‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 33 sur 48 · MALHERBE. — ESPRIT DE SA RÉFORME · texte numérisé non relu

MALHERBE. — ESPRIT DE SA RÉFORME

Boilean salue l'arrivée de Malherbe comme une «orte d'avènement.

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit serftir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté, Et de son tour heureux imitez la claiié.

Tout, dans ce jugement, est considérable; tout porte coup. C'est la théorie même de l'art d'écrire en vers, rédigée par Boileau, au nom de tout le dixseptième siècle. Pesons-en chaque expression : cela vaut mieux que de revendiquer quelque vaine liberté dont Malherbe et Boileau n'ont pas eu de souci. En fait d'art, comme en fait de morale, il est bien plus pressant de venir en aide à la discipline qu'à la liberté.

Qu'on se rappelle les excès de l'école de Ronsard, timidement corrigés par Desportes et Bertaut. Du Bellay avait convié nos poètes à l'imitation de l'antiquité. Ronsard l'entendit de l'imitation matérielle ; il en copia les formes, il francisa les langues

anciennes autant qu'il put, sinon qu'il voulut. L'imitation fut une traduction. Il prit au mot ce dédain du profane vulgaire, dont se vante Horace, et, pour rendre la poésie inaccessible, il la hérissa de mots pédantesques , qui la protégeaient contre les regards de la foule. Fidèle d'ailleurs au principe de du Bellay sur l'imitation des modernes, il avait payé à l'école d'Italie un tribut de sept cents sonnets.

Quant aux moyens d'enrichir la langue , outre les mots d'origine grecque ou latine, la technologie des métiers, celle des exercices et des amusements de la noblesse, il avait fait appel à tous les patois pour former la langue française, à 'peu. près comme un homme d'Etat qui eût ressuscité toutes les souverainetés féodales pour en former la monarchie. Le résultat de cette théorie avait été de mettre toute la poésie dans les mots, et de faire de l'art d'écrire en vers un pur mécanisme.

Il fallait donc, pour fonder ce grand art, rendre à l'esprit français son indépendance, le délivrer aussi bien de la superstition de l'antiquité que de la livrée des modernes , de Pindare que de Pétrarque.

Il fallait instituer une langue générale au siège même d' la monarchie ; et, comme celle-ci s'était établie sur les ruines de la féodalité , établir celle-là sur la ruine des patois provinciaux.

Il fallait rendre la poésie j opulaire, appeler le j)lus grand nombre aux pures délices et aux sévères

enseignements de l'art ; trouver, pour un pays encore partagé en classes, une langue qui ne fût ni au-dessous de la délicatesse des classes élevées, ni au-dessus de l'intelligence de la foule, une langue commune à la cour, à la ville, au peuple.

Après cette réforme générale, il y avait à opérer une réforme de détail, dont Desportes et Bertaut devaient faire les frais, leur sagesse étant mêlée de timidité, et leurs perfectionnements pleins de défauts. Il fallait, non plus triompher des extravagances de Konsard, — c'était devenu trop facile, — mais découvrir dans l'ordre, dans la mesure, dans le langage plus choisi de ses deux disciples, les vices secrets que recommandait la modestie même de ce commencement de réforme. Il fallait créer la critique de détail, et en quelque sorte inventer le goût , qui n'est que le jugement appliqué aux détails des ouvrages de l'esprit.

C'eût été trop peu d'opposer des théories, même excellentes, à une forme de poésie en possession de la faveur. Il fallait consacrer les nouvelles règles par des modèles.

Ce fut l'œuvre de Malherbe. Et c'est le sentiment de la nécessité comme de la grandeur de ce rôle qui fait dire à Boileau, avec un accent si vrai :

Enfin Malherbe vint !...

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§ IV

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