‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 19 sur 48 · VII · texte numérisé non relu

VII

A QUELS TITRES U Roman de la Rose mérite- T-iL UNE place dans

l'histoire de la poésie DURABLE.

L'unique cause de cette popularité est la conformité de ce poème avec l'esprit français, à cet

âge de notre histoire. C'est ce qui lui mérite l'hon-

neur d'être le premier inscrit sur la liste des ouvrages en vers qui ont eu le privilège de durer. L'érudition, dans ces dernières années, lui a disputé ce rang, ou plutôt l'en a déclaré indigne. Les uns n'ont pu lui pardonner de s'être ennuyés à le lire ; les autres lui ont fait un grief du plaisir qu'ils ont pris à la lecture de quelques poèmes antérieurs ou contemporains.

Je regrette de rencontrer parmi les premiers un nom considérable, celui de Daunou. Il reconnaît, avec son exactitude accoutumée, le grand et durable succès du Roman de la Rose. Il détermine dans quel temps les exemplaires manuscrits s'en multiplièrent, à quelle époque s'en répandirent les, éditions imprimées. Il parle des attaques dont il fut l'objet, et s'il oublie celles de Christine de Pisan, il mentionne celles de Martin Franc , poète du quinzième siècle, lequel vengeait les dames, dont il se disait le champion. Mais il me paraît se tromper quand il fait honneur aux censures de la popularité du livre.

Sans doute les censures ne nuisent pas au débit des livres ; et c'est une sage maxime, qu'il faut se bien garder de censurer ce qu'on ne veut pas faire lire. Mais le plus souvent le succès est la cause des censures, et c'est le succès qu'il faut d'abord expliquer. c( L(;s chaires, dit Daunou, retentirent « longtemps d'anathèmes contre ce roman : on s'en <L obstina davantage à le lire, quelque ennuyeux c( qu'il pût être. » Je ne reconnais pas là le sens d'or-

dinaire si sûr de Daimou. Ennuyeux, je le veux bien, pour un éditeur de Boileau, tout plein de son sujet, qui vient d'y admirer, dans la perfection même de l'art d'écrire en vers, une image si pure de l'esprit français. Mais le Roman de la Rose n'ennuyait pas nos pères : ce n'est pas en France qu'on s'obstinerait, même pour faire pièce aux censeurs, à s'ennuyer pendant deux siècles. Je préfère de beaucoup, au jugement de Daunou, celui de Chénier, quoiqu'il l'ait trop peu motivé, et qu'il ait fort diminué le mérite du Roman de la Rose en le réduisant à la seule gaieté.

On fait un autre reprocbe au poème de Jean de Menn : c'est dit-on, un ouvrage de décadence. Il aurait'donc usurpé le rang qui appartient aux poésies apparemment classiques qui l'ont précédé, et dont il marque le déclin. C'est d'abord faire remonter bien haut le mot décadence, jusqu'alors réservé aux époques littéraires qui suivent les grands siècles. Quand on découvre des décadences jusque dans le berceau des langues, on risque fort de troubler les esprits sur l'idée générale que ce mot exprime. Mais, même en appliquant le correctif de relativement, et en rapetissant cette décadence aux proportions de l'art relativement classique, dont le RomMn de la Rose aurait dégénéré, la joûésie du Roman de la Rose est-elle une poésie de décadence ?

La critique historique a fait, de nos jours, une belle conquête : c'est cette vue d'a2)rès laquelle

