VILLON
Villon n'imite pas le Roman de la Rose; il laisse ces froides allégories et ce savoir indigeste ; presque toutes ses pensées sortent de son fonds. Les vers de Villon lui sont inspirés par sa vie, ses malheurs, ses amours, par ses vices, il faut bien le dire; j^ar les châtiments qu'il s'est attirés, par les dangers de mort qu'il a courus. Voilà, non plus un poète bel esprit , nourri des livres à la mode , mais un enfant du peuple, né poète, qui lit dans son cœur, qui tire ses images des fortes impressions qu'il reçoit de son temps ; voilà un amant qui ne poursuit pas des maîtresses imaginaires, qui n'a rien à démêler avec Dangier et Faux- Semblant, et qui sait faire ses affaires sans le secours de Bel-Accueil. Ses amours sont, il est vrai, des Amours d'échoppe et de coin de rue ; mais , dans ses inspirations de bas lieu , il trouve des accents de gaieté franche et des traits de mélancolie inconnus avant lui.
Novateur dans les idées, Villon ne l'est pas moins dans la forme : l'un emporte l'autre. On rencontre dans ce poète des expressions vives, pittoresques, trouvées ; un style en apparence plus difficile à comprendre, à la première lecture, que celui de Charles d'Orléans, mais plus vrai, plus senti, plus français. Charles d'Orléans écrit le français qui se parlait dans les cours , même dans le palais du roi
anglais Henri V, dont les courtisans affectaient de ne parler que français , par prétention de seigneurs et maîtres de la France. Villon écrit le français du peuple de Paris ; il tire sa langue du cœur même de la nation. Ne nous effarouchons pas de l'étrange berceau d'où sort notre poésie; d'autres viendront qui feront de cette fille du peuple la muse charmante et sévère du dix-septième siècle.
Né de parents obscurs et pauvres , Yillon eut tous les goûts de la bande des Enfants sans souci et du basocliien. Le basocliien, espiègle, tapageur, libertin, larron, hauteur de mauvais lieux, détroussant les petits marchands , poursuivi par les soldats du guet , heureux des troubles publics , enchanté de la guerre, parce que la police y est plus relâchée, tel est Villon. Les Repues franches , dont il n'est pas l'auteur, mais le héros, sont comme V Iliade grotesque de sa vie de basochieu. A l'âge de vingt-cinq ans, Villon avait été plus d'une fois enfermé au Châtelet pour des larcins de rôt et de pâtisserie. Des délits plus graves, — je ne veux pas croire à un crime, — le firent condamner à être pendu, avec cinq de ses compagnons. Villon, à la veille d'aller à la potence, nargue la mort dans une ballade. II se représente lavé de la pluie, desséché du soleil, poussé çà et là par le vent, et il rit de toutes les marques de sa destruction procliaine. Mais ce rire n'est pas cehii du criminel impudent qui, le carcan au cou, raille les s]:)cctateurs. Villon y mêle des pensées touchantes ; regardez de près, une larme va
iDriller au bord de ses paupières, et mouillera ce visage souriant. Il prie ses frères humains qui vivront après lui d'être indulgents pour ses faiblesses. Tout le monde, dit-il, n'a j^cls le sens rassis... Il ne raille ni ne se plaint; il n'est pas assez coupable pour railler; il l'est trop pour se plaindre.
Mais s'il ne sollicite pas notre pitié , il ne nous apitoie que plus sûrement : on est tout prêt à rejeter sur son époque les désordres qui l'ont amené au pied de la potence.
Il y échappa pourtant. Quoique résigné à mourir, comme le jeu ne lui enplaisoit pas, dit-il gaiement, il eut l'idée d'en appeler, contre l'usage, au parlement, de la sentence du Châtelet. La peine de ûiort fat commuée en celle du bannissement, et Villon se retira sur les Marches de Bretagne. De nouveaux larcins, dont il s'excuse sur la faim, qui « fit une si rude guerre à son corps, » le firent retomber dans les mains de la justice. Il fat arrêté, et conduit à la prison de Meun-sur-Loire , j)ar ordonnance de l'évêque d'Orléans *.
1 Cet évêque s'appelait Thibault d'Assigny. Yillon n'eut pas à s'en louer. Voici toute la vengeance qu'il en a tirée :
Peu (nouiTi) m'a d'une petite miche
Et de froide eau, tout ung esté.
Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté.
Et s'aucun me vouloit reprendre
Et dire que je le maaldys,
Non fais, si bien le sçai comprendre,
Et rien de luy je ne mesdys.
Voycy tout le mal que j'en dys
S'il m'a esté misericors,
Jésus, le roy de paradis,
Tel luy soit à l'âme et au corps !
Il s'en fallut de la clémence de Louis XI, Loys le Bon, comme il l'appelle, que Villon ne fût ce pendu dont il avait tracé l'eiïrayante peinture. Louis XI, dur aux nobles et aux grands, était bon au petit peuple ; il ne haïssait pas le franc-pari er des vilains, qui le louaient aux dépens des grands. D'ailleurs le prince qui introduisait l'imprimerie en France pouvait bien mettre quelque prix à la vie d'un poète.
Ce qui fait goûter les poésies de Villon, c'est
cette gaieté mélancolique, si naturelle à l'homme,
qui n'a été créé ni pour les joies ni pour les douleurs
sans mélange. Sa ballade sur les Dames du temps
jadis est un modèle charmant :
Dictes-moy où, n'en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bniyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine?
Mais où sont les neiges d'antan ?
S'il m'a esté dur et cruel,
Trop plus qae cy ne le racompte,
Je vcuil (juG le Dieu éternel
Luy soit doncq semblable lï ce compte.
Si prieray Dion de bon cuenr, Par l'îlme du bon feu Cotard ..
