DU CARACTÈRE ET DU TOUR D'ESPRIT DE MALHERBE
Malherbe, comme tous les réformateurs, commença par imiter ce qu'il allait réformer. C'est en pratiquant les défauts de ses devanciers qu'il apprit à s'en corriger. Le premier poème qu'il publia, les Larmes de saint Pierre, est imité du Tansille, poète italien. Toutefois, quelques passages d'un ton vigoureux, des expressions fortes et précises, du nombre, je ne sais quel grand air que n'avait pas encore eu la poésie jusque-là, annonçaient, l'auteur de ces belles odes, les premiers modèles de la haute poésie. Malherbe s'était d'ailleurs exercé dans tous les genres estimés à la cour. Il avait fait des stances, des sonnets, des psaumes, à l'exemple de ses devanciers, et mieux que le plus habile. Une ode qu'il lut au cardinal Duperrcn fit parler de lui devant Henri IV. Ce prince apprit par des Yveteaux que le gentilhomme normand, dont Duperron lui avait tant vanté les vers, était à Paris; il le fit venir, et lui demanda une prière pour son voyage en Limousin. Il en fut si satisfait, qu'il voulut que M. de Bellegarde le prît dans sa maison, et à ses gages.
Il avait alors cinquante ans. Jusqu'à cette époque on ne sait rien de sa vie , sinon qu'ayant quitté
son père , gentilhomme de Caen * , qui s'était fait huguenot, il vint en Provence, et s'attacha au grand prieur de Provence, Henri d'Angoulême. Il avait été mêlé aux guerres de religion. S'il faut en croire Racan , il lui arriva , dans une rencontre , de pousser Sully si vivement l'espace de deux ou trois lieues, que celui-ci en garda toujours du dépit; telle serait la cause de la situation médiocre de Malherbe à la cour de Henri IV.
Quoi qu'il en soit, c'est à partir de 1605, époque où il vint se fixer à Paris , que commence sa double tâche de réformateur et de poète , donnant le précepte et l'exemple, mais plus souvent le premier que le second. Il la continua jusqu'à sa mort, arrivée en 1628, et mourut en grammairien, relevant, dit-on, une faute de français de sa gardemalade, et laissant un petit recueil et une influence immense.
Son caractère, son âge, son génie particulier, convenaient admirablement à l'espèce de dictature qu'il exerça pendant vingt ans. Il avait fait ses preuves comme homme de guerre , et il n'était pas messéant, pour celui qui allait devenir le tyran des syllabes, comme l'appelèrent les poètes de l'école de Ronsard, d'avoir porté l'épée honorablement. Malherbe avait la fierté et le courage d'un gentilhomme. 11 se disait de la race des Normands de la conquête, et son humeur ne démentait pas ses
1 Malherbe naquit dans cette ville, vers l'année 1556.
prétentions. Il était disputeur, hardi, courageux jusqu'à se vouloir battre à soixante-douze ans avec le chevalier de Piles, qui avait tué son fils en duel. 11 fit ses plus belles pièces ayant passé l'âge mûr, alors que l'imagination n'a plus de fumées, la raison plus d'illusions, le goût plus d'incertitude : c'est l'âge où Bossuet écrivait l'oraison funèbre du prince de Condé. Le caractère de Malherbe le portait vers la critique ; il ne pouvait ni se contenter des apparences , ni supporter les équivoques ; vif, passionné, d'une netteté de langage qui ne soufi*rait aucune obscurité chez les autres ; ayant , dit Racan , une conversation brusque, où tout mot portait; intraitable sur tout ce qui touchait à l'art ; risquant ses amitiés , non pour un trait d'esprit , mais pour une vérité utile : témoin sa brouille avec Régnier, neveu de Desportes, qu'il estimait par-dessus tous les autres , mais devant lequel il n'avait pu se tenir de préférer un bon potage aux vers de son oncle. L'autorité de ses exemples, son crédit à la cour, la vivacité et la décision de son esprit , lui firent bientôt des disciples. Ce fut comme une nouvelle brigade qui déclara la guerre à celle de Ronsard. Les plans de campagne se faisaient dans cette petite chambre à six ou sept chaises dont parlent les biographes, où Malherbe s'entretenait tous les soirs avec ses jeunes amis, Maynard entre autres et Racan, qui devaient laisser quelques vers dignes du maître. Il présidait la réunion, et tenait si fort à cette prérogative, qu'un jour sou valet ayant au-
nonce je ne sais quel président du parlement : « Il n'y a ici, dit-il, de président que moi. )> Là, on discutait tout le détail de l'art d'écrire en vers ; on revisait les jugements de la mode ; on préparait ceux de la postérité. Là, Malherbe, avec une sagacité impitoyable et un sens critique supérieur, arrachant sa défroque antique à la muse de Ronsard, et dénonçant les mignardises de Desportes, rendait des arrêts qui devenaient au dehors des règles de langage et de goût.