l'unité de la France, depuis l'origine de la monarchie, n'aurait fait que des progrès et des pas en avant. Tout y aurait servi, même les mauvais gouvernements, même les batailles perdues contre les Anglais, lesquelles auraient été des défaites , non de la nation française, mais de la féodalité. D'où nous est venue cette vue si profonde et si lumineuse sur la suite de notre histoire politique, sinon du magnifique spectacle de la France une et homogène, et, comme on l'a dit, devenue une personne? De même le spectacle de la littérature française au dix-septième siècle doit nous donner le sens des époques littéraires antérieures. C'est seulement après avoir reconnu le point de perfection d'une littérature et l'époque de maturité d'une langue, qu'on peut décider si tel ouvrage a ou n'a pas été un progrès de cette littérature, s'il marque ou non un pas de cette langue. Pour moi, qui, sur la foi de tant d'excellents esprits, reconnais au dix-septième siècle le point de maturité de la littérature et de la langue françaises, tout ouvrage qui a rapproché de ce point l'esprit de la nation me paraît être un ouvrage original et un progrès. Je ne veux pas reconnaître le triste signe de la décadence dans le premier monument de notre poésie où se révèle, par des vérités générales exprimées d'un style clair et piquant, l'instinct du grand art du dix-septième siècle.

Ce qui eût été une décadence, c'est si la poésie s'était bornée à ces chansons que les barons oisifs

se faisaient fredonner par les trouvères; à ces fables de Charlemagne et d'Arthur ; à ces contes graveleux de dames infidèles et de moines lubriques ; à ces charmants fabliaux qui corrompaient les esprits, en les amusant. Il n'y a que les idées générales qui enfantent les arts et qui poussent les nations en avant. C'était donc un progrès considérable que d'intéresser les esprits à des idées générales. Le Roman de la Rose accomplit ce progrès. Sa confusion encyclopédique, sa prétention audacieuse et mal réglée de toucher à toutes les connaissances, ce naïf étalage d'érudition, où se trahit le sentiment de l'unité de l'esprit humain ; toutes ces choses furent alors d'informes mais précieux rudiments de culture intellectuelle, et des germes féconds pour l'avenir. C'est un chaos sans doute , mais un chaos en travail : la poésie antérieure n'était qu'un sommeil.

L'érudition de Jean de Meun fit la fortune de son livre. L'érudition était l'originalité de son époque. Notre poète dit des clercs, que le savoir les rend plus nobles que les nobles. 11 ne faisait qu'exprimer l'opinion commune. Quoique le savoir ne soit pas le génie, il y -a des temps où le génie est le savoir. Cela est vrai surtout du temps où vivait Jean de Meun. Pendant que les esprits médiocres restaient attachés à la poésie nationale, les forts et les inventeurs cherchaient la tradition de l'ancien monde. Le siècle sentait confusément qu'il n'avait pas assez de ses ressources propres. Il gar-

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dait le souvenir d'une grande lumière qui avait brillé sur Tantiquité, et qu'il savait renfermée dans ses livres. Il lionorait et admirait ceux qui Ten tiraient pour la répandre. Quels sont les avocats officieux qui, dans le procès criminel de Gerson, demandent que Jean de Meun soit acquitté en considération de son savoir? Ce sont les hommes les plus éclairés de cette époque.

Le savoir de Jean de Meun n'est pas dépourvu de critique : notre poète juge et commente ce qu'il cite. On se souvient de son heureux vers sur la grâce et le sel d'Horace. Ailleurs il loue Virgile de sa profonde connaissance du cœur des femmes. N'est-ce pas être Lien inspiré, au commencement du quatorzième siècle, que d'indiquer à la fois le plus beau don de Virgile et sa création la plus originale, la tendre et passionnée Didon ? Jean de Meun explique certaines choses de son temps par la sagesse des anciens ; il nourrit ses propres idées des leurs. A moins donc de prétendre que la Renaissance n'a été })0ur les modernes qu'une abdication du génie national, et qu'il eût été j^lus glorieux que chaque nation, séparée du passé, enfermée dans son territoire, recommençât pour ainsi dire tout l'esprit humain, comment ne ims vouloir qu'un poème qui rattachait par quelques fils, même grossiers, le génie français au génie antique, ait plus mérité de vivre qm; tant d'écrits oubliés par la France, pour n'avoir su que l'amuser?

