VIII
LES CHRONIQUEURS DE LA MAISON DE BOURGOGNE. — GEORGES CHASTELAIN, SA RHÉTORIQUE, SA LANGUE.
Ce caractère est. commun, avec des nuances, à toute une école de chroniqueurs , non moins oubliés que Christine de Pisan, et qui fleurirent, pendant les deux premiers tiers du quinzième siècle, à la cour des ducs de Bourgogne, où les lettres françaises semblent s'être réfugiées durant l'éclipsé de la royale maison de France, de Charles Y à Louis XI. Le plus illustre fut Georges Chastelain ^. Il appartenait à une famille noble de Flandre. Après des études hâtées, il se mit à voyager. Il visita plu-
1 Né à Alostou à Gand, entre 1415 et 1420.
sieurs cours, fit là guerre, fut emj^loyé à des négociations auprès de personnages considérables, y apprit les choses et les hommes, devint panetier, puis conseiller privé de Philippe le Bon, puis son historiographe, avec une pension de trente-six sous par jour, en monnaie de Flandre, sous condition « de mettre en escrit choses nouvelles et moralles, en quoy il est expert et cognoissant, et aussi mettre en fourme ( forme ) par manière de cronicque , fais notables, dignes de mémoire, advenus par chi-dedevant , et qui ad^dennent et peuvent souvente fois advenir. »
Peu d'écrivains ont été plus admirés de leur vivant, et plus vite oubliés après leur mort.
Par certaines choses qui s'écrivaient à sa louange, on peut juger en quel renom était Georges Chastelain. Voici ce que dit de lui dans « une epistre en rimes, » maistre Jehan Robertet, secrétaire de monseigneur de Bourbon :
En la douceur des tiens (écrits) mon œul s'enyvre,
Ton beau dire sur tous plaisir me livre ;
Et mes adùs (toujours) soit en rime ou en prose,
Trop plus souef (doux) qu'en may la belle rose.
Tu ressembles Gorgias Léontin,
En oroison Titu-Live ou Justin,
Et Saluste qui fit le Juj:^urtin.
Pour commenter te rends équal à Jule (César)
Nul austre escrit le tien point ne recule,
Avec les bons, soit Lactance ou Homère,
Te puis logier, car fils es de leur mère.
Pauvres vers , mais témoignage curieux du savoir des lettrés d'alors, et du progrès qui restait à faire,
pour qu'il s'y mêlât le goût , qui seul rend le savoir fécond.
Au fort de cette popularité, entouré de disciples, Georges Chastelain mourait à Yalenciennes K Un tombeau magnifique lui était élevé. Il semble qu'à ce moment la postérité va commencer pour lui. Ge qui commence , dès le lendemain de sa mort , c'est l'oubli. L'imprimerie, qui vient de naître, publie sous son nom des ouvrages qui ne sont pas de lui, et néglige ses manuscrits, qui peu à peu disparaissent. Son nom a le même sort.
Pourquoi cet oubli si rapide, après cette popularité si éclatante ?
La fortune littéraire de Ghastelain commence et finit avec la fortune politique de la maison de Bourgogne. Les deux fortunes ont je ne sais quoi d'enflé et d'excessif qui fait présager une chute prochaine. Avec Charles le Téméraire s'éteignait jusqu'au titre de duc de Bourgogne. Lui mort, qui donc pouvait prendre soin de mettre en lumière les annales de sa maison? Ce n'était pas sa fille, Marie de Bourgogne, qui, mariée à l'archiduc d'Autriche, Maximilien, mourut après quatre ans de mariage, et qui ne pouvait guère s'entretenir avec son mari de la gloire passée de sa famille, Maximilien n'entendant pas le français et Marie ne sachant pas l'allemand. Ce n'était pas non plus le jeune archiduc qui, sans cesse en guerre avec la France ou avec la Flandre ,
1 20 mars 1474.
était trop occupé de son propre agrandissement, pour se soucier de l'histoire d'une maison désormais absorbée dans la sienne.
Est-ce en France qu'on jDOUvait songer à répandre, par l'imprimerie, les chroniques de Chastelain? L'historiographe des ducs de Bourgogne était fort mal noté dans la noblesse et autour du roi, depuis la publication d'un écrit en vers, composé au temps des querelles entre Charles VII et Philippe le Bon, où la France n'avait pas le beau rôle, ce J'avois fait, « dit-il, ung livret à l'enseignement de raison (( saine... Les François le prirent aigre , et en fus « durement mes-volu (mal voulu) jusques à estre ce menacé de grief de corps, qui feust ( eût ) pu venir c( jusqu'à la main mise *. » Les Français n'avaient pas si grand tort de le prendre mal, quand ils lisaient, entre autres choses, dans ce « livret » :
Bien cognoissons que vous avez uu thronrm
Par dessus nous plain de gloire ancienne,
Et qu'en vos mains tenez ceptre et couronne
Où tout l'honneur du siècle s'avironne
Se (si) cours avoit vertu cotidienne.
Mais vanité de gloire tenienne
Vous a les cueui's si pus (nourris) de son buvrage
Que la hantise en est fiere et sauvage.
Vostre orgueil gi'ant et haultaines manières,
Vos cueurs essoiirs (ayant pris l'essor ?) en nouvelle fortune.
