‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 18 sur 48 · AU QUATORZIÈME ET AU QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU QUATORZIÈME ET AU QUINZIÈME SIÈCLE

Le Roman de la Rose eut le sort de tous les livres qui font faire aux esprits un pas en avant : il fut vivement attaqué. Les poètes, soit envie, soit courtoisie envers les dames , si maltraitées par Jean de

1 La conclusion du roman est très peu chaste. Guillaume de Lorris n'avait rêvé que la conquête d'une rose, symbole de l'amour chevaleresque des troubadours. Jean de Meun a flétri la rose en la cueillant.

Meun; les prédicateurs, ceux-là surtout qui se voyaient trahis par Faux-Seuiblant, lancèrent contre ce poème, les uns, des défis chevaleresques, les autres, des anatlièmes. L'adversaire le plus considérable et le moins suspect du Roman de la Rose fut le chancelier Gerson. Il prêcha en chaire contre l'auteur, et écri\it un traité allégorique conire le poème, alors dans toutes les mains.

Dans ce traité, le grave chancelier a aussi un songe : il lui a semblé qu'il s'envolait jusqu' au sénat de la chrétienté. Les principaux membres de ce sénat sont : la Justice canonique, la Miséricorde, la Vérité, le Courage, la Charité, la Tempérance, et d'autres que j'omets. L'assemblée est présidée par la Pénétration et la Raison. Les secrétaires sont la Science et la Prudence ; le procureur général est l'Eloquence théologique, « aux discours doux (( et modérés, » dit Jean Gerson, qui avait lui-même le secret de ces discours-là. La Conscience remplit le rôle de greffier; elle est chargée d'exposer les causes. c( Après avoir contemplé ce spectacle avec a admiration, dit le chancelier, je vis la Conscience (( se lever et demander la parole. Elle tenait en (( main copie d'une plainte intentée contre Jean de (( Meun par la Chasteté. »

La Conscience donne lecture de cette plainte, où la Chasteté énumère, sous sept chefs principaux, les outrages qu'elle a rer'us d'un a certain étourdi » qui y)r('n(l h; nom d'Amant.

En l'absence du coupable, qui ne })eut être in-

terrogé, le président demande s'il se trouve dans l'assemblée quelque avocat d'office, qui veuille prendre sa défense.

Une foule immense se lève en tumulte, jeunes, vieux, gens des deux sexes et de toutes conditions, les uns pour excuser le coupable, les autres -pour renchérir sur l'acte d'accusation. Les premiers demandent grâce pour sa jeunesse , pour son érudition, c( telle, disent-ils, qu'il n'est personne qui <( puisse lui être comparé dans la langue fran- <( çaise. y> Quelques-uns allèguent qu'on se trompe sur ses intentions; que, sous cette prétendue licence de langage, se cache un profond esprit de pénitence ; d'autres l'approuvent énergiquement d'avoir dit la vérité à tout le monde, nobles, gens d'Eglise, peuple.

Après la défense , vient le réquisitoire. Sur l'invitation de la Conscience, l'Eloquence théologique réfute les excuses et les apologies. Elle prend ensuite ses conclusions. c( Hors d'ici, s'écrie-t-elle, un (( tel livre ! Que la lecture en soit interdite à jamais, <( spécialement dans Içs endroits où le poète met <( en scène des personnes infâmes, comme cette <( vieille damnée , à qui l'on devrait infliger le sup- « plice du pilori... »

ce L'Eloquence, » ajoute Gerson, qui reprend son récit, « venait d'achever son discours, quand je sentis <( mon cœur retourner à son ancien état; m'étant « levé, je passai dans ma bibliothèque. » (1402, 11 mai.)

^ Quelques années après, Christine de Pisan attaqua le Roman de la Rose i^ar des raisons plus mondaines et plus littéraires. H lui appartenait comme femme, de prendre la défense de son sexe, et, comme poète, de rap2:>eler le but moral de la poésie. Dans son curieux Livres des faits et bonnes meurs du bon roy Charles, elle en avait donné une belle définition : « Celle-là est poésie, disait-elle, dont (L la fin est vérité, et le procez (moyen) doctrine a. revestue en paroles d'ornements délitables, et « par propres couleurs. » Une femme qui avait, au commencement du quinzième siècle une si noble et si juste idée de la poésie , était compétente pour critiquer le Roman de la Rose. Christine, d'ailleurs, rendit hommage au talent de Jean de Meun^ bien parlant, disait-elle, et moult grand clerc soubtil. Ses critiques furent réfutées par des conseillers et des secrétaires du roi. L'admiration pour Jean de Meun était presque une religion d'Etat. On le qualifiait de (( très excellent et irrépréhensible doc- « teur en sainte divine Ecriture, haut philosophe, (( et en tous les sept arts libéraux clerc très pro- <( fond. )> Or, à cette époque, il s'était écoulé près d'un siècle, depuis la publication du Roman de la Rose. L'admiration n'était donc pas un engouement passager ; elle avait résisté à tous les changements du goût. Jean de Meun n'était pas moins populaire en Angleterre et en Italie qu'en France. Chaucer traduisait en anglais le Roman de la Rose pour la cour anglo-française d'Edouard III. Jus-

qu'au commencement du seizième siècle, cette grande réputation ne s'affaiblit point, et le nombre ne diminua ni de ses admirateurs, ni de ses critiques. Enfin, il arriva au Roman de la Rose ce qui arrive à tous les ouvrages fortement empreints d'originalité : on l'imita par les seuls côtés où ils sont imitables, par ses défauts, si ce mot est applicable à une poésie naissante.

Gerson le calquait pour l'attaquer, et en subissait l'influence littéraire au moment même où il voulait en détruire l'influence morale. Christine de Pisan, qui, dans ses Epistres chi desbat sur le Roman de la Rose, qualifie ce livre à' Exhortation de très abominables mœurs, lui empruntait pour le poème du Chemin de longue étude, l'inévitable songe, les allégories, la forme encyclopédique. Pendant deux cents ans, sauf de très rares exemples d'indépendance, l'imagination des poètes s'en tint à ce merveilleux, aujourd'hui si grotesque, et n'osa pas détrôner les dieux de cet Olympe allégorique. Le Roman de la Rose fut donc plus qu'un poème : ce fut l'esprit même de deux siècles.

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