‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 29 sur 48 · LTAT DE LA POESIE FRANÇAISE APRÈS LA MORT DE MAROT · texte numérisé non relu

LTAT DE LA POESIE FRANÇAISE APRÈS LA MORT DE MAROT

3IELLi:!> DE SAI>'T-GELAIS.

Ou a VU commeut Marot avait été touché plutôt que formé par la Renaissance. Il ne répara jamais le manque d'études fortes ^, et il fut toujours le disciple de Jean Lemaire et de Jean Marot , son père, lesquels n'avaient songé qu'à perfectionner la poétique de Jean de Meun et de Villon. Virgile, qu'il entendait assez bien pour en traduire médiocrement quelques églogues, ne lui donna pas l'idée d'une poésie plus sérieuse et plus élevée , et il ne quitta pas les traces d'Ovide dans l'élégie plus spirituelle que passionnée, et celles de Martial dans répigramme. Pour le grec, dont l'étude a été le premier travail de la Renaissance, il n'en sut pas plus que les moines; et Jeur article de foi, Grcccum

1 II a le l)on ç^ofit de s'en plaindre :

« En cffoct, c'estoient de ^Tans bcstes

« Que les rcRcns du temps jiuliz ;

o Jamais je n'entre tn l'ariKliz,

Il S'ils ne m'ont perdeu ma jeunesse, e

est, non legitur, aurait pu être sa devise. Ses poésies sont un fruit de l'esprit français réduit à ses seules forces, poli par le contact plutôt que fécondé par la pratique savante de l'antiquité, parvenu à une sorte de maturité hâtive , après laquelle la décrépitude commence.

Après Marot , que la Réforme avait si mal à propos occupé de querelles théologiques , et dont elle avait gâté le génie en lui faisant traduire en vers enfantins les magnifiques pensées des livres saints, deux sortes de poètes se partagent la faveur de la cour de Henri II. Les uns continuent, avec moins de bonheur, a l'élégant badinage » de Marot: les autres renchérissent sur l'amour chevaleresque des romans espagnols et italiens, et sur l'amour sentimental de Pétrarque. Ces derniers se qualifient, l'un d'innocent égaré, l'autre d'esclave fortimé, celui-ci dihumble espérant, celui-là de banni de hjesse. L'amour y est tellement dégagé des sens, qu'un de ces poètes ^ , voulant transformer en cantiques spirituels ses chansons amoureuses, n'y trouve à changer que quelques mots, « de sorte, « dit-il dans sa préface, que les mêmes vers qui, « ci-devant tournés à l'envers, eussent pu scanda- € liser le prochain, l'édifient maintenant, étant « contournés à leur endroit. « Aucun de ces poètes n'a laissé une pièce durable. C'est le sort, dans notre littérature , de toute imitation, et surtout de

1 Antoine Ma^e.

l'imitation des littératures modernes. Ces poètes avaient pris pour l'esprit français le tour d'esprit passager de leur époque.

Parmi les poètes restés fidèles aux exemples de Marot, le plus illustre , Mellin de Saint-Gelais, nom aimable, n'est pas indigne d'une mention dans une histoire de la littérature française.

Fils ou neveu d'Octavien de Saint-Gelais ^, évoque d'Angoulême et poète lui-même, il avait reçu plus d'instruction que Marot, son ami et son maître ~. Quelques petites pièces latines, recueillies parmi ses œuvres poétiques , prouvent une pratique habituelle du latin ^. Il savait des mathématiques, de la philosophie, de la médecine, de l'astronomie; il était orateur, théologien, jurisconsulte; bref, docte en tous arts et sciences , comme l'était Rabelais. Il avait même fait des traductions du grec. Tout ce savoir ne lui donna pas l'ambition ni

1 Mort en 1502.

^ Il l'apostrophe ainsi dans une pièce :

Gloire et regrets des poètes de France, Clément Marot, ton ami Saint-Gelais, etc.

Ailleurs il le loue de

sa veine immortelle, •

Qui les vieux passe et les nouveaux espritz.

