LE THEATRE ET LE ROMAN ATJ DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. — DERNIÈRE IMPRESSION
Parmi tous les ouvrages d'esprit, il n'en est pas où les contemporains soient plus sujets à se tromper que les pièces de théâtre ou les romans.
Je m' effraye des vicissitudes de fortune que subissent les pièces de théâtre. Le nombre des auteurs qui ont écrit pour la scène, au dix-huitième siècle, et dont la plupart s'y sont fait applaudir, est tout près de passer cent. Les pièces jouées et applaudies sont innombrables. Je compte sur mes doigts celles qui se jouent aujourd'hui; encore y faut-il un acteur, né tout exprès, un retour du goût passager qui les a fait réussir, une pénurie momentanée de pièces nouvelles. Il est jusqu'à trois ou quatre comédies de Beaumarchais et de Marivaux qui se jouent et se lisent. Dans une histoire des ouvrages durables, je n'ai pas trouvé à nommer Sedaine. Nous sommes reconnaissants envers les écrivains qui ont éclairé et instruit nos pères, nous oublions ceux qui les ont amusés. Ce qui défraye les pièces de théâtre, c'est le travers du jour, c'est le tour d'esprit du jour, c'est le langage du jour. Une mode vient-elle à tourner les esprits d'un autre côté, tout ce bruit cesse, et voilà de la pâture pour
les rares curieux des livres qui ne se lisent plus.
La tragédie est plus tôt négligée et plus vite oubliée que la comédie. On parle des auteurs de comédies comme d'agréables esprits qui ont fait passer de bons moments à leurs contemporains; on parle des auteurs de tragédies comme d'esprits fourvoyés qui ont eu le travers de viser au génie. L'oubli pour une tragédie a presque l'air d'une punition.
Le genre si français de la comédie légère s'est personnifié dans un homme d'uu charmant esprit. Scribe, qui, dans la fécondité du théâtre contemporain, a été à lui seul aussi fécond que tous. Je ne dirai de lui qu'une chose : c'est que je voudrais ne pas craindre pour Scribe la fortune de Sedaine.
Les pièces en prose sont plus fragiles que les pièces en vers, parce que la langue en est plus semblable à celle que la conversation use et renouvelle si rapidement dans notre pays. Les pièces en vers, pourvu qu'il n'y manque pas un poète, ont plus de chance de durée, parce qu'il y a là un travail supérieur qui élève l'écrivain au-dessus du temps présent, qui l'excite à chercher dans le rôle le caractère, dans le personnage le type, qui le préoccupe d'idéal, qui le met en commerce avec les maîtres de l'art et le fait penser à la gloire. Il est telle tragédie contemporaine, au tour et au vers cornéliens, telle comédie étincelante d'esprit, de caprice et de style, qui témoigne, avec éclat, de la fécondité de la tradition chez des poètes, bien
doués, qui ont lu les modèles pour s'éclairer sur leur propre fonds, et pour apprendre d'eux à faire bien sans faire comme eux.
C'est l'étude passionnée de ces modèles, mêlés et comme identifiés à sa nature, qui inspirait à Ponsard, dans des pièces inégales, les belles scènes où il tire des beautés nouvelles du même cœur humain que Corneille et Molière ont fait parler, et oîi sa langue, hardie avec goût, neuve sans néologismes, est plutôt un heureux accroissement qu'un écho de la leur.
Si je suis effrayé pour les œuvres du théâtre, combien ne le suis-je pas plus pour les romans ! Tout y vient du temps, et ce qu'une mode y fait lire avec délices, une autre mode en dégoûte. La fortune la plus semblable à celle des costumes, c'est la fortune des romans.
Cependant quelques noms destinés à durer dominent la foule brillante de nos romanciers.
Je craindrais moins les retours du goût pour les bons romans de Balzac si les mœurs en étaient moins anecdotiques et la langue plus naturelle. Dans sa trop vaste galerie, parmi une multitude d'ébauches excessives, mais vivantes, il y a deux portraits achevés, ceux du père Grandet et de sa fille, dans le roman durable à' Eugénie Grandet.
Observateur moins profond, Alexandre Dumas conte avec plus de vivacité, dialogue avec plus de verve et de naturel, écrit dans une meilleure langue. Ses premiers vers avaient annoncé un poète ;
ses dernières pièces promettaient un maître de la scène; il a mieux aimé conter, et le public charmé l'a appelé le plus grand amuseur de son temps. L'éloge n'est pas petit. Peut-être en eût-il mérité un plus enviable, s'il eût fait la différence entre produire beaucoup et travailler. Je cherche , dans la bibliothèque immense sortie de son puissant cerveau 5 le livre qui durera autant que son nom.
Entre ce producteur effréné et le romancier le plus ménager de son talent, Prosper Mérimée, le contraste est complet. Celui-ci s'est concentré dans quelques œuvres, et bien qu'ayant mis en appétit le public, il a su le rationner. On sait s'il s'en est bien trouvé.
