‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 9 sur 58 · LA PLURALITÉ DES MONDES · texte numérisé non relu

LA PLURALITÉ DES MONDES

Le cadre de la Pluralité des mondes est des plus heureux. Peut-on même dire qu'il y ait un cadre là où les choses se passent si naturellement? Une femme du monde, curieuse, comme on l'était alors, des découvertes de la philosophie nouvelle, demande à notre philosophe comment est fait le monde que nous habitons, et s'il y a d'autres mondes habités. L'entretien a lieu le soir, dans un beau parc, à la clarté de ces mondes lumineux dont Fontenelle va lui dévoiler discrètement le mystère. La curiosité de l'aimable interlocutrice, tantôt naïve comme celle d'un enfant, tantôt hardie et compromettante comme celle d'un libre penseur, son impatience, quand les choses ne s'expliquent pas selon ses vues, sa joie, quand elles s'ar-

rangent à son gré, comme si le Créateur avait pensé à lui plaire 5 les réflexions solides jetées avec la même légèreté que les plus frivoles , la vérité acceptée ou refusée par passion, des coquetteries avec la science pour la mettre de son côté, tout cela est d'une femme de ce temps-là, qui ne sera pas reniée par les femmes du nôtre.

Fontenelle lui-même n'a pas pris la peine de se déguiser dans ce tête-à-tête demi- savant, demi-galant, avec l'aimable ignorante. Il a gardé Tair et il laisse deviner jusqu'à l'attitude que lui a prêtée la médisance contemporaine. On croit l'entendre tantôt suppliant la marquise de consentir, quoi qu'il lui en coûte, à tourner avec la terre autour du soleil, tantôt se prêtant docilement à ses suppositions les plus capricieuses, pour lui faire agréer la vérité qui les renverse; sérieux, non jusqu'à eflfarouclier une attention féminine; badin, sans compromettre le fonds de la science. L'illusion est complète. C'est Fontenelle peint par lui-même, et trahissant en plus d'un endroit son faible, l'amour du vrai moins fort que l'amour de sa commodité. Sitôt que la chose en vient à la dispute, il se dérobe, comme s'il ne disait la vérité que par une permission dont il ne veut pas abuser. Il avait trente ans quand il écrivait ce livre ; il devait penser dès lors à l'art d'en vivre cent.

La science qui explique la; nature et la marche des corps célestes pourra trouver des expressions plus grandes, mais non plus vives, pour graver

dans notre esprit les deux plus grandes idées , après celle de Dieu, Tordre universel et linfini. L'air de légèreté dont Fontenelle les expose, loin de les rapetisser, ajoute à leur grandeur par la surprise. On croyait badiner, et on est enlevé tout à coup par delà les sphères. Il promet peu, parce que promettre, c'est affirmer, et affirmer, pédanterie; mais il tient plus qu'il n'avait promis. Le soin même qu'il prend de cacher, sous la forme de conjectures, sa foi si ferme dans l'avenir illimité de la science, nous gagne à cette foi, et ajoute au plaisir d'apprendre des découvertes accomplies une féconde curiosité des découvertes futures. Je sais bien que cet art d'accommoder les vérités scientifiques à notre ignorance toujours prévenue, n'est pas pur de toute fausse grâce, et qu'en faisant les honneurs de la science, Fontenelle ne s'est pas oublié. Je vois bien par moment passer le bout des manchettes de Cydias ^ Mais Cydias n'est pas tout Fontenelle; et ce portrait, plus injurieux que piquant, par lequel la Bruyère se vengea de n'avoir pas eu sa voix à l'Académie, prouve surtout que le peintre n'était pas un candidat endurant. Un an avant de se donner ce contentement trop peu digne de lui, la Bruyère écrivait les belles pages où il fait servir les vérités de l'astronomie à la démonstration de l'existence de Dieu. Qui sait si la première idée ne lui en était pas venue de Cydias?

^ La Bruyère, de la Société et de la Conversation^ 75.

LES Eloges des savants.