3 Ijc distique suivant, à l'occasion du siège de Metz, que Charles- Quint fut forcé de lever , n'est pas seulement d'une excellente latinité ; le jeu de mots qui en fait le fond est très spirituel :

Hic igitur ttulti meta est ttattienda laborii; Xomen et hoc Mctas omen habere puta.

peut-être l'idée de la haute poésie ; il se contenta de suivre les traces de Marot, sur lequel il renchérit. Les sonnets étaient arrivés en France à la suite et dans le cortège de Catherine de Médicis , femme de Henri II, qui avait mis en honneur le tour d'esprit subtil et la galanterie de tête. Saint-Gelais fît des sonnets. Saint-Gelais, ce fat Marot affadi, épuré par un prélat bel esprit, pour l'usage d'une cour devenue bigote; Marot, moins son enjouement naïf, mais ayant gardé quelque chose de sa fine moquerie contre les juges , les faux dévots et les maris. Aumônier, dès 1 525 , du dauphin , depuis Henri II, Saint-Gelais ne se mêla point aux querelles de religion. Il n'y fait allusion qu'une seule fois dans un dizain, où il se prononce pour la doctrine orthodoxe du mérite des œuvres :

La foi sans œuvre est morte et endormie. '

Ainsi, il resta bon catholique. Il ne prit de la Réforme que ce que la cour de Henri II en tolérait, quelques insinuations contre Rome, et les épigrammes, permises à tous, contre les moines. Voici, en douze vers, un abrégé de l'histoire de Rome, tel qu'aurait pu le tracer un huguenot ^ :

Kome jadis la terre subjugua.

Puis si heiireuse en la mer navigua,

1 Un écrivain protestant , Buchanan , en fit pour ses coreligionnaires une traduction en distiques latins.

Que du grand monde et d'une cité close

On vit la force estre la mesme chose.

Le ciel sembloit estre exempt de leurs mains ;

Et toutefois les bons pères romains,

Pour servir Dieu que mieux connoistre ils surent,

Y prirent siège, et les clefs en reçurent .

Or, maintenant leurs riches successeurs,

Poiu' estre encor plus amples possesseurs,

Et leurs acquêts augustes imiter,

Ont pris enfer, et y vont habiter.

Les moines ne sont pas mieux traités que Kome :

Il vint l'autre jour un cafard Pour prescher en nostre paroisse.

Et je lui dys : Frère Frappart, Qui vous fait icy venir ? Est-ce Pour dresser l'ame pécheresse, Ou chercher la brebis errante ?

— Non, dit-il, la brebis je laisse, Pour avoir la laine de rente.

Saint-Gelais hérita de Marot l'emploi de poète de la cour. Il fit des vers pour toutes les fêtes. Ses autres poésies sont des imitations, soit de Pétrarque, soit des imitateurs de Pétrarque, des traits d'esprit de société, reproduits et quelquefois délayés en quatre, six, dix, onze ou douze vers; quelques pensées amoureuses , avec ce tour de galanterie propre à notre nation. C'est moins encore ; c'est une paire de i^^ants, un miroir, des Heures , un psautier, une poudre de toilette, un luth, une belette ai)})rivoisée. On attachait ces pièces aux pattes de petits oiseaux (jirun faisait voler parmi les dames. Ovide,

l'Anthologie, Jean Second, fournissent le reste. « Le tout, » comme dit du Verdier, a bien troussé « et fait d'une grande dextérité d'esprit , ressentant (( entièrement cette forme de composer ancienne, c( remplie de toute naïveté et gaillardise. » Dans l'épigramme, Saint-Gelais n'a pas dégénéré de Marot. Il dit à un poète qui se plaint de n'être pas loué par lui :

Tu te plains, ami, grandement Qu'en mes vers j'ay loué Clément, Et que je n'ay rien dit de toi :

Comment veux-tu que je m'amiase A louer ni toi, ni ta muse ?

Tu le fais cent fois mieux que moi.

Saint-Gelais n'avait pris aucun souci de réunir ses poésies, dont le recueil ne parut qu'après sa mort ^ Lorsqu'on vint le tenter d'en donner une édition complète, effrayé de cet éclat, il fit ces vers, en manière de préface, pour cette édition qu'il ne devait pas voir :

Si j'eusse osé penser qu'en ce temps- ci De tant d'esprits illustres eclairci.

On eust daigné recueillir et escrire Les tristes plaints de l'amoureux souci Que je faisois pour implorer merci De celle-là dont je n'eus que martire.

