LES TROIS CAMPAGNES CONTRE LES ANCIENS. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN
La guerre aux deux antiquités commença dès le dernier tiers du dix-septième siècle. Plusieurs années avant Perrault, Homère avait été traité comme Aristote. Le scepticisme existait avant Bajde. Chose étrange, ou plutôt chose humaine , c'est dans le plus grand éclat de ces deux lumières, à la veille (VAthalie et du Discours sur V histoire universelle^ que se préparait contre les deux antiquités une double insurrection.
L'esprit de réhabilitation, qui est une des justices et peut-être une des faiblesses de ce temps-ci , a essayé de relever les adversaires d'Homère du ridicule qui s'attache à leurs noms. On a vu dans cette querelle la cause du progrès, respectable, dit-on, jusque dans les plus méchants écrivains. Je veux bien la reconnaître dans la révolte de la science renaissante s'attaquant, sous l'inspiration de Descartes , à l'autorité superstitieuse d' Aristote mal traduit et mal compris. Au moment où elle renversait l'idole, ses découvertes prouvaient au
monde que l'idolâtrie de l'immobilité avait fait place au culte intelligent et fécond de l'observation et de l'analyse. Mais voir des champions du progrès dans les adversaires de l'antiquité classique, c'est de l'indulgence ingénieuse ; ce n'est pas la vérité.
Je voudrais le dire sans me jeter dans l'extrémité opposée^ et sans affecter contre des hommes et des livres oubliés une sévérité qui ressemblerait à de la colère contre des morts.
Il y a eu contre l'antiquité classique trois campagnes où figurent^ en tête des combattants, trois hommes qui sont bien loin d'être méprisables , les deux derniers surtput : Desmarets de Saint-Sorlin, Charles Perrault et Lamotte-Houdart.
Desmarets, un des familiers de Richelieu, négligé ou disgracié par Mazarin, employé par Colbert, membre de l'Académie française dès la fondation, s'était fait connaître d'abord par des comédies, des romans et des poèmes. Une conversion religieuse subite le jeta dans la controverse théologique. Dans l'un comme dans l'autre genre , le tour d'esprit du temps plutôt que le génie l'avait décidé. Il avait compris l'amour comme le comprenaient les précieuses, et la théologie telle que la figuraient les disputes. On l'avait vu tour à tour se mêler de poésie sans être poète, de religion sans être théologien, et prendre ces grandes choses tour à tour par le côté extérieur et de mode, tout pouvant être de mode en France, même la théologie.
En 1670, l'oubli vint, ou plutôt fondit tout à coup sur Desmarets. Le siècle avait autre chose à faire qu'à lire ses poésies et sa controverse. Tous les illustres amants de l'antiquité occupaient la scène. Molière avait fait applaudir le Tartufe, Racine Andromaque et Britannicus ; on savourait les premières fables de la Fontaine ; Boileau, déjà célèbre par ses Satires j lisait dans les cercles son Art poétique. Desmarets sentit le coup. Il éclata par un livre. (( Sans considérer si je serai suivi et soutenu, ditce il, j'entreprends le combat contre les amants pasce sionnés des Grecs et des Latins, qui voudraient c( nous faire quitter la plume en nous mettant, s'ils c( le pouvaient, dans le désespoir de les pouvoir c( jamais atteindre ^. »
Ce cri de guerre était d'un homme accoutumé à emboucher la trompette épique. Son défi n'eut pas de réponse. Il se piqua au jeu, et l'année suivante il revint à la charge, assisté d'un champion déjà plus que blessé, son Clovis réimprimé. Un Discours au roi, en tête du poème, prenait Louis XIV à témoin ce qu'il n'y avait pas de présomption à un ce chrétien de croire que, par une supériorité dont ce il rendait honneur à Dieu, il faisait de la poésie ce mieux conçue, mieux conduite et plus sensée ce que celle des païens. » Boileau ne crut pas offenser Dieu ni déplaire au roi en ne ratifiant pas la bonne opinion que Desmarets avait de ses vers. Des
1 Traité pour juger des 2^oèt€S grecs et latins»
allusions fort peu voilées firent justice du Clovis ressuscité pour mourir encore, et des théories du Discours au roi. Desmarets en vint aux injures. Boileau eut le bon goût de se taire. Son adversaire avait quatre-vingts ans, et mourait deux ans après avoir lancé contre son jeune vainqueur le trait de Priam ,
Telum imbelle sine ictu.
