ÉLOQUENCE DE GEORGES CHASTELAIN
Quelquefois l'éloquence y remplace la rhétorique. La page suivante, où Chastelain juge le caractère et le règne de Charles VII, est d'un historien.
Par la connaissance qu'il avait des uns et des autres, et parce qu'il regardait à tout, aux fautes comme aux vertus, « Testât autour de luy devint a c( estre si dangereux que nul, tant fust grand, pouce voit cognoistre à peine là où il en estoit ; et se (( tint ferme chascun en son pas dû, de peur que « du premier mespas (faux pas) que feroit, ne fust <i pris à pied levé... » Il « corrigeoit les mauvais et « les bons honoroit : piteux estoit (avait pitié) toutes
« voyes (toutefois) du sang humain, et à mort se (( déliberoit envis (invitus, malgré lui) ; tenoit heu- <( res limitées pour servir Dieu et ne les rompoit (( pour nul accident ; mettoit jours à heure de besoc( gne (fixait des jours de travail) à toutes condicious (( d'hommes, et besognoit de personne à personne ce distinctement, à chascun ; une heure avecques ce clercs, une autre avecques nobles, une autre avecce ques estrangiers, une autre avecques gens mechacc niques, armuriers, bombardiers et semblables « gens ; avoit souvenance de leur cas et de leur ce jour estably : nul ne les osoit prévenir (venir ce avant).
ce Avoit merveilleuse industrie, vive et fresche (( mémoire ; estoit historien grant, beau raconteur, (( bon latiniste et bien sage en conseil... En toutes « choses mist règle et ordre et en toutes choses (( avoir son regart ; cognoissoit tout son estât ; sa- (( voit ses finances en gouvernement... tailloit fort ce son royaume, tenoit maigres ses hommes, pource veoit plus aux offices qu'aux gens, et à en donner, ce enqueroit de leur estât. »
Dans un portrait de Philippe le Bon, qui tourne plus vers l'apologie, on trouve, perdus dans l'amplification, des traits de peintre.
Philippe le Bon ce avoit une identité de son dece dans à son dehors ; n'y avoit qui desmentit l'ung ce l'autre, ne visaige coraige, ne coraige semblant... ce ne parloit ou qu'il fust, si non à cause; et n'y « avoit nul vide en sa parole; parloit en moyeu
« ton, ne oncques par passion ne le fist plus haut ; (( estoit égal à toutes gens, et bénigne en respondre ; « tard à promettre et plus encore en ire (colère) ; « mais esmeu, c'estoit un ennemy;... donnoit à c( temps et à poids ; oncques, je cuyde, menterie « ne lui partit des lèvres ; et estoit son scel sa bou- <( che, et son dire lettriage (lettre écrite) ; estoit (( humble aux humbles, et fort et fel (cruel) aux « orgueilleux ; fut large et libéral en dons et don- (( noit au prix de l'homme.
ce Afin que toutes voyes je ne semble flatteur, « avoit des vices en luy ; négligent estoit et noncha- (( lent de toutes ses affaires, ce qui tournoit à grand « playe à ses pays et subjects K.. )>
Dans d'autres passages, d'un caractère plus élevé, r Orateur du duc, en cherchant peut-être ce que ces admirateurs appelaient la c( suprême rhétorique, » a rencontré l'éloquence.
Par exemple, racontant l'entrée de Henri V et de Charles VI à Paris, le P"^ décembre 1420, après la guerre qui avait mis cette ville aux mains du roi anglais, et le traité de Troyes qui le faisait héritier de Charles VI, il parle du peuple se réjouissant sur le passage des deux rois, et criant a Noël. » Puis, expliquant cette joie, qui nous serre le cœur à nous, postérité de ce <( povre peuple, y> elle venait, dit-il, du souvenir « des amèrcs choses passées et horri- (i blés qui encore leur gisoient fresches devant les