DÉTAIL DES CHANGEMENTS OPÉRÉS PAR MALHERBE DANS l'ART
d'Écrire en vers.
Malherbe prit une à une toutes les pièces de l'édifice élevé par Ronsard, et il les brisa.
Le travers de cette école avait été d'imiter la poésie antique dans ce qu'elle a de plus indigène et de plus local. Ronsard avait fait, comme Pindare, des odes avec l'appareil consacré des strophes, des antistrophes et des épodes. Baïf était allé jusqu'à construire des vers français d'après la métrique des anciens. Tous s'étudiaient à emprunter à l'antiquité son costume. Ils y négligeaient ou n'y voyaient pas ce qui est de l'homme de tous les temps, et ce qui en effet se retrouve, mais ne s'imite pas. Ils mêlaient, dans des fictions bizarres, la France et Jupiter, des personnifications modernes et des divinités païennes. Ils préféraient,
parmi les tours et les mots des langues anciennes , ceux qui s'éloignent le plus du génie de la nôtre. Entre le grec et le latin , où il avait à choisir un mot savant pour exprimer l'idée d'âme, Ronsard allait emprunter au grec le mot entélêchie, comme le plus savant, et parce qu'aucune analogie avec notre langue ne l'exposait à être compris de la foule.
Malherbe s'attaqua d'abord à l'érudition extérieure et à l'imitation servile ; et, pour mieux combattre l'abus de l'antiquité, c'est à peine s'il prit soin d'en recommander l'usage. Il y était pourtant fort exercé. Ses traductions de Tite-Live et de Sénèque en sont la preuve. Il avait, dit un biographe, les poésies d'Horace dans son cabinet de travail, sous son chevet, sur sa toilette; il les lisait à la ville et aux champs ; il les appelait son bréviaire. 11 préférait d'ailleurs les Latins aux Grecs, moitié par opposition à l'école de Ronsard, moitié par un sens supérieur qui lui faisait voir la filiation historique et morale du français et du latin. S'il n'a pas assez goûté Pindare , c'était en souvenir des excès où l'imitation de ce poète avait fait tomber Ronsard, et s'il goûtait trop Sénèque, cette faiblesse lui est commune avec tous les écrivains de la seconde moitié du seizième siècle, y compris lo plus excellent, Montaigne ^
Rien ne paraissait })lus beau à l'école de Ronsard qu(^ l'érudition rcîcherchée et raffinée, l'érudition
1 On eu indique les principales causes uu chapitre suivant.
de curiosité. Le prix était au plus obscur, à celui qui donnait le plus à faire aux commentateurs. De là le grand succès de Dubartas, dont le poème, traduit dans toutes les langues, eût pu donner de l'envie à Konsard lui-même ^ . Malherbe traita cette érudition fort brutalement. Fédanterie, latinerie, disait-il de toutes ces prétentions au savoir extraordinaire. En même temps il marquait d'une main ferme dans quelle limite la poésie française pouvait être savante. Parmi les traditions de l'antiquité, il n'employa que les plus populaires, et, dans la mythologie comme dans l'histoire, il s'en tint aux noms connus de la foule. Son sens supérieur discernait , entre tous ses souvenirs, ceux qui sont, en quelque sorte, communs au monde ancien et au monde moderne, et qui doivent se mêler à toujours aux idées nouvelles. « Il s'est enrichi, dit (( très-bien Godeau, de la dépouille des Grecs et « des Romains ; mais il n'en a pas été idolâtre. » Pour les fictions, il les avait, dit Racan, en aversion. Régnier avait fait pour Henri lY une élégie où il représentait la France montant vers le trône de Jupiter et s'y plaignant de l'état où l'avait réduite la Ligue. « Depuis cinquante ans que je dece meure en France, disait à ce sujet Malherbe, je « ne me suis point aperçu que la France se fût en- (i levée de sa place. » Plaisanterie plus juste que piquante. Malherbe ne haïssait d'ailleurs que l'abus.
