XIII
LA POLITIQUE FAIT SON ENTRÉE DANS L'HISTOIRE, — DE LA LAN- GUE DAJs^S FROISSART ET DANS COMINES.
Une cliose résume et caractérise à la fois toutes les nouveautés dont s'enrichit la science historique sous la plume cle Co mines. Par lui, la politique fait son entrée dans l'histoire. Non qu'avant Comines et son maître Louis XI, la politique ne fût déjà dans les faits, et n'eût sa place dans les conseils des princes. Charles Y était un roi politique, lui qui, guerroyant contre le roi d'Angleterre, Edouard III, faisait alliance avec l'Ecosse, mariait son frère Philippe le Hardi à l'héritière des provinces flamandes, pour que l'héritage ne tombât pas aux mains d'un prince anglais, renversait en Castille le protégé de l'Angleterre, Pierre le Cruel, et méritait qu'Edouard dît de lui : c( Il n'y eut oncques roy de France c( qui moins s'armast, et si n'y eut oncques roy qui « tant me donnast à faire. » Mais, soit qu'en effet les clioses ne se ressemblent pas, soit que la profondeur d'esprit du moins guerrier des rois de son temps, et du moins clievalier des gentilshommes, Louis XI, me fasse illusion, il me semble qu'entre la politique de Charles V et la sienne il y a la même différence qu'entre des résolutions sensées que suggère la nécessité, et un plan de conduite longuement mûri, entre un instinct et un art. Charles V suit les événements, Louis XI les devance. Avec
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Louis XI il est donc venu quelque chose de nouveau dans la France moderne, et si la politique ne commence pas avec lui, par lui elle fait un progrès considérable. En même temps il entre quelque chose de nouveau dans l'histoire par le témoin et le confident de Louis XI, Comines, du même tour d'es~ prit que lui, et dont on pourrait dire, en comparant le serviteur au maître : à politique, politique et demi.
Je vois, dans Comines, des causes et des effets, les passions et ce qu'elles font faire de fautes, les desseins secrets sous les apparences publiques; moins de costumes que dans Froissart, mais plus d'hommes; je vois les mobiles politiques de l'époque, semblables à ceux de toutes les époques; je vois pourquoi certaines entreprises échouent, et pourquoi d'autres réussissent ; lequel eût le mieux valu, dans certaines affaires, du courage ou de la prudence. Je n'assiste plus, comme dans Froissart, à un vain spectacle, dont le sens et la moralité m'é« chappent ; je sens mon jugement se fortifier du jugement d'un homme supérieur, qui m'ai)prend à connaître mon temps par le sien.
Froissart, c'est le drame sans ce qui l'explique, sans sa moralité ; Comines, c'est le drame complet, moins quelque mise en scène, qui n'y eût pas beaucoup servi. Indiquer les causes des événements et les motifs des actions ; entre ces causes, distinguer les véritables des apparentes ; entre ces motifs, discerner ceux qui ont déterminé les actions de
ceux qui n'ont servi que de couverture ; descendre dans le fond de rhomme et découvrir la pensée secrète sous le rôle ; enfin, par une réserve admirable, quand les événements ont été trop grands ou trop soudains pour s'expliquer par des raisons humaines, y voir le doigt de Dieu; voilà, ce semble, une première ébauche de l'histoire assez belle; et si ce n'est pas encore l'histoire dans sa perfection, c'est qu'il y manque la dernière et siTjDrême convenance, une langue mûre pour des expressions durables.
Admirons, cependant, quels progrès la langue française a faits depuis Froissart. On y compte moins de mots étrangers, moins de saxon, moins de gaulois, moins de latinismes ; la phrase a plus de variété. Mais voici k, o:rande différence : la lano-ue de Froissart est surtout descriptive. Elle s'arrête aux contours et aux couleurs des choses qui se voient. Même quand elle peint les passions, elle n'en exprime que les signes extérieurs et la pantomime. Semblable aux naïfs bourgeois de son temps, qui-, rentrés au logis après la représentation d'un mystère, pensaient plus à le raconter qu'à l'expliquer, Froissart n'a })as la curiosité des causes : c'est assez des eflets pour l'occuper et le contenter.
La curiosité de Comines est d'une autre sorte. Elle s'attache surtout aux choses qui ne se voient pas, aux volontés et aux i)ensées. Son génie naturel l'y portait. Il était né pour la négociation et le
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conseil, et sa condition le mena tout d'abord où ce génie devait trouver le plus matière à s'exercer. Conseiller de deux princes qui ne lui donnaient pas moins à penser par leur dissimulation que par leur confiance, chambellan à une époque où le chambellan mangeait souvent avec le prince et couchait dans la même chambre, sinon dans le même lit ^, cette curiosité des cœurs était à la fois son principal emploi, son moyen de fortune, et, en cas de péril, sa défense. Quoiqu'il sût manier Tépée, comme tout homme de naissance, et qu'il n'y ait pas de vanterie dans ce qu'il dit de son courage invsouciant à la bataille de Montlhéry, « où il eut moins de craincte, dit-il, qu'il n'eust jamais en lieu où il se trouvast depuis, » il jouait plus volontiers sa partie à la table du conseil que sur le champ de bataille, et était plus prêt aux négociations qu'aux coups d'épée^. A la différence de Froissart, qui est tout yeux et tout oreilles à la représentation du m^stère, Comines songe à ce qui l'a préparé et à ce qui en sera le dénoûment.
De là, dans sa langue, au lieu des vives couleurs de la description, les nuances délicates de la réflexion. C'est encore de la peinture, mais transportée des actions aux intentions, des effets aux
< Il passa à Paris « avec le roy Loys , demi an sans bouger , logié «s Toumelles,s mangeant et couchant avec luy ordinairement. »
- ce Nous connaissons, disaient les Vénitiens (1494), ledit seigneur d'Argenton, pour une personne aussi habile et sagace qu'on le puisse exprimer, j;
causes. La prose française semble entrer plus avant et d'un pas plus ferme dans le monde moral. î^ous la voyons s'accroître et s'enricliir. de moment en moment, soit de ce que découvre le sagace conseiller dans les âmes violentes et profondes de ses maîtres, soit de ce qu'il démêle de ses propres sentiments, dans la voie ^dissante où marche le confi dent des princes, entre la faveur qui vient plus de caprice ou d'habitude que d'estime, et la disgrâce où l'on tombe plus souvent par ses qualités que par ses défauts.
Aussi n'est-il pas étonnant que Montaigne l'ait eu en grande estime. Il possédait un exemplaire des Mt moires, en tête duquel il avait écrit : cc Vous ^( y trouverez le langage doulx et agréable, d'une « naïfve shni^licité ; la narration pure, et en laquelle « la bonne foy de l'aucteur reluit évidemment, « exempte de vanité parlant de soy, et d'affection « et d'envie parlant d'aultruy. Ses discours et exce hortemens accompaignez plus de bon zèle et de « vérité que d'aulcune exquise suffisance; et, tout « par tout, de l'auctorité et gravité, représentant « son homme de bon lieu et eslevé aux frrands af- « fa ires '. »
Je trouve dans un plan d'éducation rédigé par ]Mélanchthou pour Jean-Frédéric, duc de Stettin et de Poméranic, un détail qui prouve quel cas on faisait, dans l'Allemagne du seizième siècle, des
1 Essais, liv. II. cb. 10.
Mémoires de Philippe de Comines. Dans ce plan, Mélanchtlion propose d'employer une partie de l'après-midi à la lectm^e, soit de Salluste, soit de Jules César, soit de Comines '.
^ Lettres, liv, I, lx.