1 Déclaration de tous hs h(tntf faUr, du diicJ^li. de Bourrjoyne.
c( yeiilx, » et s'ils criaient : Noël! sur le passage du roi anglais leur ennemi, « c'est qu'ils l'espéroient « estre devenu amy ou qu'il le pouvoit devenir sous « l'agrément de leur souverain et naturel seigneur, « qui ne pouvoit que les aymer ^. »
Le lendemain, une autre fête, non moins sinistre, l'entrée des deux reines, renouvelait cette triste joie. Chastelain l'excuse : ce Chascun, dit-il, peut « cognoistre, en cuydant que un peuple ne peut esc( tre ressous (rétabli) ni relevé d'une longue et ence vieillie malédiction et misère, et soy trouver en (( une apparence de repos et de soulagement, comme « cestuy povre parisien..., que certes continuement <( il fait et demene une grande exultation d'esprit (( et se degoise en toutes diverses inventions de joye (( et de solennités, comme sont nouveau ressucité ce et eslargy de prison 2. »
Si Chastelain est Bourguignon, quand il juge les querelles de la maison de Bourgogne et de la maison de France, il a le cœur français pour sentir l'humiliation de la France traitée par le roi anglais en pays conquis. « Je reviendray, dit-il fièrement, « à parler du roy anglais demeuré à Paris avecque ce le roy Charles, en grant orgueil et eslevement de ce courage, quant il se veoit assis régnant et puisce sant au noble et haut trosne françois, droit au ce milieu, ou oncques nul de ses devanciers ne par-
' Liv. I, ch. LXiv, 2 Liv. I. ch. Lxy.
ce vint par nulles ancnnes fortunes : c'estoit la cité <( de Paris, siège ancien de la royale majesté fran- (( çaise, qui maintenant sembloit estre changée de « nom et de situation, parce que cestuy roy et son « grant peuple anglois en faisoient un nouveau Lonc( dres, tant en langage comme en leur rude et fiere ce manière de conversation et de repaire (aller et ce venir) icy et la, par toute la ville, qui en fut tout (( occupée et maistriee. Et s'en alloient les testes ce eslevees en haut, comme un cerf, regardans de ce costé eux et derrière, et eulx glorifians, à l'op- (( probre et maie aventure des François, dont ils ce avoient le sang répandu largement à Azincourt ce et ailleurs, et une grande part de leur héritage ce fortrait (soustrait) par tyrannie i. »
Un sentiment de touchante pitié, dont aucune phrase de rhétorique ne gâte l'expression abondante, a inspiré cette peinture du repas de Noël du pauvre Charles VI, où, à la place des princes et hauts seigneurs qui étaient accoutumés à le servir, on voyait de ce povres vieux serviteurs des- (( habitués, peu réputés ydoines (propres à la chose), <( qui se presentoient et avoient l'exercice de hauts ce et royaux officiers, parce que les autres ne s'y (c monstroicnt. » Quelques citoyens notables étaient venus pour voir leur souverain ce les quels, quand cr ils aperçurent le roy estre si povrement accomcf pagné, en son estât si parasobre et de si peu de
1 Liv. I, cb. Lxvii.
(( fait, envers (par comparaison avec) ce que autre- « fois avoient vu et cogneu, certes le cœur leur « attendrissoit durement, et n'y avoit celuy à qui (( les larmes ne mouillassent les yeux, et c[ui, par « pitié et par compassion du cas si amer, ne parce tist et ne vuidast (quittât la salle), faisant leurs (( complaintes et soupiremens l'un à l'autre par « mémoire du temps passé, jadis glorieux et felice (( j)Our eux, à celui de lors plein d'opprobre et de « confusion pour leurs enfants K »
L'écrivain qui a tracé ce tableau a senti lui-même la douleur qu'il raconte, et cette éloquence est partie d'un cœur français.
Chastelain est en effet Français, non seulement contre le roi anglais, mais même quand il gourmande ou prêche la France. JQ a deux patries, le duché de Bourgogne et la France; mais la première est la petite, et la seconde la grande. Il a la foi politique de son temps. Le même lien qui attachait le vassal au suzerain, le duc de Bourgogne au roi de France, attache à la France le serviteur personnel du duc de Bourgogne. Chastelain se tient pour aussi Français que le duc de Bourgogne et le roi de France, et je l'en crois, quand il dit de lui : « Doncques qui Anglois ne <c suis, mais François, qui Espagnol ne Ytalien ne <c suis, mais François, de deux François, l'un roy, « l'autre duc, j'ai escript les œuvres et conten-
' Liv. I. ch. LXvn.
<( tions, et les grâces et les gloires que Dieu leur a (( envoyé en leur temps. » Et s'il s'agit de 23rééminence, il sait à qui elle appartient : « Je n'ay, ajoute- « t-il, amour à région chrétienne que à celle de c( France, ni à autre maison, tant soit exaltée, je a ne porte honneur, en comparaison d'ycelle sur (( toutes glorifiée, car c'est ycelle qui seule aucien- ♦( nement reluit et resplend K »
Il ny a pas dans tout cela de quoi qualifier Chastelain, comme on l'a fait, de grand historien du quinzième siècle ; mais il y a de quoi le signaler comme un des témoins les plus intelligents et les plus émus des choses et des hommes de cette époque. S'il reste de fait ce qu'il était de nom, chroniqueur, sa chronique est une des bonnes sources où peut désormais puiser l'histoire.