Il reste à peine quelques traces du mauvais Fontenelle dans les Éloges des savants. Faire siéger dans la même Académie, à côté des savants français, les savants étrangers, c'est une des plus grandes idées inspirées à Louis XIV par Colbert. Mais il fallait l'universalité de Fontenelle pour faire valoir cette idée , et pour apprendre à l'Europe savante quelle était sa part dans ce travail si divers, par lequel s'améliore incessamment la condition matérielle de l'homme. Il fallait cet esprit curieux de tout, juge excellent de tant de choses, pour rendre à chacun ce qui lui appartenait dans l'œuvre commune, depuis le métaphysicien qui fréquente l'infini, jusqu'à l'hydrographe qui relève les côtes et prépare de nouvelles routes au commerce du monde.

Fontenelle avait trouvé du même coup , avec sa vraie voie , toutes les convenances de son caractère et de son esprit, un poste d'où il voyait des premiers les choses nouvelles, l'activité sans Tagitation, l'importance et la réputation sans combat. Destinée unique, vie qui recommence après un demi-siècle, et pour un demi-siècle encore; je ne m'étonne pas que, de tant de conditions heureuses, il soit sorti un livre à beaucoup d'égards parfait, par la convenance de l'entreprise au but et de l'œuvre à l'ouvrier.

IlISf. DE LA Lin LU. — T. IV. 3

Plaire au public éclairé sans faire sourire les savants , captiver l'attention en la menant de l'invention à l'inventeur^ n'appuyer sur rien, cacher de la science tout ce qui n'en peut être connu que de ceu^ qui la cultivent ; c'est tout un art et une création durable. Tout est si bien tempéré, dans ces ÉlogeSj que le lecteur ne s'aperçoit pas où finit sa compétence , et qu'il n'est pas tenté de fermer le livre, par la crainte de ne pas tout entendre.

On n'a que faire, d'ailleurs, d'être un savant pour goûter, dans le recueil de Fontenelle, les fins portraits qu'il a tracés. Chaque personnage a le sien. Les défauts y sont touchés avec discrétion, pour relever les qualités plutôt que pour y faire ombre, et aussi pour empêcher l'admiration superficielle. Fontenelle ne triomphe pas des travers des savants ; il omet tout ce qui sert à la malice sans servir à l'exemple : mais il est plein de détails sur les qualités, et il ne manque aucune occasion de faire voir quel lustre la vérité reçoit des mœurs aimables ou fières, des vies j)ures et cachées, des belles morts de ceux qui se dévouent à la chercher. Tout ce qu'il écrit, il le sent, sinon avec le cœur, du moins avec la raison doucement émue d'un sage qui voit, dans les vertus des hommes, d'aimables images de l'ordre universel. Il aime les morts comme nous aimons les absents , dont les défauts s'oublient, et dont les qualités nous deviennent plus chères par l'illusion de l'éloignement.

Il y avait eu un temps où Fontenelle ne touchait

aux grands hommes que pour les rabaisser, où, pour ruiner l'autorité, il essayait de déshonorer la gloire. C'est le temps où, dans ses Dialogues des morts, Alexandre reçoit de la courtisane Phryné une leçon sur la guerre ; où Raphaël se tait sur son art, et soutient qu'il faut conserver tous les préjugés; où Homère se moque de ses dieux; où Thersite, disputant avec Agamemnon, a le dessus. Contredire en tout le témoignage des hommes, jeter du ridicule sur toutes les passions dont il n'était pas capable, goguenarder la morale qui gênait son projet de vivre entre les vertus et les vices, ne rien admirer pour ne pas s'engager, se mettre au-dessus de tout le monde et de toutes choses par le doute qui n'est que de la vanité déguisée : tel est l'esprit du Fontenelle d'alors.

Dans les Éloges des savants j loin de rabaisser les illustres, il élève les plus humbles. Le Fontenelle des Dialogues veut détruire toute autorité ; le Fontenelle des Éloges tient seulement à n'en pas créer de nouvelle. Jeune, il se moquait de l'admiration; vieux, il n'empêche pas qu'on admire, et par moment, il nous y aide.

