‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 23 sur 48 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Prince, je congnois tout en somme ; Je congnois coulorez et blesmes ; Je congnois mort qui nous consomme ; Je congnois tout, fors que moy-mesme.

Netteté de pensée, vivacité de tour, force d'expression, philosophie enjouée et profonde, que tout cela est supérieur à la facilité nonchalante de Charles d'Orléans ! Quelles acquisitions pour l'esprit français et pour notre langue poétique !

Ainsi, malgré quelques vers agréables dé Charles d'Orléans, laissons à Villon l'honneur du progrès que vient de faire la poésie française depuis le Roman de la Rose, N'amendons pas le jugement de Boileau pour si peu. Le premier, Villon s'est affranchi de l'imitation des vieux romanciers ; le premier, il a tiré sa poésie de son cœur ; le premier, il a créé des expressions vives, originales, durables. Charles d'Orléans clôt la liste des poètes de la société féodale ; Villon est le poète de la vraie nation , laquelle commence sur les ruines de la féodalité qui finit.

Marot, qui ne paraît pas avoir connu Charles d'Orléans, avait déjà placé Villon au rang où l'a maintenu Boileau. Il s'ébahit « vu que c'est le meilc( leur poète parisien qui se trouve, comment les im^

(( primeurs de Paris et les enfants de la ville n'en (( ont ;eu plus grand soin. » Il veut que les jeunes gens « cueillent ses sentences comme belles fleurs ; « qu'ils contemplent l'esprit qu'il avoit ; que de lui « ils apprennent proprement à décrire. » Il l'estime « de tel artifice, tant plein de bonne doctrine, et ce tellement peinct de mille couleurs, » que très souvent il lui fait des emprunts, et qu'il se paye, en le copiant, du soin de l'avoir édité.

Villon a la qualité suprême : il a la mesure, le o'oût ; il sait n'exprimer de ses sentiments que ceux qui lui sont communs avec tout le monde . et garder pour lui ce qui n'est propre qu'à lui. Enfant du peuple^ né dans la pauvreté, poussé au désordre par le besoin, toujours dans quelque extrémité fâcheuse, il ne laisse voir de sa vie que ce qui la rend intéressante pour tous. Sous les haillons de sa condition, on voit percer les ailes du poète. Villon n'a pas su quelle destinée auraient ses vers, mais il semble qu'il ait eu la modestie de la gloire qui l'attendait.

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