* V Œuvre des six jours,
des fictions. Quant aux fictions elles-mêmes, quelle apparence qu"il blâmât ce dont il avait fait un si bel emploi?
Il voulait que le poète ne se consumât point dans ce vain travail, et que la poésie, comme la prose, n'exprimât que des réalités. Admirable vue dans un pays qui ne se prête pas aux fictions, et où cette forme de poésie n'a jamais réussi. Les fictions ne sont pas l'idéal ; ce n'est, le plus souvent, qu'un artifice pour orner et rendre extraordinaire une réalité trop commune ; l'idéal français , c'est le choix dans la réalité. Malherbe n'aimait que celui-là.
Il ne ménagea pas 2:>lus Pétrarque que Pindare. Les odes de l'un avaient eu le tort de servir de modèles à la poésie savante ; les sonnets de l'autre étaient coupables de toutes les fadeurs de la poésie amoureuse. Peut-être en voulait-il à Pétrarque du tribut qu'il avait payé lui-même au pétrarchisme. Quant aux poètes italiens contemporains, il les traitait comme les poètes français ses devanciers. Le plus à la mode alors, le cavalier Marin, s'en vengea par des épigrammes ; Malherbe eut plus que les rieurs de son côté, il eut la nation.
A ces changements dans le fond même de la poésie, répondirent autant de changements dans la langue. La ruine de la poésie savante entraînait la ruine de la langue gréco-latine de Ronsard; la guerre à l'imitation italienne mettait en fuite les subtilités et les équivoques de Desportes.
Mais le poiiit capital fut la proscription des patois. Malherbe en nettoya la langue poétique. Il se moquait du vendômois de Ronsard. Il se vantait d'avoir dégasconné la cour, où le gascon était venu à la suite de Henri IV. Il disait que la bonne langue se parlait sur la place Saint-Jean : expression exagérée d'une pensée juste. Où trouver, en effet, le bon français, si ce n'est au centre de la France, à Paris ; et puisque la cour a pu être tour à tour italienne, gasconne ou espagnole, qui donc parle la langue nationale, si ce n'est le peuple de Paris, qui ne change pas, qui est ce qu'il y a de plus français en France? La langue du peuple n'est pas sujette aux variations de la mode; elle est dans tous les temps la langue naturelle des passions.
Malherbe voulut l'unité de langue dans un pays qui marchait vers l'unité politique ; plus conséquent que Ronsard, il ne songeait pas à conserver la féodalité dans le langage, quand il se félicitait de la voir disparaître dans l'Etat.
L'esprit français sous les traits d'un habitant de Paris, cultivé par la forte discipline de l'antiquité, mais gardant son indépendance et sa physionomie ; la langue française sur la place Saint- Jean, là où il n'y a pas de risque que le pédantisme et l'imitation étrangère l'aillent chercher, telle fut la pensée de Malherbe. C'est ainsi qu'il interpréta et développa la théorie de du Bellay, et qu'il rétablit l'ordre bouleversé par Ronsard.
§ VI
CHANGEMENTS DE DÉTAILS DANS LA LANGUE, ET PERFECTION- NEMENT DE LA VERSIFICATION.
C'était trop peu pour cet excellent esprit d'avoir délivré la poésie française de la superstition de l'antiquité et de l'imitation étrangère, des fictions, de la subtilité et du pédantisme, soit en lui montrant son idéal dans l'esprit français, formé par l'antiquité et parlant la langue du peuple de Paris, soit en joignant, comme il en eut la gloire, l'exemple au précepte. Il importait, pour assurer cette direction de la poésie, de rendre ces grandes vues familières par une critique de détail qui exerçât le goût du public, et qui formât des lecteurs pour les chefs-d'œuvre que le génie français allait créer. Ronsard et Desportes firent tous les frais de cette sorte d'enseignement. Malherbe immola le premier tout entier, et presque tout le second, aux nouvelles doctrines. C'est grand dommage que l'exemplaire de Ronsard, qu'il avait annoté de sa main, ait été perdu. Ou a du moins celui de Desportos. Toutes les remarques n'y sont pas d'une égale portée, et quelques-unes sentent trop le tyran des syllabes. C'est l'excès de tout réformateur ; mais le plus grand nombre frappait juste.