J'eusse tâché de plus près à les dire D'un stile tel, qu'aucun les eust pu lire En patience et peut-estre en plaisir.

Mais mon tourment ne me donna loisir

1 II mourut en 1558; un an avant Henri II.

De lever l'œil à un si haut désir ; Cherchant pitié , non louange à mes cris. Et qui d'amour se sentira saisir, Connoistra i)ien que je voulus choisir Yie pour moi, et non pour mes écrits.

Singulier temps que celui où l'on voit un homme d'église dire du mal de Rome, et s'excuser des négligences de ses poésies par la violence de ses tourments amoureux! Ces vers donnent d'ailleurs une idée aimable du caractère de Saint-Gelais. Il y est modeste et sans prétention comme poète. Ceux qui suivent, et qu'il adresse à Diane , sa nièce, sa fille, selon du Verdier, le font voir sans ambition, comme homme de cour :

J'ay eu si peu mon esprit agité

D'ambition et curiosité.

Qu'on ne m'a veu ne gueres tracasser,

Ne guère entendre à rentes amasser....

Mais je me suis d'un chemin contenté

Plain et non haut, et bien peu fréquenté ;

Laissant monter aucuns qui de mon temps

A plus de biens se trouvent mécontents.

Ces biens icy, où tous sont si taschans,

Viennent sans règle aux bons et aux meschans.

Un sot en i)eut et un sage homme avoir ;

Un ignorant et un de bon savoir,

Ainsi qu'il plaist au sort les départir !

Et je voudrois pour heureux me sentir

Qu'il plust à Dieu, d'où les vrais biens ] rocLdtn:.

M'en octroyer de ceux que ne possèdent

Nuls vicieux, ny ne sont dispensés

A cœurs malins, ni cerveaux insensés,

Et sans lesquels d'hommes n'avons que l'ombre.

Ce morceau égale les meilleurs de Marot, et la fin est d'un ton auquel Marot ne se serait pas élevé.

DE LA LITTÉRATURE FRAîs^ÇAISE. 349

C'est un doux fruit de la vieillesse de Saiut-Gelais. Cet éloge des biens de l'esprit est déjà de la haute poésie : la Kenaissance et la Réformé ont passé par là.

Dans cette même pièce, Saint-Gelais fait un reproche à Dieu de ne s'être pas donné à gouverner, au lieu d'un monde de fous, un monde de sages. Puis il prie les anges de lui inspirer un peu de leur esprit, afin, dit-il,

.... qu'à vue ouverte, Je puisse avoir vérité découverte, Pour faire entendre à tout le moins aux miens La différence et des maux et des biens ; Et comme ils sont l'autre et l'un desguisés, Pour imposer mesme aux plus advisés ; Car ce savoir sans autre art et estude Est le chemin de la béatitude.

Voilà, si je ne me trompe, la première fois que la philosophie chrétienne, qui bégaye dans les poésies de Marguerite de Valois, et qui ne s'y peut dégager des obscurités de la théologie, s'exprime dans un langage clair, aisé et durable. C'est un pas de l'esprit français dans la poésie ; et Saint-Gelais n'est pas un vain nom, puisque ce pas est marqué dans son recueil.

La Renaissance avait donné un certain poli aux poètes, à peu près comme une civilisation exotique polit un étranger qui garde au fond sa barbarie. C'était un vernis de délicat/csse sur des idées communes et quelquefois grossières. Cette poésie était d'ailleurs fort goûtée à la cour de Henri II. Elle

en peint les mœurs et en exprime le genre d'esprit. On chantait les vers de Saint-Gelais en s'accompagnant du luth. On ne voyait dans la poésie que la langue soit de la galanterie, soit de cet esprit de société qui fait de la critique des travers d'autrui un lien de commerce entre ceux qui s'en croient exempts, ou qui en ont d'autres. C'est une destinée bien humble ; aussi ne suis-je pas surpris qu'à l'époque même de la faveur de cette poésie, il se préparât sourdement une réaction qui, au prix de quelques excès , devait protester contre cet affadissement du vieil esprit français, imitateur malhabile des raffinements de l'Italie, toujours attaché au présent, songeant bien plus à acquérir de l'adresse sur un instrument borné et qui manquait d'âme, qu'à en inventer un nouveau.