C'est donc par son érudition même, où j^ercent

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des lumières admirables, que le Roman de la Rose est un poème original, et c'est par où on le trouve décrépit qu'il me j)araît neuf. Est-il d'ailleurs si inférieur, par l'invention, à ces romans uniformes et interminables qu'on lui préfère, et les meilleurs offrent-ils quelque endroit qui vaille mieux que ses portraits si vigoureux, premières ébauches des grandes créations dramatiques? A quoi reconnaît-on l'invention dans un poème ? Est-ce à l'abondance et à la mêlée des événements, et non pas plutôt à certains caractères , à la fois généraux et individuels , qui personnifient les grandes passions , et qui s'impriment à jamais dans l'imagination des hommes? Qu'on me cite, antérieurement au Roman de la Rose, une figure plus générale et plus individuelle que Faux-Semblant. C'est un caractère pour la haute comédie. Il n'est pas le seul. Dans la vieille qui scandalise si fort G-erson *, je reconnais la Macette de Régnier, comme j'ai reconnu dans Faux- Semblant le Tartufe de Molière. Ces figures, si nettes et si expressives, communiquent leur vie et leur vérité à cette langue naissante, et déjà des formes mûres et des tours définitifs revêtent des idées qui ne cesseront pas d'être vraies.

Mais la grande nouveauté du Roman de la Rose , c'est qu'en aucun autre ouvrage envers l'esprit français ne s'était montré plus librement et sous plus de faces. Là on le voit dans ce naturel qui se perfec-

* Yolr au § VI.

tionnera sans changer : ennemi des préjugés, et vivant bien avec eux ; pénétrant Jes réalités à travers les apparences, et l'homme sous l'habit; obéissant aux puissances, à condition de n'en être pas dupe ; narguant toute classe qui profite de la simplicité populaire ; ami des innovations praticables, des réformes, et point ennemi de ce qui n'en a que l'air; plus malin que méchant; jugeant toutes choses avec <( ceste certaine gayeté d'esprit, )) dont parlera Rabelais, « conficte en mespris des choses fortuites. )) Le bon sens français a chassé le merveilleux romanesque; la dissertation, qui établit quelques vérités pratiques, a remplacé les récits qui ne font qu'amuser. L'imagination, dans Jean de Meun, se met au service de la raison. La poésie ne veut plus être une profession ambulante et foraine, comme celle du joueur de luth ; elle prétend exprimer les besoins, les passions et les intérêts du genre humain. Aussi l'écrivain est-il monté de la vassalité du trouvère à l'indépendance du poète. Il fait la leçon aux rois ; il la fait au pape, aux prêtres, à tous les pouvoirs ; il liarcèle toutes les légitimités de ces doutes audacieux et sensés qui modèrent le pouvoir et honorent l'obéissance.

Par un hasard heureux, Guillaume de Lorris et Jean de Meun représentent les deux faces principales de l'esprit français : d'une part, cette bonne foi aimable qu'on a qualifiée de naïveté, et, d'autre part, cette philoso})hie hardie et positive qui ne s'étonne de rien et qui juge tout. Guillaume est le

poète candide et naïf; Jean, le poète sans illusion. Mais , sous la candeur de Guillaume , j)erce quelque peu de la sagacité et de la pliilosoj)liie de Jean ; de m^me Jean n'est pas tellement résolu à n'être dupe de rien et à douter de tout, qu'il n'ait par moments de la candeur de Guillaume. Il y a longtemps que César a montré les Gaulois, nos pères, à la fois clisputeurs, difficiles aux puissances, badauds curieux et crédules, se pressant, sur la place de leur ville, autour de l'étranger qui apporte des nouvelles des pays voisins. Je retrouve le Gaulois badaud dans Guillaume de Lorris, et le disputeur dans Jean de Meun.

Ajoutez à la part de Jean de Meun un dernier trait tout français : c'est l'amour du mot propre. On se souvient du passage où la Raison parle en termes si crus qu'elle se fait traiter par l'Amant de ribaude. « Bel ami, lui dit la Raison, je puis bien « appeler les choses par leur nom, sans pour cela a me déshonorer; car je n'ai honte de rien, et ne « crois pas faire de péché en nommant sans glose « ni commentaires les nobles choses

a Que mes pères (Dieu mon père) en paradis a Fit de sa propre main jadis.