De toutes les qualités, celle qu'on attend le moins d'un jeune homme, la finesse, il l'eut tout d'abord, et il la garda jusqu'à la fin. Mais jeune, il la cherchait ; vieux, elle lui est naturelle ; c'est un fruit mûr, en sa saison, du travail et de la vie. Ce qu'on dit de certains visages virils dès la jeunesse, qui, dans l'âge mûr, paraissent encore jeunes, est

vrai du style des Eloges; il ne paraît pas avoir son âge. Il s'en faut pourtant que le bon Fontenelle s'y soit corrigé de tous les défauts du mauvais. Il a gardé les réticences calculées, l'obscurité ambitieuse, les minauderies, le fin poussé jusqu'à l'énigme, \q pemséj comme on disait alors, la pointe, où vise quiconque préfère aux vérités les vues. Mais quand le style de ces Éloges est bon, il est des meilleurs. Fontenelle n'avait pas impunément passé la première moitié de sa vie parmi des modèles de simplicité ornée et de justesse éloquente. Il lui en est resté de bonnes habitudes dont, fort heureusement pour lui, il ne se défera pas. Ses défauts même tiennent plus du dix-septième siècle que du dix-huitième, et, s'ils n'en sont pas plus aimables pour cela, ils déplaisent moins que la déclamation et l'impropriété dont le règne va commencer. Fontenelle a conservé les vieilles modes ; c'est un moindre travers que d'avoir pris les nouvelles.

Des quatre champions des modernes, dans la guerre contre l'antiquité, Fontenelle est le seul qui se soit racheté de sa part dans le travers commun par la gloire d'ouvrages durables. Mais ces ouvrages sont de ceux qu'on goûte et qu'on n'admire pas. Fontenelle n'a j)as voulu de l'admiration pour les autres ; sa punition est de n'en pas inspirer pour lui-même.

GUERRE CONTRE L'ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE. — LES TROIS SORTES DE DOUTES. —LA ]MOTHE-LE VAYER. — PASCAL. — HUET. — BAYLE.

Les attaques contre l'antiquité chrétienne avaient commencé avant la guerre contre l'antiquité classique. Attaques n'est peut-être pas le mot propre. Rien ne se faisait ouvertement. Les libertins^ comme on appelait alors les incrédules , raillaient à table ; ils n'écrivaient rien. Le fameux sonnet de Desbarreaux est la plus grande indiscrétion de ce parti. Ils étaient désavoués même par les hommes qui inclinaient vers leur morale.

Le plus grand danger pour le christianisme ne venait pas des libertins , mais des sceptiques à deux faces, l'une tournée vers les croyants et qui leur sourit, l'autre tournée vers les incrédules et qui ne les décourage pas. Le doute est le véritable adversaire de l'antiquité chrétienne au dix-septième siècle.

Ses allures sont diverses. C'est la raison qui tantôt se fait petite, humble, incapable, pour décliner sa compétence en matière de religion; tantôt reconnaît généreusement son impuissance, et s'emploie tout entière à se convaincre de la nécessité d'abdiquer dans la foi; tantôt se présente comme un état suspensif de l'esprit, en face de toutes les affirmations contradictoires, et conseille, comme règle de conduite, la tolérance.

C'est dans La Mothe-Le Vayer qne la raison se déclare incapable d'avoir un avis sur les choses de la foi, et même sur la religion naturelle. Il est impossible, selon lui, de prouver par c( moyens humains » l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Les seules preuves sont dans la religion. Voilà ce qu'il écrivait avant le Discours de la Méthode j et ce qu'il continua de professer même après l'apparition de cette grande lumière, avec les déguisements et les précautions que lui commandait le temps. Il voulait amener la raison devant les questions qui attirent le plus irrésistiblement sa curiosité, et lui faire dire, d'un air de plainte sincère, qu'elle n'a rien à y voir. Personne ne s'y méprit. Desmarets avait tort sans doute de montrer au doigt Le Vayer comme un homme sans religion^; mais Desmarets devinait juste. Le premier risque que courent les douteurs, c'est de faire douter de leurs protestations.