Mais quoy ! ce sera donc par cucur, Car de lire je suis faitard (paresseux).
{Grand Testament, hoitains 2, 3 et 4. )
Où est la très sage Heloïs ?
Semblablement où est la royne Qui commanda que Bmidan Fust jette, en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?
La reine Blanche comme un lys, Qui chantoit à voix de Sereine ; Berthe au grand pied , Bietris, Allys ; Harembourges, qui tint le Mayne ; Et Jehanne, la bonne Lon'aine, Qu'Anglois bnaslerent à Rouen ; Où sont-ils, Yierge souveraine ? Mais où sont les neiges d'antan?
La même idée était venue à Charles d'Orléans; il la laissa échapper :
Au vieil temps, grand renom couroit De Ciyseis, d'Iseult et d'Helene, Et maintes autres qu'on nommoit Parfaictes en beauté haultaine ; Mais au deiTain (enfin) en son domaine La mort les prit piteusement.
Par quoi puis veoir clairement Ce monde n'est que chose vaine.
Entre la froide réflexion que rime lourdement le prince poète, et cette charmante évocation, que fait l'enfant du peuple, de tant de beautés célèbres , la plupart françaises, — n'oublions pas ce trait, — il y a la différence d'un agréable bel esprit à un poète.
De même, quelle élégance précoce de langage peut valoir l'accent et la nouveauté de ces couplets du Grand Testament, où Villon parle de la fuite
rapide de sa jeunesse, de ses fautes, de la mort qui égale tout le monde?
Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre gaUé (fait le libertin),
Jusque à l'entrée de vieillesse :
Qui son partement (départ) m'a celé (caclié).
Il ne s'en est à pied allé,
N'a cheval ; las ! et comment donc ?
Soudainement s'en est voilé (s'est envolé ).
Et ne m'a laissé quelque don.
Je ne sache pas d'image plus naïve de cette fuite insensible du temps, qui emporte nos jours sans nous rien laisser de solide. Ce qui suit me fait venir les larmes aux yeux :
Allé s'en est, et je demeure, Pauvre de sens et de sçavoir.
Bien sçay se (si) j'eusse estudié Ou temps de ma jevmesse folle, Et à bonnes meurs dédié, J'eusse maison et couche molle !
Mais quoy ? moi je fuyoye l'escolle, Comme faict le mauvays enfant.
En escrivant ceste parolle, A peu que le cueur ne me fend.
Où sont les galants qu'il suivait dans sa jeunesse,
Si bien chantans , si bien parlans ?
Plusieurs sont morts : quant à ceux qui restent, les ans sont devenus grands seigneurs et maîtres;
Les autres mendient tout nudz Et pain nu voient qu'aux fenestres.
DE LA LITTERATURE FRAIsTAISE. 215
Les autres se sont faits moines. Il n'y a rien à souhaiter aux premiers , ni rien à en dire :
Mais aux pauvres qui n'ont de quoy, Comme moy, Dieu doint (donne) patience !
Pour les moines, que leur manque-t-il? Bons vins, poissons, tartes, flans, ils ont tout en abondance :
Ils ne veulent nulz eschansons, Car de verser chacun se peine.
Il revient sur sa pauvreté, sur sa naissance, sur sa pauvre petite extrace : son père, son aïeul étaient pauvres :
Pauvreté tous nous suyt et trace.
Mais pourquoi se j^laindre? S'il n'a pas les trésors de Jacques Cœur, mieux vaut, dit-il,
.... Vivre soubz gros bureaux (étoffe grossières) Pauvre , qu'avoir esté seigneur , Et pourrir soubz riches tumbeaux.
Et encore sait-on si Jacques Cœur a eu un tombeau? Pour lui, continue-t-il, il n'est pas fils d'ange. Son père est mort : Dieu ait son âme! Quant à sa mère, elle mourra :
Et le sçait bien la pauvre femme, Et le filz pas ne demomTa.
Pauvres et riches, sages et fous, nobles et vilains, dames de la cour, « Mort saisit tout sans exception : y>
Et mourut Paris et Hélène.
Quiconques meurt, meurt à douleur.
Celluy qui perd vent et alaine,
Son fiel se crevé sur son cueur ;
Puys sue, Dieu sçait quelle sueur !
Et n'est qui de ses maulx l'allège ;
Car enfants n'a, frère ne sœur,
Qui lors voulsist estre son pleige (caution).
La mort le faict frémir, pallir, Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair moUir, Joinctes et nerfs croistre et estendre.
Corps féminin, qui tant est tendre, Polly, souef, si précieuls.
Te faudra il ces maux attendi-e !
Ouy ; ou tout vif aller es cieulx.
Voilà, si je ne me trompe, des beautés de toutes sortes; traits de sentiment, peintures énergiques ou touchantes, contrastes de la vie et de la mort : tout ce qui fait la grande poésie.
La pièce suivante dérobe pour ainsi dire, sous l'enjouement de la forme, cette douce mélancolie qui s'est épanchée librement dans les vers qu'on vient de lire. Le refrain en est comme la note sensible à laquelle tout revient :
Je congnois bien mouches en laict ; .Te congnois a la robe l'homme ; Je congnois le beau temps du laid ; Je congnois au pommier la pomme, Je congnois l'arbre a veoir la gomme ; Je congnois quand tout est de mesme ; Je congnois qui besongne ou chomme ; Je congnois tout, fors que moy-mesme ;
Je congnois pourpoinct au collet ; Je congnois le moine à la gonne (robe); Je congnois le maistre au valet ; Je congnois au voyle la nonne ;
Je congnois quant piqueur jargonne,- Je congnois folz nourriz de cresme :
Je congnois le vin à la tonne ; Je congnois tout fors que moy-mesme.