Dans le temps donc que Saint-Gelais, créature gentille, comme l'appelle Marot, aiguisait quelques douzains à la manière italienne, ou chantait ses vers sur des airs qu'il avait composés lui-même ^ , de jeunes esprits se formaient dans les écoles restaurées par la Renaissance . et retrouvaient l'idéal do la poésie dans les grands poètes de l'antiquité. L'érudition qui avait inspiré Rabelais, armé Calvin de son invincible métliode, renouvelé la langue de la prose , allait renouveler la langue de la poésie. Ces jeunes gens, épris d'Homère et de Virgile, nés

I II était , dit la Croix du Maine . poète et musicien vocal et instrumental.

eux-mêmes avec le don des vers , avaient rêvé pour leur pays , appelé pour la i^remière fois par eux du beau mot latin patria, une poésie égale à celle de ces pères de toute poésie. Au sortir de leurs fortes études, rencontrant ce que leur outrecuidance juvénile qualifia tout d'abord diépisseries de Vccole de Marotj ils levèrent l'étendard de la révolte contre la poésie en faveur à la cour, et vinrent secouer, dans sa douce oisiveté de premier poète, Mellin de Saint-Gelais, lequel savourait nonchalamment, sans qu'il y parût trop dans ses vers , ces biens de l'esprit dont la possession enthousiasmait la nouvelle école. Il se défendit d'abord avec tout le crédit que lui donnait l'ancienneté de la faveur, dans une cour d'ailleurs fort peu savante : Ronsard, qui se plaint d'en être méprisé devant les rois, avoue la peur qu'il avait de la tenaille de Mellin,

3IANIFESTE d'une NOUVELLE ÉCOLE POÉTIQUE. — jJ Illustration de la langue francoise , PAR JOACHIM DU BELLAY.

Celui qui leva l'étendard de la révolte était un jeune homme de vingt-cinq ans, Joachim du Bellay, de cette illustre et docte famille dont un des membres, Guillaume de Langey, avait été l'ami et le protecteur de Rabelais. « Illustre , généreuse et « héroïque ame, dit Rabelais, parlant de sa mort, € tout parfait et nécessaire chevalier à la gloire et « protection de la France, que les cieux repetoient

ce comme à eux deu par propriété naturelle. » L'amour des lettres et les talents se transmettaient alors du père au fils, comme un héritage, le plus souvent augmenté et amélioré par le fils. Ainsi, les du Bellay et les Estienne ; ainsi les Marot et les Saint-Gelais.

\J Illustration de la langue française, par Joachim du Bellay, fut le manifeste de la nouvelle école. Il parut cinq ans après la mort de Marot, deux ans après VArt poétique de Sebilet ^. C'était la guerre déclarée. Ceux qui s'y enrôlèrent furent appelés la Brigade. Une fois maîtres du terrain, la victoire leur montant au cerveau , la Brigade se mit de ses propres mains au ciel, et s'appela la Pléiade.

Toutes les tendances de l'esprit français, tous les progrès que la poésie avait encore à faire , sont exprimés dans ce manifeste, vigoureux écrit où, malgré une certaine exagération de jeunesse, quelques contradictions, trop peu d'ordre, la langue est ferme, le tour vif et naturel, les expressions durables, suscitées par les bonnes raisons. Le plan n'en est pas marqué ; et ce que Calvin a insinué de Luther est vrai surtout de du Bellay, lequel procède par une ardeur impétueuse plutôt que par gravité judiciaire. Mais la pensée est complète, et tout ce qu'il y avait à dire est dit, hors de son lieu ou en son lieu.

1 1PArt f.octlqne de Thomas Sobilot n'est guère qu'une apologie de Marot, mêlée de préceptes excelleuts.