Mémoires D'OLIVIER DE LA MARCHE.
Celui qui donnait à Georges Chastelain le titre de (( suprême rhétoricien, » et qui, en un endroit de ses Mémoires, l'appelle ce son père en doctrine, son (( maistre en science, la perle et Testoile de tous (c les historiographes de son temps et de pieça, » est Olivier d(; la Marche. Il était Bourguignon. Le lieu de sa naissance est inconnu 2. A l'âge de huit
' Propsme du liv. VI.
- Ne en 1125 ou 142G, mort en 1502.
ans, étant à l'école « en la bonne petite ville » de Pontarlier, il y ftit témoin de la singulière entrée qu'y fit le roi de Naples, Jacques de Bourbon ', qui se rendait à Besançon pour s'y enfermer dans un couvent de cordeliers. Comme ce prince traversait Pontarlier, le maître d'école y mena ses écoliers, « des quelz j'étois, dit Olivier de la Marche, <i et ay bien mémoire que le Koy se faisoit porter « par hommes, en une civière telle, sans autre dif- € férent que les civières en quoy l'on porte les « fiens et ordures communément ; et estoit le Roy « demi-couché, demi-levé, et appuyé à l'encontre « d'un pauvre meschant desrompu oreiller de « plume. Il avoit vestu, pour toute parure, une « longue robe d'un gris d'un très-petit pris et « estoit ceint d'une corde nouée, à façon de cor- € délier ~. » Je cite ce passage, parce qu'il donne une première idée du tour d'esprit et de la langue d'Olivier de la Marche. On se croirait revenu à la manière nette, aisée et pittoresque de Froissart. Olivier de la Marche se faisait honneur d'être le disciple de Georges Chastelain ; il est en réalité de l'école du grand peintre en armoiries. Je retrouve dans ses Mémoires les tours de Froissart : « Le
< Mari de Jeanne II , reine de Naples ; il fut emprisonné par sa femme dans un des châteaux f oi-ts de Naples , parvint à s'évader , et , après quelque séjour en Italie, hors des Etats de sa femme, prit l'hahit de saint François. Il faut lire son histoire , probablement mêlée de roman, dans les Mémoires d'Olivier de lii Marche.
^ Mémoires, part. III, ch. l.
jour fust assez bel; » — « ce qui fust moult bel à voir, etc. » Olivier de la Marche, comme Froissait, sera plus occupé du spectacle que du fond de l'histoire.
D'abord page du duc Philippe le Bon, puis « mis et couché » premier panetier du comte de Charolais, il accompagnait son jeune maître à la bataille de Montlhéry (1465). (( J'en puis parler, dit-il, car je fa ce jour chevalier. » Il veut, pour le dire en passant, que la bataille ait été gagnée par le comte de Charolais, « ne déplaise, dit-il, à messieurs les ce historiographes françois. »
On le voit dans la suite attaché sans interruption au service si laborieux du comte, devenu Charles le Téméraire, et employé soit dans les négociations, soit dans les guerres de ce prince. Une maladie Tempécha d'assister à la bataille de Granson ; mais il combattait à Morat, et c'est à la suite de cette seconde déconfiture, que le duc lui manda, « sur sa teste, » d'enlever la duchesse de Savoye et son fils, et de les lui amener, « ce que je fi, dit-il, contre « mon cueur, et pour sauver ma vie. » Quelques mois plus tard, le duc périssait sous les murs de Nancy, et Olivier de la Marche, fait prisonnier, puis racheté, passait au service de l'unique héritir-re du duché de Bourgogne, mariée à l'archiduc Maximilien. Il y consacrait les dernières années de sa vie à l'éducation de leur fils, Philippe le Beau, le futur père de Charles-Quint.
Les Mc?noires d'Olivier de la Marche ne touchent
qu'aux principaux événements clés deux règnes de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire. Encore è'en tient-il le plus souvent à ce qu'il en a vu et connu de sa personne, et, pour lui emprunter ses paroles, « à ce qu'il a veu, sceu et expérimenté. » n donne plus de place aux « festes et esbatemens, » aux pas d'armes, combats singuliers, joutes des princes , récits de noces, banquets , « misteres » (pièces de théâtre), qui s'y jouent, qu'à la guerre et à la politique. Les noces de Charles le Téméraire avec la duchesse d'York remplissent plus d'un tiers des chroniques de ce règne ; il est vrai que ces noces durèrent dix jours. Un très court chapitre est donné aux deux grandes batailles où la maison de Bourgogne reçut le j)remier couj) mortel, Granson et Morat. Olivier de la Marche dit de la première : « Vous devrez entendre que le duc estoit ((. bien triste et bien melancholieux d'avoir perdu (( cette journée, ou ses riches bagues (joyaux) furent « pillées et son armée rompue. » Et de celle de Morat : Le duc « pour la seconde fois fust desconfit. y> Il ne faut pas lui demander les secrets de la politique ni de la tactique de son temps; mais, pour l'histoire des mœurs, il est plus que narrateur exact : il a j^ar moments des traits d'historien et des couleurs de peintre.
