DE LA MORALE CHRÉTIENNE DANS COMINES
Cependant, tel est le besoin qu'ont les esprits élevés, même dans les temps les plus corrompus, d'une règle du bien et du mal, qu'à défaut de la morale générale qui lui eût montré le mal dans certains succès, Comines le voit du moins dans les revers, qu'il attribue à l'ignorance des princes et à leur peu de foi. Il reconnaît la main de Dieu dans cette chute si rapide de la maison de Bourgogne, dans les emportements, avant-coureurs de la chute, auxquels s'abandonne le dernier de ces grands vassaux qui, depuis un siècle, tenaient en échec leur suzerain. Ses réflexions sur cet événement, le plus considérable du quinzième siècle, sont graves et éloquentes.
« Je l'ay veu, dit-il de Charles le Téméraire, c( grant et honnorable prince, et autant estimé et « requis de ses voisins, ung temps a esté, que nul
Ki prince qui fnst en la crestienté, ou par adventure d plus. Je n'ay veu nulle occasion pourquoy plus « tost il deubst avoir encouru l'ire de Dieu, que de « ce que toutes les grâces et honneurs qu'il avoit (( receuz en ce monde il les estimoit toutes procé- (( der de son sens et de sa vertu, sans les atribuer « à Dieu, comme il dobvoit : car à la vérité il avoit « de bonnes et vertueuses parties en luy... Il désic( roit grant gloire, qui estoit ce qui plus le mettoit « en ses guerres que nulle aultre chose, et eust bien « voulu ressembler à nos anciens princes dont il a c( esté tant parlé après leur mort : hardy autant que (( homme qui ait régné de son temps.
(( Or sont finies toutes ces pensées et le tout « tourné à son préjudice et honte, car ceulx qui « gaignent en ont tousjours l'honneur. Je ne srau- (c roye dire vers qui Nostre-Seigneur s'est montré « plus courroucé, ou vers luy, qui mourut souldai- « nement en ce champ sans gueres languir, ou vers « ses subjectz, qui oncques puis n'eurent bien ne € repos... Je seroye assez de l'opinion que Dieu (( donne le prince selon qu'il veut pugnir et chas- (( tier les subjectz, et aux princes les subjectz, ou « leurs couraiges disposez envers luy, selon qu'il (( les veult eslever ou abaisser K »
Un progrès de plus dans la langue, et l'on s'imaginerait lire une de ces pages où Bossuet montre le doigt de Dieu dans les chutes des empires et la dis-
t Liv. Y, cb. IV.
paritiou des peuples, et épouvante la sagesse humaine de la fragilité de ses établissements.
Je ne sais par quelles beautés de sentiment et d'expression un historien de génie, racontant au plus beau moment de la langue, la mort de Louis XI, aurait surpassé Comines, dans ces pages si originales, où il raconte la fin de ce prince, alors que son barbier et son médecin, qu'il avait « haulsez, trop à (( coup et sans j^ropos, » lui viennent dire en « brief- « ves paroles et dures » qu'il n'y a j)lus de remède à son mal et qu'il faut penser à sa conscience.
Ce récit est peut-être le meilleur morceau de prose française qui ait été écrit dans les dernières années du quinzième siècle K Les terreurs de Louis XI, celui de tous les hommes, qui « craignit le plus la (( mort et fit le plus de choses pour cuyder j mettre (( remède ; » la peur qu'il a de ses j)ropres enfants, redoutés presque plus que la mort, et dont il fait fouiller les gens, « pour veoir s'ilz n'avoient point « de brigandines soubz leurs robes ; » les rudesses de son médecin, auquel il croit acheter à prix d'argent une prolongation de vie, et qui le menace, s'il le renvoyait, « de ne pas vivre huit jours après ; » enfin, la dernière heure arrivée, quand la foi s'est rendue maîtresse de la peur, le courage tranquille du mourant, les ordres donnés pour sa sépulture, et sa mort, « en grant santé de sens et d'entende-