Malherbe n'y va pas de main molle : « Cette sota tise est non pareille, » dit-il d'un ])assage de Des-- I)ortes. De stances du même : « Toute cette piè^e a est si niaise et si écolière, qu'elle ne vaut pas la
DE LA LITTÉRATUnE FEANÇAISE. 409
<ï peine de la censure. » D'une phrase du même : a Cette phrase est latine; il faut dire, pour parler c françois... j> D'une autre : ce Phrase excellentisc sime. » Le vieux tyran des syllabes fait de l'irouie. D'une autre : ce Ceci est dit sans jugement. » D'une autre : « Sot et lourd. » D'un latinisme : (£ La langue latine se sert de cette épithète ; mais la ce françoise, non. » D'un tour prétentieux : ce Ceci c( pipe le monde, et ce n'est rien qui vaille. » D'un pétrarchisme : « Ceci est; sans jugement, n'en dé- « plaise à l'italien, où il est pris. » D'un autre : « Bourre excellente, prise de l'italien, où elle ne a vaut non plus qu'en françois. » D'une mauvaise rime : ce Rime gasconne et provençale, mais non pas (( françoise ; » et cent autres de ce genre : Étrange oisonnerie, niaiserie, pédanterie mal , très mal, impertinent ^ critiques peu civiles, j'en conviens, mais d'une exactitude d'autant plus admirable qu'il était plus difficile de voir juste dans la faveur publique qui protégeait la mauvaise poésie.
Quand on a le courage, non de feuilleter d'une main nonchalante le recueil de Desportes, mais de pénétrer les artifices de cette poésie alors si en vogue, on sent combien la rude main de Malherbe était nécessaire pour réparer la langue, selon la belle expression de Boileau. Comment la langue de toute cette galanterie n'eût-elle pas été vicieuse? Et par vices, je n'entends pas ces fautes grossières qui sautent aux yeux de tous, comme il en échappe à Ronsard parmi beaucoup de traits d'une franche verve
et de bon aloi. Les vices de la langue de Desportes feraient illusion même à des esprits cultivés, parce qu'il pèche par le mauvais emploi d'un esprit fin et délié , dont la retenue paraît venir du goût. Traits qui ne touchent pas le but, sens douteux, fioesses qui cachent des puérilités; recherche de l'ingénieux et de la pointe ; toutes sortes de manquements, calculés ou involontaires, à la première loi du langage, la propriété, avec une fausse précision qui les dissimule : tels sont les péchés d'habitude de Desportes.
La guerre que fit Malherbe à toute cette corruption prématurée de la langue fut impitoyable. Il n'en laissa rien échapper. Il n'y eut pas une mauvaise métaphore qu'il ne dénonçât, pas une comparaison inexacte qu'il n'effaçât du revers de sa plume. Pénétrant dans tous les détails de ce style, dans ses jointures les plus cachées, dans ses fausses délicatesses , dans ses grâces spécieuses ; demandant compte à chaque mot de sa valeur, de son rapport avec l'idée, de sa place dans la phrase, et assistant, comme un témoin caché, au travail du poète, il faisait voir dans la fail)lesse de la conception la cause des imperfections de la langue. Epithètes banales ; pensées incomplètes, contradictoires, disparates, redondantes, brillantes sans solidité; impropriétés déguisées par l'harmonie des mots, ou par la délicatesse apparente des pensées, rien ne trouva grâce devant le réparateur de la langue.
Les perfectionnements qu'il introduisit dans l'art d'écrire en vers, et dont son exemple fit des lois, ne sont pas moins dignes d'admiration par l'esprit qui les lui suggéra. Cet esprit, c'était de rendre l'art difficile. Malherbe marqua le caractère et assura l'avenir de la haute poésie en France, le jour où il substitua au mécanisme qui permettait à Ronsard de faire deux cents vers à jeun, et autant après dîner i, un ensemble de difficultés ou plutôt un corps de lois qui devait interdire l'art aux vaines vocations, et ne le permettre qu'aux poètes vraiment inspirés. C'est là cette grande discipline du dix-septième siècle, plus jalouse de perfectionner dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de l'individu ; toujours en défiance de la liberté ; forçant le poète à choisir entre ses pensées , mais, par là, lui donnant l'empire sur les âmes. Heureux qui a l'œil assez sûr pour voir à quelle hauteur Malherbe a suspendu la plume du poète, et qui résiste à l'aller prendre témérairement, au risque des misères attachées aux entreprises vaines ou aux succès qui ne doivent pas durer!