Bien lui en a pris de n'être pas tant qu'il le croyait élève de Georges Chastelain. Il voudrait bien lui ressembler un peu, et sans doute ce qu'il estimait le moins dans ses Mémoires est ce qu'il n'a pas
imité « du parler subtil » de sou maître. Il est plus d'uue fois teuté de s'aventurer sur ses traces , dans les voies fleuries de la rhétorique. Il dira, par exemple, au début de ses Mémoires ^ ce qu'à mi chemin « ou plus avant de son aage (il les écrivait à quarante- <( cinq ans) , il se repose et ressouage (console) sous (( l'arbre de la congnoissance , et ronge et assaveure (( (savoure) la pasture de son temps passé. » Et plus loin : « qu'entre ses amers gousts il treuve (( un assouao'ement et une sustance à merveilles (d grande en une herbe appellee mémoire. » Comme à Georges Chastelain, il lui arrive de prêcher. « 0 « princes, haults et nobles personnages, mirez-vous <( au cas du sage duc de Coimbres , fils , frère et c( oncle de roy. Ne tentez Dieu, ne son executeresse <( fortune. Ne vous fiez en force de chevalerie, de « peuple ne d'armeures, quand celle fortune a ce conduit l'impétuosité d'une sagette (flèche) si « juste et si alignée , que d'avoir accidentalement « occis un si noble prince, au milieu de ses cheva- (( liers K » Mais, lors même qu'il imite Chastelain, un goût naturel modère Olivier de la Marche, et, à la différence du commun des imitateurs, il atténue plutôt qu'il n'exagère la manière du maître. Sitôt qu'il l'oublie tout à fait, et que le vieux che-
1 II s'agit de la mort d'un dos princes les plus illustres de la Péninsule, don Pedro, duc de Coïmbre, oncle du roi Alphonse V, et ragent du royaume de Portugal, qui périt, en 1449, d'un trait d'arbalète dans la poitrine , en une rencontre armée avec le roi son neveu , dont les causes et les circonstances sont restées fort obscures.
valier qui s'avoue modestement « lay (laïque) , non c( clerc , de petit entendement et rude language , » descend des hauteurs de la « suprême rhétorique » et rentre dans son naturel, il est vif, simple, aisé, et, par le tour comme par la langue, plus près de Comines , qu'il dut connaître , ayant été mêlé aux mêmes affaires, que de Chastelain , dont il craint si naïvement d'être le disciple indigne.
Voici, sur un des plus vains faits d'armes de Charles le Téméraire, une vraie page d'histoire.
Le duc assiège Neus ^ , place forte des bords du Rhin, en révolte, avec tout le pays de Cologne, contre le prince archevêque.
(( Il tint le siège devant la dicte ville, un an en- « tier. Il détourna rivières de leurs cours. Il digua « un bras du Rhin. Ilgaigna une isle, et par les di- « gués y aloit à pié sec... Grandes batures y furent <( faictes, grands essays et assaux, et jusques à cc faire essay de nager le Rhin à cheval, la lance a sur la cuisse, pour gaigner ladicte isle, du (( commencement.... Mais si la ville de Nuz fut (( par vostre grand père ^ vaillamment approchée, <( assaillie et requise, elle fut par les Alemans (( courageusement deffendue, et y mangèrent « leurs chevaux... Ainsi vos deux grands-peres se (( trouvèrent en guerre mortelle, l'un contre l'aul-
^ Ville de Prusse, de la régence de Dusseldorf.
- Il s'adresse au jeune Philippe le Beau, petit-fils du duc Charles et de l'empereur Maximilienj lequel était venu au secours des gens de Cologne.