Avec mespris de nos povres tannieres
Que vous pensez fouler de vos bannières ,
Se Dieu gardoit ]iour nous telle infortune :
Tous ces points cy nous sont cause oppoitune
D'entrer droit-cy en ceste parole aigre
Que plcust à Dieu, et cause y eut plus maigre
' Préface d'j r/i.r/jo5»cton sur vérité mal prise.
On ne s'avisait pas de trouver mauvais des vers de Chastelain, mais on ne goûtait pas la leçon, en forme de prône, que le moraliste * de Philippe le Bon donnait à la France , en soixante-dix couplets, et peu s'en fallut, à l'en croire, qu'il ne lui en arrivât malheur. Plus tard, il essaya de justifier son « livret » dans un écrit en prose, en forme de dialogue, ou « Dame Françoise Ymaginaciou, » attaque le poème, et « sire Entendement » le défend. Il ne paraît pas que les raisons de ce sire Entendement » aient ramené les esprits à Chastelain, bien que « la fin preentendue de l'œuvre » fût, comme il le dit, « durée et stabilité du noble royaume (( de France soubz di\âne protection, et la cause, c( remontrance a chascun de son droit et de son (( tort, avecques justification de celui qui est (( humble et leal envers Dieu et homme, la ou il (( doit *. »
Le successeur de Charles VU, Louis XI, avait eu sa part dans ces « remonstrances. » Pour n'en citer qu'un exemple, propre à faire apprécier à la fois l'historien et l'écrivain, Chastelain se représente, après le travail que vient de lui coûter le récit d'une négociation épineuse, « s'étant couché, pour prendre (( repos naturel en dormant. » Tout à coup, ce il « trouva son entendement qui laboroit en vision « spirituelle. » Il rêve qu'il est couché dans une
1 C'est un des titres officiels de Chastelain. ^ Au début du livre IV de ses Chroniques.
chambre, à côté de la chambre où dort le roi de France. Une dame, « noblement habituée {habitus, a attitude) et en grand atour, » heurtait à la porte du roi. On ne lui ouvrait pas. Impatientée, a elle « tira de dessoubs son manteau un gros pesant marc( teau; » elle le fit tomber a sur l'huys clos, et en « fit voler la serrure. » Alors interpellant le roi , elle lui met sous les yeux toute la suite de ses actions, sévèrement appréciées, et termine ainsi sa harangue, plus semblable à un sermon qu'à un discours politique :
<i Cesse, Loys, cesse, te prie, reviens à toy et à <( ta royale nature, et si legiereté ou senestre conseil (L te ont mené hors de voie par aucune fragihté de a passion, retourne à toy mesme et amodere ces a extrémités vicieuses qui te procurent blasme et (£ plaie, et domage enfin à ton salut. »
Ainsi parle la dame, et Chastelain trouve ses imputations si justes, qu'il « délibère, dit-il, de les (i réciter et mettre par escript, afin de faire plus <i claire histoire. »
Cette sévérité du chroniqueur bourguignon envers la France suffirait seule pour expliquer l'oubli où tombèrent tout à coup, dans notre pays, les œuvres et le nom de Chastelain. J'en vois une autre cause, d'un enseignement plus utile dans une histoire de la littérature; française ; c'est le tour d'esprit de l'écrivain et le caractère de sa langue. Je doute que Chastelain ait été un disciple de Froissart. S'il l'a été, c'est un de ces disciples qui ne retiennent
pas la leçon du maître. Rien ne diffère plus des grâces naïves du chroûiqueur de Valenciennes que les récits, en forme d'amplification oratoire, de Georges Cliastelain. Je le croirais plutôt disciple de Christine de Pisan, et même, en remontant plus haut, de l'école du Roman de la Rose. Il avait été poète, en effet, avant d'être chroniqueur, au temps où tous les poètes s'inspiraient de ce modèle. Devenu chroniqueur, sans cesser d'être poète, il continue d'en imiter fidèlement les allégories, et l'on vient de voir qu'à l'exemple de tous les auteurs du quinzième siècle, y compris Froissart, il lui emprunte le lieu commun du songe ^
Les amplifications et l'enflure de Chastelain ne pouvaient pas être longtemps du goût de la France, même au quinzième siècle.
Sa langue n'est pas non plus la bonne langue du temps. Elle ressemble à la nationalité bourguignonne. C'est un mélange des idiomes divers que parlaient les populations flamande, wallonne et française, dont se composait cette nationalité confuse et incohérente. Comparée à la langue qui se parlait à Paris, elle sentait sa province. Le vrai français d'alors, c'est celui qu'écrivaient l'auteur ou les auteurs des Cent Nouvelles nouvelles ^; c'est celui que s'apprêtait à écrire un contemporain de Chastelain, Philippe de Comines, qui, né lui-même
1 Voir au chapitre suivant, § v.
^ Yoir au livre II, ch. i, § m.
sur une terre bourguignonne, quittait en 1472 son pays natal, et allait porter sa fidélité et ses talents là où il devait trouver la langue la plus appropriée
a son génie.
Où Froissart raconte, Chastelain amplifie. Où Comines pense, Chastelain déclame. Sa langue, chargée et redondante, ne prépare pas à la langue sobre et simple de l'historien de Louis XI. L'oubli, venu si vite pour lui, était donc juste. Cependant cette première image de l'histoire sous la forme de jugements, de portraits et de réflexions morales, que j'ai saluée dans Christine de Pisan, j'ai plaisir à la revoir dans Chastelain, plus chargée de mots et plus bouffie, mais plus fière et plus vivante.