Il n'est pas une de ses règles qui n'ait pour
1 « Ducentos versus ante cibum , et totidem cœnatus scripsisse amabat , i> dit Balzac dans une lettre à M. de Silhon. On y trouve ce bel éloge de Malherbe : ce Docuit quid esset pure et cum religione <ï scribere.... Primus viam vidit qua iretur ad carmen.... Docuit in « vocibus et sententiis delectum eloquentiae esse originem.... Sem- « per sibi constans , et sui ubique similis , non potuit quod fecit , id <i ratione non fecisse... Finxit et emendavit civium suorum ingénia. » C'est le jugement des bons esprits de l'époque ; Boileau l'a confirmé.
objet de rendre l'art difficile. Que veulent cette interdiction de l'hiatus, la césure rendue désormais obligatoire, l'enjambement et les rimes à l'hémisticlie proscrits, les élisions prohibées, l'article rétabli ; que veut toute cette guerre aux sons durs, aux assonances, aux chevilles qu'il appelle bourre ovLvent^j sinon décourager les méchants poètes, et ôter aux bons la tentation de se négliger? Que prétend Malherbe en défendant les rimes du simple et du composé, temps, printemps, jour, séjour, ou des mots qui ont quelque convenance, montagne, campagne, ou des dérivés mettre , perinettre, sinon empêcher la poésie de dégénérer en un exercice de mémoire et en vain jeu de mots? On trouve, disait-il , de plus beaux vers en rapprochant des mots éloignés, et rien ne sent plus son grand poète que de tenter des rimes difficiles. Conseil excellent : car c'est en pénétrant dans son sujet qu'on rencontre les rimes difficiles et qu'on évite les faciles ; le même travail fait penser avec force et rimer richement. Il ])roscrivait dans le même esprit ces formules vagues, mille, cent, si commodes à la paresse , et dont il disait plaisamment : « Peut-être n'y en avoit-il que quatre-vingt-dix-neuf. »
Un juge ])révonu ])ourrait ne voir dans ces théories de Malherbe qu'un mécanisme de patience substitué à un mécanisnuî de paresse. Car qu'y at-il là d'impossible à un poète médiocre? C'est tout
i II dit d'un sonnet : a C'est un pâté de chevilles. »
au plus de la poésie négative. La remarque ferait tort à la mémoire de Malherbe, s'il n'eût réglé que la prosodie; mais ces perfectionnements dans le mécanisme s'ajoutent à toutes ses règles pour la parfaite expression de la pensée poétique ; la tâche du versificateur n'est que le complément de la tâche du poète. C'est seulement en l'entendant de la forme et du fond, que la théorie de Malherbe frappe également la poésie facile de l'école de Ronsard et certains imitateurs de la poésie difficile de Racine et de Boileau. Cette discipline n'est faite que pour les poètes de génie, et c'est surtout ce que j'en aime.
Eux seuls savent se mouvoir librement au milieu de tant de règles , lesquelles ne sont que leur naturel même et les lois de leur secrète conformité avec nous. Le conseil de rechercher les rimes éloignées et rares qui « sentent si fort leur grand poète, y> trouva tout prêt Molière, dont le bonheur en ce genre faisait dire à Boileau, succombant quelquefois sous les difficultés du grand art de Malherbe :
Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
§ VIL
DES EXEMPLES DONNÉS PAR MALHERBE A l'aPPUI DE SA DISCIPLINB.
Les exemples laissés par Ronsard et son école avaient brouillé tout ce que leurs théories avaient
réglé. Il n'en fut pas de même de Malherbe : ses exemples furent la sanction de ses doctrines. Tout ce qu'il enseigna, il le pratiqua. Par lui les esprits furent désormais fixés sur l'objet de la poésie et sur les conditions de l'art d'écrire en vers. Il indiqua l'objet de la poésie en s'attacbant aux vérités générales ; j'allais dire aux lieux communs : pourquoi pas ? les lieux communs sont les seules nouveautés , parce que ce sont les seules choses éternelles. Quant à la langue des vers, il fit voir où en était la véritable noblesse, en la transportant des mots, d'où Ronsard la voulait tirer, aux choses, d'où elle se communique naturellement aux mots. Il montra que la véritable harmonie, loin d'être une qualité distincte qui résulte de certaines combinaisons de sons, n'est que la dernière et suprême convenance d'un style qui réunit toutes les autres. L'école de Ronsard se croyait supérieure à Virgile, pour avoir renchéri sur la description que ce grand poète a faite du cheval, par quelques détails techniques empruntés à la langue du palefrenier. Malherbe décrivit et n'analysa pas. Il peignit par ces traits généraux et sommaires sous lesquels nous apparaît la nature extérieure. Rompant tour à tour avec toutes les servitudes de cette poésie qu'infectait l'imitation ou la folie du savoir, avec tous ces mensonges convenus, auxquels des poètes bien doués étaient forcés d'accommoder leur naturel, il fit de la langue des vers la langue même des sentiments les plus personnels au poète. IJ
fut vrai avec lui-même , vrai avec ses lecteurs ; et c'est plaisir de l'entendre parler ainsi aux Muses , dont il venait de restaurer le culte :
Quand le sang bouillant en mes veines Me donnoit de jeunes désirs, Tantôt vous soupiriez mes peines, Tantôt vous chantiez mes plaisirs.