<( tre , pour le faict de la ville de Xuz ; et s'apro- € clierent si-pres l'im de raiiltre, que chacun ii d'eulx pouYoit veoir, de son pavillon, et le logis « et l'ost de son ennemy : et ne faut pas douter <( que tant de gens-de-bien d'une part et d'aultre , « si près logés les uns des autres, ne vouloyent « point perdre le temps : tellement que durant six « jours , que les deux osts furent ainsi approchés , (( maintes ecarmouclies et maintes appertises d'ar- (.( mes y furent faictes , et tant que ce fut une escole (.( d'honneur, et pour apprendre le métier de la « guerre K » Olivier de la Marche écrivait cette page à soixante ans passés. On ne la dirait pas écrite de la main d'un sexagénaire.
Quelle était la cause de cotte guerre entre le duc de Bourgogne et r(împereur d'Allemagne? Ne le demandons pas à Olivier de la Marche. Il ne regardait pas si avant. C'est Comines qui nous l'apprendra.
Notre chroniqueur a pour peindre les hommes plus d'un trait de cette force. Ici, c'est Philippe le Bon a qui estoit dur à courrouce (qui avait de la <( peine à se fâcher) , et n(^ se rapaisoit pas legiere- (( ment ; mais quand il pardonnoit aucun mesfait, il « le mettoithors de sa souvenance. » Ailleurs, c'est Louis XI, qui, pour brouiller Philip])e le Bon et son fils, (( trafiquoit débats entre les serviteurs du « duc et M. de (.'liarolois, » et, plus loin, ce qui tous-
1 lutioduction, «•ha)), v.
<i jours avoit la dent sur le duc de Bourgogne. » Le portrait j ou i)lutôt l'esquisse tracée , à plusieurs reprises , de ce prince , remplit l'idée que nous nous en faisons. « Il vivoit, dit Olivier de la Marche, « l'espee au poing, et avec tous ses voisins, et ce <( qu'il ne pouvoit faire par amour , il le faisoit par (( craincte... Il donnoit volentiers, et vouloit sça- <( voir où et à qui... Il es toit puissant de corps et (( d'amis, pompeux d'iiabillemens et curieux d'estre a accompaigné... Il aimoit la cliace sur toutes « choses, et volentiers combatoit le sanglier, et en <( tua plusieurs. Il aimoit le vol dulieron. Il aimoit « la musique, combien qu'il eust mauvaise voix ; (( mais toutefois il avoit l'art, et fit le chant de <( plusieurs chansons bien faictes et bien notées... <( Il estoit tel qu'il vouloit que l'on feist ce qu'il (( commandoit, sur peine de perdre la teste... »
L'introduction , d'où sont tirés ces passages, est adressée à son jeune élève. Elle se termine par cette phrase : « Ainsy finit le présent escrit, dont « il vous fait humble présent, se recommandant à (c vostre noble grâce, » et dans une ligne à part, comme en manière de devise :
(( Tant a souffert la Marche. J)
Pourquoi ce gémissement du vieux chevalier?
Est-ce la tristesse d'un serviteur attaché cinquante
ans à une glorieuse maison , qui la voit ruinée , et
jusqu'au titre de ses princes anéanti? Est-ce sou-
venir de son rude service auprès du dernier de ces princes? Il eut sans doute ces deux douleurs à la fois ; mais , s'il regrette amèrement la chute de la maison de Bourgogne, du moins il conserve le « bon espoir » que le petit-fils du duc Charles c( la remettra sus. y) De son service auprès de ce j^rince, il ne lui est resté que l'effroi de s'être vu sous la jouissance d'un furieux qui commandait à ses serviteurs des choses insensées, et qui voulait, sous peine de mort, être obéi.
Quelle qu'en ait été la cause, cette disposition mélancolique ^ est un trait intéressant du caractère d'Olivier de la Marche. On lit avec plus de confiance les chroniques d'un homme qui paraît sentir si vivement les blessures de la vie. Il difiere encore de Georges Chastelain par une qualité qui n'ajoute pas peu à cette confiance. Il n'enfle pas ses pensées , et il ne dit que ce qu'il peut. Il a caractérisé, sans y songer, son maître, en parlant des « em- « prises qui ne sont pas venues à souhait et selon le <( désir des hauts entrepreneurs. » La sienne a réussi, parce qu'il n'a entrepris que ce qu'il pouvait achever. S'il n'a pas eu la fortune bruyante de Georges Cliastelain, il n'en a pas eu les disgrâces. Tous deux ont été sujets de la maison de Bourgogne; mais Georges Chastelain est un Bourguignon de la
1 Vingt ans auparavant il écrivait : a Je pren plus de plaisir à parachever le chemin, non cognu par moy , bous l'espoir et fiance de Dieu Tout-Puissant, que je ne feroj' (et feust il possible) de retourner le premier chemin. )> Préface des Mémoires.
partie flamande du duclié; Olivier de la Marche est uu Bourguignon de la partie française.