Quand on parle de la raison qui met sa gloire à abdiquer, on a nommé Pascal. Le Vayer professe le doute universel, pour y envelopper la foi; le doute de Pascal est un combat au profit de la foi contre la raison. Il rejette le secours que la philosophie de Descartes est venue apporter à la religion naturelle. Il ne veut pas d'une religion que la raison pourrait regarder comme son œuvre, et il

1 II méritait cette belle réponse : C( Mon ami, j'ai tant de religion que je ne suis pas de la tienne. X)

en qualifie le système de roman de la nature. Il voit avec joie dans Montaigne la raison « invinciblement froissée par ses propres armes K y> C'est dans un transport de cette joie qu'il nous exhorte à nous faire petits, à nous humilier, et, par opposition à Montaigne qui veut nous assagir j à nous abêtir. Il traite sa raison comme une passion mal éteinte. Par là ce grand homme est le plus étonnant des écrivains ; car il force notre raison d'applaudir à l'éloquence qui la nie, et il obtient du vaincu de consentir à sa défaite.

Un autre pyrrhonien de la théologie, l'évêque d'Avranches, Huet, n'a rien de l'éloquence de Pascal ; mais sa haine contre la raison est encore plus forte. Il lui interdit toute connaissance, même de savoir avec certitude si deux et deux font quatre. Plus dur que Pascal pour Descartes auquel, entre autres griefs, il en voulait d'avoir discrédité à l'avance son principal mérite par le peu de cas qu'il fait du savoir, Huet le poursuit pendant trente ans de ses écrits, se jetant, par aversion pour le spiritualisme cartésien, dans une sorte d'idéologie sensualiste assez malséante chez un chrétien et un évêque. Il n'admet pas les deux termes, foi et raison ; la foi seule existe , et la raison ne s'en distingue qu'au moment où elle s'y abîme.

Ces singularités faisaient murmurer l'homme de génie qui a le plus magnifiquement parlé de la rai-

1 Entretien de Pascal avec M. de, Saci.

son, Bossnet. L'amitié qui le liait à Tévêque d'Avranches en fut troublée. Huety fait allusion dans ses Mémoii^eSj en se donnant d'ailleurs le beau rôle. Il n'avait pas l'humilité, et jamais pyrrhonien niant la raison ne fut plus chatouilleux aux doutes qu'on pouvait élever sur la solidité de la sienne.

Reste cette sagesse expectante dont je parlais tout à l'heure, née des témérités de l'affirmation, et qui conclut en toutes questions par la tolérance. C'est proprement le doute de Bayle. Il n'a rien d'une opinion dogmatique et impérieuse. On dirait plutôt l'humeur pacifique d'un homme de bien, qui veut tout au plus humilier les opinions superbes du récit de leurs contradictions , et apaiser les esprits par l'histoire des excès où l'on tombe en abondant trop dans son sens. Tour à tour du côté de la foi contre le doute irréligieux, ou du côté de la raison contre le dogmatisme théologique , il en dit assez pour donner à toutes les opinions des scrupules ; belle conquête, si l'homme se retenait sur cette pente, et si, en matière religieuse, il ne glissait du respect pour les croyances d'autrui dans l'indifférence.

Le doute de Bayle ne s'impose pas , ne régente personne, honore dans les opinions la liberté de la pensée, dans les erreurs le droit de chercher la vérité, ne blâme que les persécuteurs, et prend plaisir à tout. L'examen de toutes ces croyances exclusives, qui ne se ressemblent que par l'oppression commune de leurs contradicteurs, est pour lui comme un festin délicat auquel il convie les gens

cVesprit, attirés tout à la fois par la variété des mets et la tempérance de leur hôte. Plusieurs parmi les meilleurs chrétiens, se laissèrent prendre aux aimables avances de squ doute. Témoin Boileau, si en sûreté du côté de la foi^ qui ne craignait pas d'avoir Bayle en très grande estime. Pour la Fontaine, je ne m'étonne pas de le voir parmi les convives du banquet de Bayle. Il est, à son insu, de la religion de tous ceux qu'il aime. Il dit de Bayle comparé à un érudit du même temps, Leclerc :

Il est savant (Leclerc), exact et voit clair aux ouvrages ;

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main.

Tous deux ont un bon style et le langage sain.