Mais aujourd'hui que mes années Vers la fin s'en vont terminées, Siéroit-il bien à mes écrits D'.ennuyer les races futures Des ridicules aventures D'un amoureux en cheveux gris ?
Non, vierges, non, je me retire De tous ces frivoles discours...
Le genre que Malherbe adopta convenait le mieux à cette réparation de la poésie. Ronsard avait eu l'honneur de l'indiquer : c'était l'ode, de toutes les formes poétiques la plus propre à rendre sensibles ses réformes, rien n'étant lu de plus près, ni avec plus d'attention aux détails. Témoin la naissante Académie française, qui mit trois mois à examiner la Prière pour le roi Henri IV allant en Limousin ; encore ne toucha-t-elle point aux quatre dernières strophes.
Je ne sache pas de plus bel exemple dans l'histoire des littératures que celui de cet homme ^ réformateur par instinct, grand poète presque par devoir, s'attachant pour l'exemple à un genre où ne le portaient ni son imagination, ni son humeur, et soutenu contre les difficultés de sa tâche par le sentiment qu'elle était nécessaire. Plus d'une fois
Malherbe plia sous le fardeau, et laissa les premières strophes d'une ode réformatrice se refroidir des mois entiers sur le papier. Il s'arrêtait ?\oT8, aimant mieux s'avouer vaincu par sa propre discipline que de l'éluder ; et tantôt il allait se délasser dans cette menue poésie, biffée par lui, où il avait pourtant la faiblesse de vouloir exceller ; tantôt il se retrempait dans de solides entretiens avec ses amis, où, en disputant de cet idéal qu'il n'avait pu atteindre, il reprenait des forces pour le poursuivre de nouveau.
Aussi ne trouve-t-on pas excessives les louanges qu'il se donne dans quelques pièces de son recueil. Combien j'aime, pour ma part, la fierté de ces vers écrits dans un moment où Malherbe ne se sentait pas trop au-dessous de cet idéal, et où le réformateur n'était pas mécontent du poète!
Apollon A, portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Ces belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de veillir.
Mais l'art d'en faire des couronnes N'est pas su de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range, Savent donner une louange Qui demeure éternellement *.
Ailleurs il dit de lui :
1 Ode à Marie de Médicis, régente, 1611, C'est la fierté de ce débit d'Horac:', ode 30, III :
Exegi monumentum œre perennius.
Les ouvrages communs vivent quelques années ; Ce que Malherbe écrit dure éternellement*.
Il est beau d'avoir pu parler ainsi de soi, et de ne s'être point trompé. Ce serait de l'orgueil ridi- <îule si l'on devait recevoir de la postérité un démenti. Quand la postérité acquiesce à l'éloge, c'est seulement une preuve glorieuse qu'on s'est bien <;onnu. Ronsard se vantant de n'avoir encore donné son nom à aucune mer , malgré la menace qui en est faite parle lyrique latin à tous ceux qui s'aventurent sur les traces de Pindare, n'a qu'une vanité puérile. Le témoignage que se rend Malherbe devançant le jugement de Boileau, et donnant de son vivant la mesure de sa renommée, est de ceux dont Montaigne a dit : « Je ne veulx pas que , de <( peur de faillir du costé de la présomption, un <£ homme se mescognoisse pourtant, n'y qu'il pense "« estre moins que ce qu'il est... C'est raison qu'il <L veoye en ce subject, comme ailleurs, ce que la « vérité luy présente ; si c'est César, qu'il se treuve c( hardiement le plus grand capitaine du monde-. y> L'histoire doit recueillir ces éloges que les poètes font d'eux-mêmes : selon que la postérité les a confirmés ou démentis , c'est la punition de l'erreur qui a égaré les uns , ou la consécration de la vérité qui a inspiré les autres.