Desmarets ne nous intéresse que comme un type. Il appartient à cette classe d'écrivains qui se servent de la plume de tout le monde pour ne dire que ce que tout le monde dit. Arrivé vieux à une époque où les nouveautés durables , l'invention , le grand style, allaient prévaloir, il ne put se mettre au pas des nouveau-venus , et il se fâcha. Toute la cause de sa guerre contre les anciens est sa vanité blessée. Clovis n'est pas lu ; voilà le vrai tort d'Homère.
Les critiques de Desmarets contre les anciens méritent un regard de l'histoire, à titre de préjugés littéraires propres à une époque, et de travers d'esprit intermittents. Ce qui manque aux anciens, selon Desmarets, notamment à Homère et à Virgile, c'est, faut-il l'écrire? le jugement. Il est très vrai qu'ils n'ont pas jugé les choses et les hommes comme Desmarets. Ils n'avaient pas sous les yeux, pour peindre l'homme, l'idéal du Clovis , le guerrier sans faiblesse, toujours égal à lui-même, que son courage n'emporte ni ne trahit jamais, un hé-
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ros dans la langue des romans, un parfait dans la langue de la théologie. Souffrir des imperfections dans un personnage épique, c'était manquer de jugement. C'est le défaut d'Homère imaginant un Achille qui s'emporte, et qui pour une captive enlevée refuse aux Grecs le secours de son bras. Virgile, à son tour, manque de jugement , quand il représente son Enée, à la vue de la tempête qui se déchaîne, frissonnant d'effroi :
Extemplo ^ueae solvuntur frigore membra.
Que Segrais connaissait bien mieux l'homme, et qu'il avait plus de souci de l'honneur d'Enée, lui qui c( adoucissait cette grande peur, » en traduisant ainsi le vers de Virgile :
Enée en fut surpris i !
Ce n'est pas le seul bon ofiSce de ce genre que Segrais ait rendu au poète latin. Enée avoue , et devant qui? devant Didon, qu'à la vue de Polyphème s'avançant dans la mer à la poursuite de son vaisseau, il a gagné le large au plus vite :
Nos procul inde fugam trepidi celerare.
Un héros d'épopée qui fuit, et qui en fait l'aveu, quelle honte! s'est dit Segrais; et couvrant cette
1 Xi Desmarets ni Segrais n'entendent le mot frigore^ qui signifie le frisson religieux. Le pieux Enée a reconnu Junon. Ce n'est pas de la tempête qu'il a peur, c'est de la main qui la déchaîne.
fois encore l'honneur d'Enée, il lui fait dire ces mots mieux séants :
Nous partons
Tous les amis de Desmarets n'étaient pas de son avis sur les anciens. Huet^ qui le qualifie d'esj^rit merveilleusement doué pour la poésie^ et qui trouve dans ses poèmes « des pensées sublimes ^^ y> — ce qui n'est pas d'un ennemi, ce semble, — déclare qu'il eût jugé autrement Homère et Virgile, « s'il (( se fût appliqué à acquérir une plus parfaite con- (( naissance de l'antiquité et de lui-même. »
Ainsi le premier adversaire de l'antiquité classique est un homme d'esprit qui parle des anciens sans les connaître, et s'ignore lui-même; un poète qui est à lui-même son propre idéal; un chrétien, s'il le fut sincèrement, qui n'a ni l'humilité ni la charité. A juger de la cause par le défenseur, on peut s'assurer qu'elle n'est pas la bonne.
§ II