« Quand il créa le monde et tout ce qui existe^ il (( voulut que je trouvasse les noms des choses à c( mon plaisir, et que je les nommasse

C( Proprement et communément, C( Pour croistre notre entendement. i>

Cette licence de Jean est, en effet, la raison en goguette, la raison ribaude, comme l'appelle TAmant ; mais c'est toujours la raison. Au reste, il, ne faut pas confondre ces gaillardises de la raison, emportée hors de la décence par lé désir de « croistre notre entendement, » avec ces impuretés artificielles de l'imagination, qui souillent tant de livres médiocres et dégoûtants. Le libertinage de Jean de Meun, c'est celui de Montaigne, de la Fontaine, de Molière. Je ne nomme pas Rabelais, parce que .le libertinage capricieux de l'imagination y est trop souvent mêlé à celui de la raison. Charron lui-même, le sage Charron en a des pointes. Guillaume de Lorris , plus sage et plus discret que son continuateur, semble être de la noble famille des Racine et des Boileau, où la raison, loin d'être licencieuse, aurait plutôt peur d'être trop familière. Les savants, les philosophes, les théologiens, les alchimistes, les physiciens, les légistes même, puisèrent pendant deux siècles dans le Roman de la Rose. C'est pour les clercs que Jean de Meun s'aventurait ainsi, à la lueur des traditions antiques dans le cluimp dos idées générales. Quant aux seigneurs châtelains, aux femmes, aux écoliers, aux esprits qui tournent à tous les vents du présent, il leur offrait des échantillons de tous les genres en faveur, chroniques guerrières, récits de féeries, fabliaux, jeux-partis ; car tout s'y trouve. Il contentait tous les goûts, soit sérieux, soit frivoles, sous une forme qui ne laissait à })ersonne la liberté de s'in-

téresser à son œuvre médiocrement. Xnl n'y pouvait lire cent vers de suite sans y rencontrer, soit une vue hardie , soit un doute , soit une explication sur le point vif de ses opinions, soit simplement quelque pensée conforme à son tour d'esprit. C'est ce qui fit le succès si universel de ce roman. Est-ce donc avec une œuvre de décadence qu'on pénètre à une si grande profondeur dans les intelligences , et qu'on imprime un mouvement qui se continue durant deux siècles ^ ?

Ne voyons, si l'on veut, dans ce roman, qu'une prétention de notre poésie à se mêler de tout ce qui occupait les têtes pensantes d'alors ; cette prétention même n'est-elle pas glorieuse ? N'est-il pas admirable de reconnaître, sous cet entassement de connaissances confuses et mal digérées , l'esprit français, déjà si sûr, si hardi et si élevé, à peu près comme on distingue, sous l'amas d'ornements dont les sculpteurs chargeaient l'enveloppe des cathédrales, les grandes et simples lignes de l'architecte ? Cet esprit français, résumé pour la première fois, et présenté pour ainsi dire en bloc, va sentir sa force et trouver sa voie. Ce fardeau d'érudition ancienne qui semble l'écraser au quatorzième siècle, plus il marchera, plus il s'en allégera ; et de quelle façon?

1 L'auteur du traité de la Dejfense et Illustration de la langue fran- ^oyse, Joachim du Bellay, va trop loin, quand il dit que ce de tous les anciens poètes françoys. quasi un seul, GuiUaume du Lauris et Jean de Meun, sont dignes d'estre leus ; d mais ce témoignage de la popularité du Roman de la Rose jusque dans la première moitié du seizième feiècle, n'en a que plus de prix.

En s'en assimilant une à une, toutes les parties substantielles. Il ressemblera au voyageur qui porte sur ses épaules ses provisions de route , et qui s'en décharge à mesure qu'il s'en nourrit. L'époque où cette assimilation sera complète verra fleurir la plus belle littérature des temps modernes, ou plutôt la troisième forme de la littérature universelle. C'est parce qu'on en sent le premier travail dans le Roman de la Rose, que ce poème est digne à jamais d'ouvrir Tliistoire de la poésie française.

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