FAUX-SEMBLANT
Yoii-e, voir, mais g'emple (j'emplis) ma pance
De bons morciaux et de bons vins,
Tiex (tels) cum il affiert (appartient) à devins (gens d'Eglise).
' LE DIEU d'amour.
Tu vas préeschaut povi'eté.
FAUX-SEMBLAKT.
Yoii\ mes liche sui a planté ;
AEùg combien que povre me faingne,
J'ameroie miex l'acointance
Cent mile tans (fois) du Roi de France,
Que d'ung povre, par nostre Dame !....
Tout éust-il ausine bonne ame
Quand ge voi tout nus ces truans
Trembler sor ces femiers puans
De froit, de fain, crier et braire,
Ne m'entremet de lor affaire.
S'ils sunt à l'ostel-Diex porté,
Jà n'ièrent par moi conforté
Que d'une aumosne toute seule
Ne me paistroient-il la geule,
Qu'ils n'ont pas vaillant une sèche :
Que donra qui son coutaus lèche * ?
Je perdrais des paroles à faire remarquer la vigueur de cette peinture. Tartufe, au cinquième acte, de Tartufe n'est pas plus dur que Faux- Semblant, et sa magnifique langue n'est pas plus forte ni pluK précise que l'énergique bégayement de son aïeul.
Mais à qui donc Faux- Semblant offre-t-il le secours de son ministère ? Eh ! au riche usurier. Et si l'on lui en demande la raison : a C'est, répond-il, que (( le riche, qui pèche plus que le pauvre, a bien plus « besoin de mon assistance au dernier moment. »
Ici Jean de Meun se sert de Faux-Semblant luimême, qui n'est que le type de l'ordre des moines mendiants, pour attaquer cet ordre, dont la que-
' Edition Méon, vers 111 21 et suivants.
relie avec l'Université agita le règne de saint Louis. Jean de Meun tenait pour l'Université ; c'était la cause des libres penseurs. Il imagine un trait comique ; il fait donner raison à l'Université par un moine mendiant. C'est Faux-Semblant lui-même qui se déclare le champion de Guillamne de Saint- Amour, dont il rime longuement le plaidoyer contre les mendiants *.
« Quel était, demande le dieu d'Amour, le grief de Guillaume?
— Il voulait, dit Faux- Semblant, que je travaillasse. Moi, travailler!
J'aim miex devant les gens orer Et affubler ma renardie Du mantel de papelardie.
D'ailleurs, qui travaille dans ce monde, si ce n'est à voler? Que font baillis, prévôts, bedeaux, maires, que voler? Moi, je trompe trompés et trompeurs, et vole volés et voleurs.
— Me ser\4ras-tu à mon gré ? demande le dieu d'Amour.
— Votre père ni votre aïeul n'auront eu de sergent plus loyal.
— Comment! la loyauté est contre ta nature.
— Fiez-vous à moi. Il n'est gages, lettres ni témoins, qui vous assureraient de ma fidélité. )> Dernier trait de cette vigoureuse ébauche du faux
* Guillaume de Saint- Amour, docteur de Sorbonne et chanoine de Beauvais , auteur des Pei'ils des derniers temps , livre hardi qui fut condamné par le pape.
dévot, aussi vieux que les religions, aussi indestructible qu'elles.
Le dieu ordonne l'attaque du château. Faux- Semblant et Contrainte-Abstenance, s'amie, s'apprêtent à combattre avec les armes qui leur sont propres. Celle-ci s'affuble d'une robe de camelot, couvre sa tête d'un large chapeau de nonne, sans oublier son psautier ni ses patenôtres. Faux-Semblant, babillé en frère mendiant, suspend une Bible à son cou, et s'appuie, en guise de bâton, sur une potence. Dans sa manche est caché- un rasoir d'un acier tranchant. Ainsi accoutrés , nos pèlerins vont trouver Malebouche, un des gardiens du château. Celui-ci les reçoit bien : touché jDar un sermon de Faux- Semblant, il se met à genoux pour se confesser ; mais , tandis qu'il baisse la tête avec contrition , Faux- Semblant le saisit à la gorge , l'étrangle, et, de son rasoir, lui coupe la langue. Tel soldat, tel exploit.
Dans son Testament, Jean de Meun continue à poursuivre Faux- Semblant; mais, cette fois, c'est sous son vrai nom de moine mendiant qu'il le marque de sa san,<2:lante satire. Du reste, pour n'avoir rien à démêler avec les hommes sincères, ni surtout avec les indifférents, qui, pour \ivre bien avec les faux dévots, feraient brûler les libres penseurs, il fallut que Jean de Meun protestât
Qu'oncques ne fut s'intention De piirler contre homme vivant, Sainte religion suivant.
Ainsi fit Molière, quatre siècles plus tard, ])a,v la bouche de Cléante, pour faire passer Tartufe, ce fils du Faux-Semblant de Jean de Meun, comme Faux- Semblant est fils de la Papelardie de Guillaume de Lorris.
Ces trois expressions du même caractère marquent nettement trois époques de la même poésie. Au commencement 5 c'est un simple portrait. La poésie naissante ne peut s'élever plus haut. Plus vieille de soixante ans, elle fait de ce portrait un personnage vivant : mais ce personnage mal appris se confesse et se dénonce. Quatre siècles 2)lus tard, le faux dévot de Molière se déguise si bien, qu'on le confond avec le vrai dévot. Soixante ans pouvaient suffire pour faire de Papelardie Faux- Semblant ; mais il ne fallait pas moins de quatre siècles pour que Faux- Semblant devînt Tartufe ^.