Du Bellay y confond , dans une proscription commune, ceux qui par dédain de la langue vulgaire écrivaient en latin, et ceux qui écrivaient en français, sans études grecques ni latines, les cicéroniens et les poètes à la mode. Il combat les cicéroniens par Cicéron lui-même, qui avait défendu le latin contre les dédains des admirateurs exclusifs du grec, quoiqu'il ne fût pas plus suspect d'estimer médiocrement la langue grecque que du Bellay, défendant le français, n'était suspect de n'estimer pas assez les langues anciennes. Pour les poètes, il disait des chevaleresques ou romanesques : ce 0 (( combien je désire voir seclier ces Printemps , (L chastier ces Petites jeunesses , rabattre ces Coups c( d'Essay, tarir ces Fontaines! Combien je souhaite ce que ces Dépourveus , ces Humbles esperans, ces (( Banniz de lyesse, ces Esclaves , ces Traverseurs , ce soyent renvoyés à la Table ronde, et ces belles ce petites devises aux gentilshommes et damoy- « selles d'où on les a empruntées ! » Les poètes de l'école de Marot, le maître compris, ne sont joas traités plus doucement: « Laisse-moi, s'écrie-t-il, « toutes ces vieilles poésies françoises aux Jeux « Floraux de Thoulouze et au pays de Rouen : « comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, a chansons et aultres episseries qui corrompent « le goust de nostre langue, et ne servent sinon (( à porter tesmoignage de nostre ignorance. »

Du Bellay propose de remplacer tous ces vieux genres par des genres nouveaux. Il ne fait pas

même grâce à Tépître, qu'il ne trouve pas assez noble dans Marot. Il conseille aux poètes de son école de se « retirer au bagage » avec les pages et les laquais, aux cours des princes, c( où vos beaux « et mignons escritz, leur dit-il, non plus de lon- « gue durée que vostre vie, seront reçus, admirés « et adorés. »

(( J'ay tousjours estimé, ajoute-t-il, nostre poésie « françoise estre capable de quelque plus haut et «. meilleur style que celui dont nous nous sommes «( si longuement contentés... » Que la France, si longtemps stérile, « soit grosse enfin d'un poète a dont le luth face taire ces enrouées cornemuses, « non aultrement que grenouilles, quand on jecte « une pierre dans leur marais. »

Quel sera le caractère de la poésie, telle que du Bellay l'imagine et la désire pour la France, il l'indique avec une justesse admirable : « Sachez, « lecteur, dit-il, que celui sera véritablement le cf poète que je cherche en nostre langue, qui me « fera indigner, apayser, esjouyr, douloir, aymer, <r hayr, admirer, estonner : bref, qui tiendra la ce bride de mes affections, me tournant çà et là à a son })laisir K » C'est l'image môme de la haute poésie, et le portrait de nos grands poètes.

Du Bellay a dit ce qu'il fallait laisser et où il fallait tendre ; il a rompu avec le passé ; il a ouvert

1 Du Bellay avait lu l'épître d'Horace aux Pisons : £t quocumque volent, (tniimun aiuUtorix agunto.

une voie nouvelle. Restait à indiquer les moyens. Où le poète futur devra-t-il cherclier le secret de cette poésie du cœur et de la raison ? Qui donnera à la langue vulgaire des expressions égales à ces grandes pensées ? L'étude et l'imitation des anciens. (( Sans l'imitation des Grecz et des Ro- € mains, dit-il, nous ne pouvons donner à nostre € langue l'excellence et lumière des aultres plus <:( fameuses. » Et ailleurs : « Il est une forme de « jDoésie beaucoup plus exquise, laquelle il faulc( droit chercher en ces vieux Grecz et Latins, non « point es auteurs françois ; pour ce qu'en ceux-cy a on ne sçauroit prendre la chair, les oz, les nerfz (( et le sang. » Et ailleurs : ce Ly donques et rely « premièrement, ô poète futur, feuillette de main « nocturne et journelle les exemplaires grecs et c( latins ^. »

Une préface en tête des poésies de du Bellay indique dans quel esprit il faut imiter les anciens. L'imitation, utile, féconde, c'est, dans la peinture de la vie humaine et dans l'expression des vérités générales, de se rencontrer avec les anciens, qui y ont excellé. L'imitation n'est pas seulement légitime, elle est nécessaire. Les paroles de du Bellay sont du plus grand prix : « Si deux peintres, dit-il, « s'efforcent de représenter au naturel quelque vif

1 Encore un précepte de la même épître :

... Vos exemplaria grœca Nocturna versate manu, versate diurna.

