‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 6 sur 58 · CHARLES PERRAULT · texte numérisé non relu

CHARLES PERRAULT

Le second champion des modernes contre les anciens *élève la querelle par les principes dont il s'autorise, par le choix des modernes qu'il oppose aux anciens, enfin par le mérite de ses écrits. C'est

1 Mémoires de Huet, livre IV.

Charles Perrault. Un petit livre de contes a rendu son nom populaire. Nous l'avons tous lu sur les genoux de nos mères. Il faut s'en souvenir en jugeant l'auteur.

Entouré de glorieux modernes, derrière lesquels il aurait pu faire aux anciens une guerre spécieuse, Desmàrets se garde bien de les appeler à son aide, parce qu'il les sait prévenus en faveur d'Homère et de Virgile; il trouve plus beau d'être seul contre tous. C'était dans les mœurs de ses héros.

Perrault rend la cause meilleure en adoptant la gloire de ces modernes, y compris .Boileau, auquel il fait habilement une place parmi eux. Il la rend plus spécieuse en contestant la supériorité des anciens, non pas au nom de son goût particulier, mais par comparaison avec un idéal nouveau qu'il a soin de ne pas personnifier en lui.

Aussi, tandis que les provocations du vieux Desmàrets obtiennent pour toute réponse quelques vers dédaigneux où Boileau tourne en ridicule ses poèmes et omet son nom, Perrault, soutenu deFontenelle, a l'honneur d'avoir pour contradicteurs la Fontaine et Boileau.

Il n'est pas étonnant, selon lui, que les modernes soient les égaux des anciens : ils doivent les surpasser. Le monde ne va-t-il pas de la sorte, que les derniers venus profitent de tout ce qui a été découvert, pensé, imprimé avant eux? On en sait plus sur les conditions du poème épique qu'au temps d'Homère. On doit donc faire mieux que \ Iliade et

V Odyssée. A ce compte. Chapelain, qui a beaucoup plus pensé qu'Homère aux conditions du poème épiqne^doit être supérieur à Homère. Il le surpasse en effet, selon Perrault. Il est vrai que ce n'est pas comme poète, mais seulement par la conduite et Fart. Le bel avantage si la Pucelle n'est pas lisible !

Une seule chose est sérieuse dans la polémique de Perrault, c'est ce travers d'esprit, propre à son temps, et qui, depuis le glorieux avènement des sciences dans les temps modernes, a pris les proportions d'un travers de l'esprit humain ; je veux parler de la prétention des savants à juger des choses littéraires par les principes qui régissent les sciences. Confondre l'art dans les lettres avec la méthode dans les sciences, attribuer à l'un et à l'autre la même vertu, c'est une illusion plus ancienne que Perrault et qui lui a survécu. Rien de plus différent pourtant que ces deux choses. Dans les sciences, la méthode est à l'origine toute l'invention et toute la science. En littérature, elle a suivi les créations; les règles ne sont que les raisons du plaisir que nous prenons aux beautés des lettres. Appliquer la méthode scientifique, c'est-à-dire observer, analyser, classer, c'est faire trois opérations créatrices, c'est créer. Qui applique les règles littéraires n'a rien fait, si d'abord il n'a créé. Tel ouvrage où l'auteur y est resté fidèle, sans rien créer, n'a réussi qu'à montrer ce qu'il était incapable de faire.

Etendre de la science aux lettres le principe de la raison substituée à l'autorité est un effet du

même travers. Dans la pensée de Descartes menant la raison en guerre contre l'autorité, il s'agit de l'autorité qui, par les lettres patentes de François P^, condamnait Ramus pour crime de lèse-majesté contre Aristote ; qui, en 1624, bannissait de Paris, par arrêt du parlement, tous les professeurs convaincus d'irréligion aristotélique; qui, jusqu'en 1671, menaçait de frapper de la même peine les gens suspects du même crime, et rendait nécessaire V Arrêt burlesque de Boileau.

Dans les lettres, contre quelle autorité était-il besoin de défendre la raison? Jamais roi ni parlement avaient-ils fait de l'admiration pour Homère une loi d'Etat? Il est vrai que les poésies homériques étaient enseignées dans les écoles. Personne ne les y avait introduites, sinon cette douce autorité qu'exerçaient les arts de la Grèce vaincue sur Rome victorieuse :

Grsecia capta feruni victorem cepit.

et que sentirent, quinze siècles plus tard, ces vieillards de la Renaissance, qui venaient s'asseoir sur les bancs des écoles pour y apprendre la langue de Y Iliade. Quelle apparence que la raison résiste à l'autorité d'Homère? Cette autorité n'est que le libre assentiment de la raison. Tout ce qui plaît à , notre imagination dans la sublimité des fables homériques, tout ce qui touche nos cœurs dans cette première et naïve expression des passions humaines, notre raison l'approuve, et elle y trouve sa

part dans la leçon morale qui s'insinue sous le plaisir.

lia fallu, pour en juger autrement, que Perrault et ses partisans prissent pour la raison le raisonnement. Nous connaissons de longue date cette raison-là. Au moyen âge , elle s'était si bien confondue avec le syllogisme, qu'elle mit à sa place et qu'elle adora son simulacre. Au dix-huitième siècle elle dira à^Athalie: a Qu'est-ce que cela prouve? »

Quand on raisonne si légèrement sur l'art et la littérature, il n'est pas étonnant qu'on soit mauvais juge de l'antiquité classique. C'est le cas de Perrault. Pour lui, Platon est ennuyeux, même dans la version de Maucroix, où il l'a lu et qu'il vante. I^es dialogues de Platon ne valent pas les Provinciales. Voilà qui paraît moins mal jugé ; maisprenons-y garde, Perrault est janséniste : dans son jugement sur les Provinciales, s'il y a de l'admiration pour Pascal, il y a encore plus d'esprit de parti.