L'orgueil de Malherbe, c'est la foi dans sa disci-
1 Sonnet à Louis XIII, 1624.
* Essais, liv. II, chap. xvii.
pline, acceptée de tous les bons esprits de son temps :
Toute la France sait fort bien Que je n'estime ou reprends rien Que par raison et par bon titre, Et que les doctes de mon temps Ont toujours été très contents De m'élire pour leur arbitre ' .
Du reste, au témoignage de Racan, loin d'être orgueilleux dans le privé, il avait plutôt de fréquents retours de mépris philosophique pour les choses dont il ne lui était pas défendu d'être vain : pour la noblesse , quoique la sienne fût antique ; pour la poésie même, où il craignait d'avoir perdu sa peine. Racan ne nous l'eût-il pas dit, on le devinerait à certains traits caractéristiques des poésies de Malherbe. Ces vers si nobles et si impérieux sentent tout à la fois le poète théoricien qui commande au nom des lois éternelles de l'art rétablies et remises en vigueur par lui , et l'homme de grand sens qui ne se fait illusion sur rien , pas même sur ce qui lui attire l'admiration des autres hommes. C'est l'accord, dans la poésie, de l'esprit de disfcipline et de l'esprit de liberté. Toutes les autres beautés de Malherbe sont nées de cette beauté première. Cette gravité qui n'a rien de triste, cette majesté sans affectation, ce grand air que tempère la grâce , sont d'un poète qui n'a pré-
* Ode à M. de la Garde. C'est une des dernières pièces qu'ait faites Malherbe. Il y parle de la mort de son fils, tuù en duel le 13 juillet 1627.
tendu régler que la méthode de communiquer nos pensées par le langage, mais qui ne s'arroge aucun droit sur la liberté de notre esprit. Le propre de sa discipline n'est pas de réduire ou de contraindre cette liberté ; c'est bien plutôt de la sauver des servitudes de l'imitation, de la mode, de l'humeur particulière, et de rendre le poète à luimême. Que prétendait Malherbe par sa réforme, sinon faire voir aux poètes de son temps que ce qui leur était imposé par le tour d'esprit d'alors, par l'imitation de l'Italie et par le faux savoir, ne valait pas ce que leur bon sens, cultivé par les lettres anciennes, et dévelo^^pé par l'expérience de la vie, leur inspirait, comme à leur insu, de pensées franches et naturelles ?
Tel fut le rôle de Malherbe. Ses belles odes, d'admirables stances, que sentait Boileau en écrivant ce vers si expressif :
Les stances avec grâce apprirent à tomber ;
certaines paraphrases des Psaumes, ne sont pas seulement des modèles de poésie ; ce sont en quelque sorte des institutions de langage. Ni l'autorité de la discipline qu'elles ont sanctionnée n'a fléchi, ni leurs beautés ne se sont fanées. C'est que cette discipline est conforme à l'esprit français et que la même conformité rend ces beautés toujours nouvelles.
En effet, quelque résistance que nous fassions, par la réflexion , par la lecture des chefs-d'œuvre ,
d20 HISTOIRE
par notre droiture et notre naturel, au tour d'imagination de notre époque, le passager, l'éphémère nous atteignent jusque dans la retraite la plus ja~ louse; et si nous tenons assez ferme pour n'être pas à la fin dépouillés de notre naturel , il nous est difficile de n'en être pas souvent distraits. Qu'à ces moments-là un Malherbe nous tombe sous la main, d'où vient que nous sommes si surpris de cette vivacité, de cette verdeur, de ce grand sens, de ces vérités qui ont reçu leur forme dernière, de ce style si précis, si noble, si frappant? C'est que nous nous sentons rendus à notre naturel, qui est pour nous Téternelle nouveauté. Le mérite de ces poésies est donc le même qu'au temps qui les vit pour la première fois paraître : c'est d'être nouvelles. Nos pères y ont admiré, il y a plus de deux siècles, ce que nous y admirons encore aujourd'hui, l'esprit français entrant enfin dans sa virilité, et une langue poétique conforme à sa nature et à ses destinées.