<ï ponrtrait, il est impossible qu'ils ne se rencon- « trent pas en mesmes traits et linéaments, ayant d mesme exemplaire devant les yeux. » Rien de plus élevé et de plus juste : mais il y faut une condition, c'est que les deux peintres soient supérieurs. Quand Racine imite Euripide, c'est qu'il a été impossible qu'avec le même exemplaire sous les yeux, les deux grands peintres ne se rencontrassent pas. Un peintre médiocre ne peut être que le plagiaire d'un peintre de génie. Que j'aime à voir, dans des écrits qui ont trois siècles, la tradition des grands principes littéraires exposée eu termes si vifs par des esprits aussi neufs à la découverte qu'à la possession de la vérité !

On s'attendait à trouver, parmi tant d'idées heureuses, quelques principes de goût sur la manière dont l'imitation pouvait enrichir, et, selon l'expression de du Bellay, amplifier notre langue. Mais ce point demandait une délicatesse de critique audessus de son temps. C'était beaucoup d'avoir défendu la langue Milgaire contre ceux qui l'estimaient trop basse pour leurs conceptions, et contre ceux qui l'abaissaient au niveau de leur esprit ; c'était beaucoup d'avoir prescrit l'imitation des littératures grecque et latine, et déterminé le caractère de cette imitation. Le mérite en est si grand qu'on pardonne à du Bellay les erreurs qu'il mêle à ces vues, et notamment son conseil d'imiter les modernes. Sur ce point, il est excessif : il ne pouvait souffrir que la France restât en arrière de personne ;

OÙ les Grecs et les Latins ne suffisent pas, il veut que les Italiens et les Espagnols y suppléent.

La doctrine en est mauvaise, et il importe de la combattre, du plus loin qu'elle apparaît dans la critique française. On imite impunément les anciens, parce qu'à la distance où. ils sont de nous, c'est par la raison seulement, et sur le terrain des vérités générales, que nous commerçons avec eux. L'imagination et le caprice n'ont aucune part dans ce commerce. La partie des littératures anciennes qui a le caractère d'un tour d'esprit passager, ou exclusivement local, nous est dérobée par tant d'obscurités historiques ou de philologie, que, loin d'y être attirés par l'imagination, nous la laissons en pâture aux érudits. Comment risquerions-nous d'imiter ce que nous ne sommes pas même sûrs d'entendre ? Nous ne pouvons prendre aux anciens que les vérités générales, qu'on n'imite pas, mais que chaque nation exprime à son tour dans sa langue.

Il n'en est pas ainsi des auteurs étrangers modernes ; ils sont tout près de nous, ils nous touchent, ils sont présents parmi nous. L'imitation en sera toujours dangereuse, parce que, tout au contraire de l'imitation des anciens, c'est par l'imagination et le caprice que nous sommes tentés de ressembler aux. modernes. Qui nous fait nous tourner de leur côté sinon le bruit qu'ils font dans leur pays ? Et comme ils font ce bruit moins pour avoir exprimé des vérités durables que pour avoir flatté une mode de leur pays, le moindre péril

que nous conrions en les imitant, c'est de nous donner des défauts exotiques.

L'imitation des littératures étrangères ne réussit à aucune nation. En France, elle est mortelle à Técrivain. Je ne dis rien de trop fort. On ne songe pas assez qu'à la fortune de l'écrit est attaché le repos de l'écrivain, et que dans la carrière des lettres les revers de la réputation sont plus douloureux que dans toute autre. Aussi est-il du devoir de la critique de rappeler à quelles conditions s'obtiennent les succès durables, à quels risques on recliercbe les succès d'un moment. L'imitation des littératures étrangères n'a nulle part moins de chances que dans notre pays. Il l'a pourtant soufferte à certaines époques ; mais combien peu de temps, et dans quelle stérilité du génie national î

Henri Estienne avait une vue plus juste quand, peu d'années après du Bellay, il attaquait Timitation de la littérature italienne. Il est vrai qu'en retour il voulait nous faire plus Grecs que Français. Dans son enthousiasme pour la langue grecque, il y voyait toutes sortes de conformités imaginaires avec la nôtre. Au milieu de ces excès si intéressants par l'ardeur même qui les suscitait, res})rit français s'éprouvait tour à tour à toutes ces imitations où l'invitaient les doctes et les poètes populaires, et il se formait en silence par le sentiment naïf des différences (;t des analogies.