A ses yeux Démosthènes « a la taille trop droite ; » il faut ravoir « gracieuse. » Il ne dit que c( le nécessaire; D c'est trop peu. Pourtant il y a du bon dans l'apostrophe aux guerriers morts à Marathon. A quoi doit-elle de plaire à Perrault? c( Au fond terne » sur lequel elle se détache.

Horace n'est que la moitié d'un poète satirique. Il faudrait le doubler de Juvénal. Il n'est pas besoin de lire Sophocle et Euripide dans le grec : Garnier et Hardi en donnent une idée très satisfaisante. Le beau mérite qu'a eu Térence de faire

parler ses personnages selon la nature ! La nature est tout au plus bonne dans les bois et dans la solitude. C'est en gens d'esprit qu'il fallait les faire parler. Ovide s'y entend bien mieux que Térence ; aussi est-il le poète favori de Perrault.

Rien n'est bon dans Homère, ni le plan, ni les mœurs, ni la diction. Les caractères ne valent même pas ceux de Térence ; ils ne parlent ni selon la nature, ni en gens d'esprit. Nestor intervenant entre Agamemnon et Achille , et leur disant qu'il a connu dans sa jeunesse des hommes plus forts qu'eux, est le plus malavisé des médiateurs. Pour Achille, n'est-ce pas un étrange héros d'épopée qu'un homme qui demande à la déesse sa mère de le venger de ses ennemis , et qui reste sous sa tente pendant qu'on se bat?

Je ne m'étonne pas, d'ailleurs, que le caractère d'Achille ait été si mal critiqué dans un temps où il était si médiocrement admiré. Ou Perrault ne voit qu'un brutal, Boileau n'admirait qu'un type de la colère. Il y a tout un Achille que Boileau ne semble pas avoir plus connu que Perrault ; il y a le fils qui donne au souvenir de son père des larmes plus précieuses que celles que Boileau aime à lui voir verser pour un afront; il y a l'ami de Patrocle, plus fidèle à l'amitié qu'à la colère; il y a un sage aimable qui apaise les disputes parmi les hommes et console les vaincus ; il y a un homme qui, dans la solitude de sa tente, a beaucoup pensé sur le bien et le mal, sur la vie, sur la destinée,

sur lui-même 5 le premier type de cette mélancolie que l'âme d'Homère a connue avec tous les sentiments qui sont de l'homme. Une idée trop étroite de l'unité du caractère^ dans les personnages épiques, semble avoir caché à Boileau et à Perrault le véritable Achille. Tous les deux ont l'esprit touché d'un idéal de héros qu'ils ont trouvé, Perrault dans les romans, Boileau dans les poétiques d'alors. Achille n'est qu'un homme.

Il n'y a pas d'apparence que, se trompant si fort sur les anciens, Perrault fût un bon juge des modernes. Il met au même rang les médiocres et les excellents, et il n'admire pas les excellents parles bonnes raisons. Bossuet est nommé, pour l'histoire, à côté de Cordemoy. Molière fait nombre dans une liste où figurent

Les galants Sarrazin et les tendres Voiture.

La Fontaine est à priser pour un certain sel qui n'est pas le sel attique, dit Perrault, et où il entre (( une naïveté, une surprise et une plaisanterie d'un caractère tout particulier, qui charme, qui émeut, qui frappe tout d'une autre manière. » Etrange sel, en effet, que ce composé de naïveté qui charme, de surprise qui émeut, de plaisanterie qui frappe! Perrault tient surtout à ce que la plaisanterie y domine. La Fontaine plaisante plus agréablement que les anciens. Voilà son lot. Qu'il a dû se trouver bien partagé !

Au fond Perrault n'est que Desmarets, avec plus

d'esprit et soufflé par Fontenelle. C'est une copie du même type. Comme Desmarets, il est à la suite de toutes les modes. Daus sa jeunesse, on était affolé du burlesque et des Iris en Vair; il travestit le sixième livre de Virgile, et il chante une Iris dont

La bouche et petite et vermeiUe Est d'un rouge animé qui n'eut jamais d'égal.

Une autre mode du temps était de disputer entre beaux esprits sur des points de galanterie ou de morale. Il écrit un dialogue où il recherche : « Pourquoi l'amour est frère de l'amitié et quel est l'aîné des deux. »

Il est vrai que ce sont des ouvrages de jeunesse. Mais ni l'âge mûr de Perrault, ni sa vieillesse, ne s'en repentirent. Dans des mémoires écrits pour l'instruction de ses enfants, il leur recommande, au lieu de s'en confesser, son Virgile travesti ; il se loue du portrait d'Iris, le meilleur morceau, dit-il, qu'il eût fait dans ce genre-là. Quant au dialogue sur l'amour et l'amitié, il rappelle avec complaisance que M. Fouquet en a fait encadrer le vélin d'or et de peinture. N'est-ce pas d'un homme qui a l'air de s'y mirer?

Ainsi le second adversaire des anciens n'est, comme le premier, qu'un bel esprit qui les ignore et qui ne se connaît pas lui-même. Il avait d'ailleurs, lui aussi, son Clovis à défendre, et c'est sa tendresse inquiète pour un Saint Paulin qui cons-

truisait le vaste ouvrage de défense de ses Parallèles en quatre tomes. Mais plus de mesure dans l'attaque^ l'art de s'y faire des auxiliaires ^ plus de vérités de détail parmi les mêmes erreurs, des idées justes sur les arts écrites dans une prose aisée, l'honneur d'avoir travaillé sous Colbert aux merveilles de Versailles, des contes où le précieux même n'est pas sans grâce, tout cela, sans rendre la cause meilleure, diminue le ridicule de l'avocat.

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