Le jugement en gros sur ces deux personnages, Et ce fut de moi qu'il partit, C'est que l'un cherche à plaire aux sages. L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il leur plaisait jusqu'à leur faire lire sans défiance des explications atténuantes de toutes les incrédulités, y compris l'athéisme. En cherchant l'instruction sur les pas d'un homme qui savait la rendre si agréable, on s'aventurait dans ces questions où la curiosité n'est le plus souvent qu'une première tentation du doute. Ajoutez à cette séduction du tour d'esprit de l'homme, le charme d'un langage sain, naturel, aisé plutôt que négligé, assez négligé toutefois pour qu'on ne se sentît pas pris dans un filet en apparence si lâche, et vous vous figurerez les ravages que dut faire ce doute, plus semblable à une volupté de l'esprit qu'à une opinion.

Telles sont, au dix-septième siècle, les trois formes sous lesquelles le doute, divers selon les écrivains qui le personnifient , s'est attaqué à l'antiquité chrétienne. Je ne me résigne pas sans scrupule à imputer à Pascal une part dans le dommage. Il est vrai qu'à la différence des autres sceptiques, s'il veut nous prendre notre raison, c'est pour nous donner sa foi, et le don est inestimable, à voir à quel degré de pureté, de grandeur morale, la foi a élevé Pascal. Mais il fallait son âme pour ses vertus. Dans la médiocrité commune, on estima plus ce qu'il voulait nous ôter que ce qu'il offrait de mettre à la place, et la raison se vengea d'abord, par l'incrédulité, du conseil de s abêtir. Plus tard, quand les préventions prirent fin avec les polémiques, cette même raison faisant réfiexion sur sa fragilité, sur ses ténèbres, sur son impuissance contre les passions, se souvint de quels combats douloureux, de quelles ardeurs dévorantes Pascal a payé ce conseil. Nous continuons à douter qu'il soit dans les desseins de Dieu que nous étoufiîons de nos mains la lumière qui luit en chaque homme venant au monde ; mais nous demandons à Pascal son secours pour apprendre dans le christianisme la science de nous-mêmes et la règle dé notre vie.

J'ai moins de scrupule à reconnaître la part de Le Vayer, de l'évêque d'Avranches et de Bayle dans le discrédit de l'antiquité chrétienne. Voltaire les avoue pour ses pères, même l'évêque. qui par son acharnement à prétendre que la raison n'a rien à

voir à la foi, n'a réussi qu'à faire douter de sa foi et médiocrement estimer sa raison.

Les querelles religieuses, en mettant le doute en faveur, ajoutaient à ce discrédit. Si l'Eglise a pu dire : Il est bon qiiily ait des hérésies ^, elle l'a dit dans un temps où les hérésies profitaient à la religion, en raffermissant la foi par la dispute. Mais il est des époques où elles risquent de fatiguer une société qui incline vers l'indifférence. L'effet en est d'ailleurs fort différent sur les combattants et sur les témoins. Tandis que la foi des premiers s'y fortifie de leur opiniâtreté, les seconds en font. des railleries qui remontent jusqu'à la religion ellemême. C'est bien pis si les gouvernements s'en mêlent. L'intérêt qu'ils y prennent passe facilement pour une violence faite aux consciences, et l'opinion protégée, fut-elle la bonne, a le tort de l'être de par l'autorité. C'est ce qui se vit au commencement du dix-huitième siècle, quand les derniers jours de Louis XIV mourant furent agités de projets de coups d'Etat contre les opposants à la bulle Unigenitus. L'indifférence inquiétée devint bientôt hostile. La religion paya pour les ennuis que donnait la théologie, et dans la réaction qui éclata contre les actes de Louis XIV mort, on ne sut pas lui en vouloir de ses excès de zèle religieux, sans en vouloir à la religion au nom de laquelle il les avait commis.

La théologie tombée dans la défaveur, les livres

1 Oportet kœreses esse.

saints furent fermés. Il en fut de même des livres des Pères de l'Eglise , où toutes les querelles religieuses allaient prendre des armes. Par dégoût de textes prostitués à tant de violentes polémiques, on renonça aux vérités supérieures qui y sont répandues, et même à ce que les obscurités de ces écrits cachent de nouveautés durables dans la science de l'homme. La règle des mœurs ne tarda pas à s'en ressentir. A la morale chrétienne, on substitua ce qu'à cent ans de là Charron avait appelé prud'homie. C'était la morale naturelle, celle qui avait inspiré Socrate. Mais on ne fut ni l'honnête homme de la morale chrétienne, ni le prud'homme de la morale de Socrate. On fut la pire des choses, un chrétien qui se fait païen.