1 La première partie des Mémoires de Comines a été éciite de 1488 à 1494; la seconde, de 1497 à 1501 et au delà.
« ment ; » tout cela est raconté avec une éloquence d'autant plus pénétrante, que Comines, en écrivant ces admirables pages, se croit sincèrement tel qu'il se donne, « un homme qui n'a grant sens naturel <( ne acquis, mais quelque peu d'expérience. y>
L'idée de comparer les ce maulx et douleurs que « souffrit le roi Loys » à ceux qu'il avait fait souffrir à autrui, et de les considérer comme des punitions qui lui ont été données en ce monde « pour en avoir moins dans Taultre, » est une inspiration de la foi la plus naïve et de la raison la plus élevée. La peine que Louis XI avait le plus souvent infligée aux autres, c'était l'emprisonnement avec d'odieux raffinements, <( comme caiges de fer et d'aultres de « boys. » Comines nous fait voir au Plessis-lès- Tours l'inventeur « des rigoureuses ]3risons, en de <( semblables et jîlus grandes et en aussi grant « paour et plus grande que ceulx qu'il y avoit te- (( nus. »
(( La 2^orte du Plessis, nous dit-il, ne se ouvroit « qu'il ne fust huict heures du matin et ne baissoit « le pont jusques à ladicte heure, et lors y entroient «. les officiers : et les capitaines des gardes met- «. toient les portiers ordinaires, et puis ordonnoient « leur guet d'archiers, tant à la porte que parmi (( la court, comme en une place de frontière estroi- <( tnmrnt gardée : et nul n'y entroit que par le gui- « chet et que ce ne fust du sceau du roy, excepté <( quelque maistre d'iiostel et gens de ceste sorte, <( rjui n'alloieut point devers luy. Est-il donc pos-
« sible de tenir un roy, pour le garder plus honnes- (( tement, en plus estroicte prison que lui mesme <( se tenoit? Les caiges où il avoit tenu les aultres (( avoient quelques huict pieds en carré; et luy, (( qui estoit si grand roy, avoit une bien petite court <( de chasteau à se proumener : encore n'y venoit il <( gueres, mais se tenoit en la gallerie, sans partir <( de là, sinon que par les chambres alloit à la <( messe, sans passer par ladicte court. Youldroit € l'on dire que ce roy ne souffrist pas aussi bien ((. que les aultres, qui ainsi s'enfermoit et se faisoit <( garder, qui estoit ainsi en paour de ses enfans et <^c de ses prouchains parens, qui cliangeoit et muoit <( de jour en jour ses serviteurs et nourriz (com- <( mensaux), et qui ne tenoientbien et honneur que <( de luy ; et en nul d'eulz ne se osoit fier, et s'en- « chaisnoit ainsi de si estrange chaisne et clostures? (( Si le lieu estoit plus grand que d'une prison com- « mune, aussi estoit il plus grand que prisonniers « communs. »
En lisant les Mémoires de Comines, on pense aux plus grands noms de l'histoire des lettres. Tout à l'heure, ses remarques sur le rôle du parlement anglais m'ont rappelé Montesquieu. Les beaux récits de la mort de Charles le Téméraire et de Louis XI m'ont fait souvenir de Bossuet. Dans le morceau qui suit, je crois retrouver la profondeur d'observation de Tacite, avec je ne sais quoi de naïf qui en écarte tout soupçon d'exagération. Le duc de Bourgogne venait d'être défait devant Nancy. Louis XI en re-
çoit la nouvelle au Plessis-lès-Tours. Il mande sesprincipaux capitaines et d'autres grands personnacres, et leur communique les lettres qui annonçaient la déconfiture du duc, mais ne disaient rien de sa mort. Comines pénètre leurs sentiments et peint leur attitude : a Tous, dit-il, en feirent signe de (( grant joye, et sembloit à ceulx qui regardoient les (( choses de bien près qu'il j en avoit assez qui s'y c( efforçaient, et nonobstant leurs gestes, qu'ilz eus- « sent mieux aymé que le faict du dit duc fust allé c( aultrement. La cause pourroit estre que le roy (( estoit fort craint, et ilz se doubtoient que, s'il se ce trouvoit tant au délivre (si débarrassé) d'ennemys, (( qu'il ne voulsist muer plusieurs choses, et par (( especial estatz et offices : car il y en avoit beau- (( coup en la compagnie, lesquelz en la question du c( bien public et aidtres du duc de Guienne *, son c( frère, s'estoient trouvez contre luy. Après avoir (( parlé une pièce aux dessusdictz. il ouytla messe^ a et puis feit mettre la table en sa chambre, et les (c feit tous disner avec luy : et y estoit son chancece lier, et aucunes gens de conseil. Et en disnant « parla tousjours de ces matières, et sçay bien que ((. moy et aultres prinsmes garde comme disneroieut « et de quel appétit coulz qui estoient en ceste ta- « ble ; mais à la vérité (je ne seay si c'estoit do <i joye ou de tristesse) ung seul (aucun) par sem-
1 Ce piince avait profité de l'absence du roi pour quitter Poitici-s et aller en Bretagne se joindre aux seii^ncurs ligues contre Louis XI, dans la ligue dite au Bien public (llGi).
<c blant ne mangea la moytié de son saoul... K » Est-ce Comines ou Montaigne qui a écrit ces piquantes et éloquentes paroles sur l'ignorance des grands :
(L Encoresneme puis-je tenir de blasmer les sei- <( gneurs ignorans. Environ (autour de) tous sei- (( gneurs se trouvent voulentiers quelques clers et <( gens de robbes longues (comme raison est) et y <( sont bien seans, quant ilz sont bons, et bien dan- <( gereux quand ilz sont aultres. A tout propos ont <( une loy au bec, ou une hystoire : et la meilleure « qui se puisse trouver se tourneroit bien à mau- <( vais sens ; mais les saiges, et qui auroient leu, n'en « seroient jamais abusez ; ny ne seroient les gens « si hardys, de leur faire entendre mensonges. Et <( croyez que Dieu n'a point estably l'office de roy (( ne d'aultre prince pour estre exercé par les bes- (( tes, ne par ceulz qui, par vaine gloire, disent : c( Je ne suis pas clerc, je laisse faire à mon conseil, <( je me fie en eulz ; » et puis, sans assigner aultre <( raison, s'en vont en leurs esbatz. S'ilz avoient u esté bien nourris en la jeunesse, leurs raisons <( seroient aultres : et auroient envie que on esti- <( mast leurs personnes et leurs vertus^. )j
1 Liv, Y, ch. X, ^ Liv. II, ch. VI.