Mérimée n'a pas la vraie sensibilité , mais il n'affecte pas la fausse. La passion lui fait défaut, mais il n'en prend pas le masque. L'imagination, chez lui, n'est pas riche, mais partout où elle doit avoir part à l'œuvre , il la trouve à son commandement. S'il n'a pas les qualités du grand écrivain, je cherche ce qui lui manque de l'excellent. En composant ses romans , il a eu si peur de s'abandonner, de paraître dupe de ses inventions , qu'on se retient en les lisant, et qu'on lui fait la politesse de n'y pas croire plus qu'il n'y croit lui-même. On ne pleure pas, quelque envie qu'on en ait, de peur d'être vu par lui. Le lecteur est à deux de jeu avec l'auteur. C'est ainsi que, pour impression dernière, la moitié de l'œuvre de Mérimée est un peu dans le ton négatif. Mais par cela même cette moitié offre peu de prise à la cri-
tique ^ et dans la seconde moitié^ il j a Colomba/ Mérimée a donné à Colomba tout ce dont il avait fait épargne dans ses autres romans. L'émotion y est sincère. Le goût, sans timidité ni sécheresse, semble un tact heureux plutôt qu'un fruit de la réflexion. La finesse d'analyse, où excelle Mérimée, se rapproche plus de la peinture , et la langue, dans sa propriété irréprochable, a de l'abondance, du coloris et de l'accent. Bref, Colomba vit, c'est un type, et comme le dit Balzac, dans une boutade de vanité, de ses propres personnages, ce c'est un nouvel être ajouté à l'état civil. »
La beauté poétique , par laquelle toutes les autres beautés de l'art ont leur lustre, donne un rang à part aux romans d'une femme célèbre, à qui, du consentement de tous , parmi les écrivains de ce temps, appartient la première place, Georges Sand. Peintures de mœurs et de caractères , dialogues , récits , descriptions , tout dans ses livres est revêtu de cette beauté suprême. L'esprit se sent élevé par ces pures créations de l'art, alors même que le bon sens s'étonne de ce qui s'y mêle de critiques spécieuses contre des usages et des croyances que respectent tous les honnêtes gens. On veut croire que cette part d'utopie aggressive n'appartient pas à l'auteur. Elle y paraît étrangère, comme le sont, dans sa langue naturelle et simple, certaines expressions tirées du vocabulaire romanesque du jour, que la mémoire inattentive de l'écrivain emprunte à de moins riches que lui.
Les gens de goût ont fait parmi ses œuvres un choix de quelques romans où la beauté morale se joint à la beauté poétique. Des aventures touchantes, les mœurs de la vie des champs, des paysages frais dans quelque coin de* notre belle France , des villageois auxquels l'écrivain prête sa langue élégante , non comme Fontenelle a prêté la sienne à ses bergers , pour leur faire parler le beau langage de la ville, mais pour les aider à mieux rendre leurs sentiments ; le style des Confessions, avec plus d'aisance et de grâce ; le pinceau de Bernardin de Saint- Pierre retrouvé, ont rendu certaines pastorales aussi populaires que Paul et Virginie; et de même que Paul et Virginie a plus fait pour la gloire de Bernardin de Saint-Pierre que ses Études et ses Harmonies j ainsi ces pastorales seront plus comptées à leur illustre auteur que les plus ingénieuses de ses utopies sociales.
Si je ne craignais d'être doublement dans l'illusion, comme contemporain et comme ami, j'oserais prédire à deux conteurs charmants et populaires 5 aussi heureux dans le roman qu'au théâtre, que leurs œuvres auront des lecteurs en France, tant qu'on y goûtera les délicatesses du sentiment et de la pensée exprimées dans la langue des bons écrivains.
Arrivé au terme de cette trop rapide re\iie, la gloire de mon temps m'attire vers d'autres côtés, et je me sens pris d'un dernier doute sur le mérite
d'un plan qui me force d'omettre tout ce qui n'est pas de pure littérature. Ainsi il faut me taire sur ces écrits d'Etat, si ce mot m'est permis, bulletins de victoire, notes politiques, discours aux grands corps de l'Etat, par lesquels la France du dix-neuvième siècle a parlé au monde avec, un si grand retentissement. Il faut me taire également sur tant de beaux exemples de l'éloquence politique, telle qu'elle s'est fait entendre du haut de la tribune, plus pratique et plus près des affaires que dans les assemblées de la révolution, moins étroitement nationale que chez nos voisins , élevée , libérale , philosophique, ne séparant jamais la cause de la France de la cause du genre humain.
Enfin, dans les éloges que j'ai donnés aux œuvres purement littéraires, en ai-je dit assez, non pour les auteurs, dont les plus modestes souffrent volontiers qu'on le soit moins qu'eux en parlant de leurs livres, mais pour la vérité? N'ai-je pas résisté à mon admiration pour le présent, de peur des démentis de l'avenir ? Il faut bien que j'encoure le risque. Si j'ai pu croire, pour les œuvres antérieures au dix-neuvième siècle, que je parlais au nom de beaucoup de gens, pour toutes les œuvres contemporaines je n'ai parlé qu'en mon nom.
On ne m'accusera pas du moins d'avoir estimé médiocrement mon temps. Si Ton inventait pour le dix-septième siècle un titre supérieur à celui de grand, je dirais volontiers que les soixante pre-
luières aimées du dix-neuvième siècle sout plus de la moitié d'un grand siècle. Je pourrais même affirmer que le nom lui en restera, si l'esprit français resserre son union , un moment relâchée, avec les deux antiquités , ses deux immortelles nourrices. C'est la meilleure éducation, même pour Toriginalité qui veut s'ouvrir d'autres voies. Là est la force du génie français, et la valeur de chaque esprit sera toujours proportionnée à la part qu'il aura reçue de la nourriture commune K
1 Cette conclusion a reçu, dans la cinquième partie de mon Précis de riiistoire de la littérature française^ des développements qui conduisent les choses jusqu'au dernier quart du XIX'"'' siècle. J'y parle d'un plus grand nombre d'auteurs, et plus longuement de plusieurs de ceux qui figurent dans la conclusion. Appréciant moins en critique qu'en témoin souvent étonné ou charmé, le bel ensemble de l'œuvre littéraire de mon temps, je me dédommage, dans le Précis, de. la réserve que j'ai du garder dans V Histoire,