautes matières, nous rendait quelque chose de l'ampleur de Descartes et de l'éclat de Malebranche ; où , charmés et persuadés, nous sentions notre nature morale s'élever et s'améliorer par les mêmes plaisirs d'esprit qui formaient notre goût.

Ces leçons, devenues des livres, ont gardé dans leurs parties les plus solides les qualités du style durable; et, dans tout ce qui n'est que brillant, elles en ont encore le grand air. Peut-être eût-on

1 Vitet, Études sur r histoire de Vart*

DE LA LTTTP^RATTJRE FRANÇAISE. 543

■^siré pour une si belle plume une fortune plus ^ute que l'histoire ou la critique des systèmes; beut-être un nouvel effort supérieur d'invention et de démonstration^ pour nous faire monter quelques échelons de plus vers l'inaccessible, eût-il plus servi la philosophie que les modestes affirmations de l'éclectisme. En tout cas , ce regret ne fait pas tort à l'homme illustre qui nous avait donné tant d'ambition pour lui^, et il ne nous rend pas indifférents à ce qui fut, il y a quarante ans, comme un souffla puissant de spiritualisme, qui purifia notre atmosphère intellectuelle des grossières vapeurs que le sensualisme du dix-huitième siècle y avait répandues.

Est-il vrai que plus d'un auditeur de la Sorbonne, sous le charme de tant de belles paroles sur Dieu, l'homme, le monde et leurs rapports, s'achemina vers Notre-Dame plus qu'à demi conquis aux vérités religieuses, qu'enseignaient, du haut de la chaire chrétienne, des prédicateurs plus loin des voies des grands sermonnaires que le philosophe ne l'était des voies de Descartes? Ces auditeurs étaient-ils des gens touchés , allant du Dieu de l'éclectisme au Dieu de l'Evangile, ou des Athéniens courant d'une tribune à une autre tribune , du plaisir de la parole au plaisir de la parole ? En tout cas , la Sorbonne était digne de recruter pour Notre-Dame , et si on lui en donne la louange, c'est un honneur que ne refu-

1 Victor Cousin.

serait pas la philosophie la plus jalouse de rester distincte de la relioiou.

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