§ vi.

EFFETS DU MÉPRIS DES DEUX ANTIQUITÉS SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

Le moins que perde l'écrivain qui néglige l'antiquité classique, ce sont des luniières sur le cœur humain. Le moins que perde celui qui dédaigne l'antiquité chrétienne, ce sont des lumières sur son propre cœur. C'est par des ignorances sur les autres et sur eux-mêmes que les écrivains du dix-huitième siècle ont payé leur prévention contre les deux antiquités. De là le caprice des vues particulières, et le goût du paradoxe par le défaut de justesse et par

la peur de ne pas faire ses affaires avec le vrai. De là la vanité de gens qui se jugent moins par leur conscience que par le bruit qu'ils font, et les jalousies d'écrivains qui se disputent les bénéfices de ce bruit. De là cette religion de l'humanité , qui a eu ses hypocrites, et qui, à tous les maux des sociétés humaines, a ajouté l'esprit de chimère et le scandale de professer ce qu'on ne pratique pas.

La justice veut qu'on partage les fautes des écrivains du dix-huitième siècle entre eux et leur temps, et qu'on soit indulgent même pour ce qui leur est personnel. A Dieu ne plaise que je manque à ce devoir! Enfant du dix-huitième siècle, je serais ingrat si je ne rapportais à ses écrivains ma part dans les biens de l'ordre moral qui ont élevé la condition humaine au dix-neuvième. La liberté civile, la liberté religieuse, l'égalité devant la loi, le droit donné à chacun, et désormais inaliénable, d'agir par son opinion ou son suffrage sur le gouvernement de son pays, se sont là autant de conquêtes où ces hardis esprits ont mené nos pères, avec des plumes acérées comme l'épée, quelquesuns au péril de leur liberté, tous au prix de leur repos. Il est très vrai que ces grands principes n'ont pas reçu dans leurs livres l'expression parfaite des vérités immortelles. La polémique les a défigurés, et trop souvent les vérités n'y sont guère moins laides que les préjugés qu'elles combattent. Il vaut mieux les aller lire inscrites dans les codes qui régissent notre société libre, dégagées de toute

polémique, sons la forme de simples et pacifiques affirmations. Mais la transformation qu'elles ont subie, en passant des livres dans nos lois, ne doit pas nous cacher le mérite de ceux qui les ont professées les premiers , et ce serait une impiété de se sewir, pour les dénigrer, des progrès mêmes qu'ils' ont fait faire à la raison.

Au reste, que les défauts des écrivains du dixhuitième siècle leur viennent d'eux seuls, ou leur soient communs avec leur temps , une seule chose importe, c'est de ne s'y pas tromper. Cette précaution prise, on peut se donner le plaisir de les admirer, soit qu'ils appliquent à des réformes sensées les vérités spéculatives du siècle précédent, et que, dans un combat nécessaire contre les abus, ils se servent, au risque de les souiller de poussière, de ces belles armures de guerre enlevées du musée où elles pendaient oisives, soit qu'ils emploient la méthode et la langue du dix-septième siècle à exprimer des vérités nouvelles dans la science des sociétés humaines, ou des découvertes dans la science de la nature. Je me figure avec quel profit les jeunes esprits à qui saint Basile recommandait la lecture des poètes et des orateurs païens , devaient étudier ces livres dans lesquels la piété du saint leur avait signalé les pièges où pouvait tomber leur foi. Tel doit être le profit pour ceux qui lisent les écrivains du dix-huitième siècle à la lumière du dix-septième. S'il est vrai que plus on voit les choses de haut, plus on les voit dans leur vérité, le dix-septième

siècle étant le point le pins haut d'où Ton puisse regarder les choses de l'esprit en France, c'est de cette hauteur, où l'on respire la modération et la sérénité, qu'on jugera le plus équitablement ce que le seizième siècle a fait pour préparer la perfection des lettres françaises, et ce que le dix-huitième a fait pour n'en pas déchoir.

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