A côté de ces grandes idées sur les nouvelles destinées de la poésie et de la langue, le manifeste de

du Bellay remettait en honneur le travail, où Buffon a\Tile secret du génie. « Qui désire vivre en la mé- « moire de la postérité, dit-il, doit comme mort en « soy-mesme suer et trembler maintes fois ; et, au- « tant que nos poètes courtisans boivent , mangent (( et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif (( et de longues vigiles ^. » Du Bellay ne veut ni paresseux ni esprits médiocres dans son Parnasse. Il a une si haute idée de la poésie, qu'il va jusqu'à demander l'institution d'une sorte de juge des vers, d'un Quintilius Yarus, investi de la censure publique, qui ne déli^Terait le droit d'imprimer qu'au poète « qui auroit enduré sa lime. »

L'enthousiasme le plus naïf éclate dans l'exhortation que du Bellay adresse, en finissant , aux poètes et aux doctes de la Brigade : « Là donc, François, ce s'écrie-t-il, marchez courageusement vers cette (( superbe cité romaine, et de ses despouilles ornez (( vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces c( oies criardes, ce fier Manlie et ce traistre Ca- (( mille, qui, sous ombre de bonne foi, vous surce prirent tout nuds, comptant la rançon du Caf( pitole. Donnez en cette Grèce menteresse, et y « semez, encore un coup, la fameuse nation des ce Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés c( trésors de ce temple delphique, ainsi que vous c( avez faict autrefois. »

... Sudavit et alsit; Abstinvii Yenere et Baccho.

(HoBACE, Épitre aux Pisons.)

360 HISTOIKE

Le cri de guerre poussé par du Bellay fut entendu, et rien en effet ne ressemble plus à un pillage que cette première imitation tumultueuse de l'antiquité. Chaque poète se jeta sur une partie de ce noble liéritage, et s'affubla de quelque dépouille de Rome ou d'Athènes. On eût dit des barbares, vainqueurs d'une nation civilisée, qui adaptaient à leur grossier vêtement de guerre quelque lambeau du brillant costume des vaincus. Le plus notable des nouveaux poètes est aussi le plus marqué de cette bigarrure ; c'est Ronsard, dont la renommée et la chute sont un si grand enseignement dans l'histoire des lettres françaises.

Du Bellay avait voulu joindre le précepte à l'exemple, n fit sui\Te son manifeste d'une satire contre la poésie à la mode, qu'il intitula le Poète courtisan. n y avait deux nouveautés dans cette satire : le titre même de satire, qui se voyait pour la première fois en tête d'un ouvrage en vers français, et l'alexandrin substitué au petit vers, si populaire dans tout le moyen âge. Il y avait de plus ce que ne donnent pas les théories, de la verve et de l'esprit. Les autres poèmes de du Bellay ne tinrent pas les promesses de son Illustration. Dans V Olice, où il conij)are toutes les beautés de sa maîtresse à celle de la nature, Charles Fontaine, un des poètes attaqués dans V Illustration , notait, sans trop exagérer, cinquante fois, en quatre feuilles de papier, ciel et deux, armées et ramées, oiseaux et eaux, fontaines vives et leurs rives, boisai abois, et tout un vain

travail de la mémoire , répétant sans cesse les mêmes mots, à la place de l'inspiration qui les renouvelle et les varie à l'infini. Les Regrets, espèces de Tristes composées à Rome durant le séjour que du Bellay y fit avec le cardinal son parent*, ont paru ennuyeux même à l'historien ingénieux et j^eut-être prévenu de la poésie de ce temps ^. On pourrait extraire de ses Antiquités de Rome quelques beaux vers inspirés par la vue des ruines et par le retour que le poète fait sur lui-même. Aucune de ses pièces n'est digne de ce poète futur qu'appelait le vœu de du Bellay; aucune ne réalise les prescriptions de son manifeste. Son vrai titre, ce sont quelques^ pages en prose, les premières où la critique littéraire ait été éloquente. Elles seules ont mérité à ce poète, appelé par ses contemporains Y Ovide français^ une place durable dans l'histoire de notre littérature.

§ III

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