‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 37 sur 48 · DES CAUSES DE LA. POPULARITÉ DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE LA. POPULARITÉ DE MONTAIGNE

La popularité de Montaigne est l'ouvrage du temps ; aussi n'a-t-elle pas été sujette aux retours. La faveur des imaginations n'y a été pour rien. A côté de Ronsard , qui vit et meurt dans l'applaudissement universel, Montaigne est à peine connu de quelques esprits de choix '. On le lit et on le goûte

1 II est vrai que ces esprits ne l'admirent pas médiocrement. Juste Lippe l'appelle le ThaUx franr^ain ; Pasquier le lit avec délices, et toutefois en fait moins d'éloges que do Honsard. De Thou écrit de lui en latin : a C'est un homme d'une liberté ingénue que ses Essais

en secret ; il n'a pas d'influence réelle. Ses ennemis , d'ailleurs, ne sont pas plus nombreux que ses amis.

Au commencement du dix- septième siècle, en vain la demoiselle de Gournay, fille adoptive de Montaigne , s'efforce , par ses pieux libelles , de réchauffer l'admiration pour l'auteur des Essais. Les puristes d'alors, qui font la mode, le décrient comme archaïque. Balzac, à côté d'éloges sincères, en fait des critiques assez vives ; Port-Royal le trouve impie , et l'attaque pour sa philosophie , qui prétend se passer de religion. Le plus grand homme de cette pieuse compagnie, Pascal, se montre plus sévère pour Montaigne que pour les jésuites. Selon lui, les Essais sont un livre pernicieux, immoral, plein de mots sales et déshonnêtes ; Montaigne ne songe qu'à mourir mollement et lâchement. Dans la Logique de Port-Royal , on n'est pas même juste pour l'écrivain , et l'on profite de son livre sans l'en remercier. Sur la fin du siècle, toutefois, on commence à le lire, et on le juge mieux. La Bruyère imite visiblement son style; la Fontaine le médite; Bayle se sert de son doute, comme d'une arme légère, pour combattre les erreurs de l'esprit humain. ^

C'est au dix-huitième siècle seulement que Montaigne est prisé à sa valeur. Les grands écrivains ]e reconnaissent pour leur glorieux prédécesseur. Le voilà enfin à sa place, en pleine compagnie de

immortaliseront dans la postérité la plus reculée. » Le cardinal Duperron appelait les Essais le Bréviaire des honnêtes yens.

sceptiques ; n'ayant plus affaire ni aux jésuites ni aux jansénistes. Voltaire reprend toutes les idées de Montaigne , donne la précision et le tour vif de la polémique à ces opinions enveloppées, chez Montaigne, du langage abondant, pittoresque et quelquefois traînant, de la spéculation oisive. Kousseau le copie ; Montesquieu, Diderot et tous les encyclopédistes r étudient, lui font des emprunts, rhabillent ses doutes ingénieux. Il est dans la destinée de Montaigne que plus il vieillit , plus sa gloire aui>mente. Tour à tour les côtés si nombreux et si divers de son admirable livre reçoivent une sorte de vie nouvelle. Dans les dix-septième et dix-huitième siècles, ce sont les idées; dans le dix-neuvième, où l'on est plus désintéressé et plus libre sur les idées , où l'on est à peu près aussi loin des rancunes jansénistes que de l'incrédulité des philosophes, c'est le style qu'on étudie et qu'on remet en honneur. C'est dans Montaigne , dit-on avec raison , qu'il faut aller rajeunir la langue par des innovations ou des restaurations de bon aloi. Sous quelque point de vue qu'on l'ait regardé, soit pour s'y instruire, soit pour s'y distraire, peu d'auteurs, depuis trois siècles, ont eu i)lus de lecteurs dans notre pays , et des lecteurs plus amis de l'écrivain.

Ce doute même , qui n'a rien de sec ni de moqueur, qui respecte les croyances , même en les aflaiblissant, n'est pas le moindre attrait de cette lecture. Combien d'esprits aux(}ucls le doute plaît, soit à cause de leur faible attache à la vérité, soit

comme morale commode ! Combien qui aiment plus la vérité en spéculatifs que pour l'application , plus comme une conformité avec leur nature qui flatte leur vanité, que comme une règle de conduite qui les oblige ! Montaigne caresse toutes ces dispositions et absout toutes ces impuissances. Il attire les gen par cette devise séduisante : « Que sais-je ?» à laquelle répond, dans la conduite : ce Que faire ? y> Doute commode, pour les jours où notre conscience et notre passion se disputent à chances égales , ou plutôt quand la passion commence à prendre le dessus. Je n'en fais pas une gloire à Montaigne , confesseur mondain s'il en fut, qui pactise avec nos plus secrètes faiblesses , pour que nous lui pardonnions ou que nous admirions les siennes ; je dis quelles douceurs a ce doute bienveillant et jamais agressif. Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'un juge si facile, toujours prêta se récuser pour n'avoir pas à condamner, soit au goût de plus de gens qu'un juge qui condamne au nom d'une règle ?

Outre cette complaisance de l'esprit de doute par laquelle Montaigne se fait tant d'amis , surtout dans notre France, un attrait plus innocent peut-être nous le fait aimer : chacun de nous s'y reconnaît. Pascal l'a dit, ne croyant pas faire l'éloge de l'homme : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais « dans moi, que je trouve ce que j'y vois ^. » C'est avouer qu'il se reconnaissait dans les Essais; car,

1 Pensée inédite, recueillie par Victor Cousin. Voir son rapport à l'Académie française sur les Pensées de Pascal.

ce qivil voyaif. en lui-même, en les lisant, il ne nie pas que Montaigne ne l'eût vu le premier. Ce dépit de Pascal loue mieux l'auteur des Essais que toutes les apologies. Moi aussi, je me vois dans Montaigne chaque fois que je l'ouvre; je m'y suis vu ce matin même , tandis que je le feuilletais pour vérifier l'exactitude d'une citation : si j'oubliais qui je suis, j'irais me chercher là.

Dans la confusion et l'obscurité où nous sommes sur nous-mêmes , par notre impuissance à nous voir avec le seul secours de nos yeux et à nous parler en termes nets, Montaigne nous prête ses yeux pour nous voir, sa parole pour nous rendre compte de nos pensées. Rien dans nos dispositions ne lui est caché; il nous découvre, il nous fait toucher ce qui paraissait hors de notre portée, et il ajoute ainsi à notre vue et comme à notre tact, nous développant et nous agrandissant sans nous faire sortir de nous. Ce que Pascal, homme de génie, voit simultanément en Montaigne et en lui, nous, la foule des esprits capables de se perfectionner par la culture, nous le voyons aussi, avec son aide, charmés de nous estimer davantage dans le même moment que nous nous reconnaissons.

Cette première douceur de ressembler à l'aimable philosophe n'est pas la seule que nous y goûtions. Nous nous piquons aussi de reconnaître notre personne dans la ))ersonno qui s'appelait Montaigne, dans ce portrait qu'il se garde bien de faire en une fois, de peur d'omettre certains traits et d'en

forcer d'autres, mais qu'il a comme répandu dan.s tout le cours de son ouvrage. Qui ne s'est vu, ou n'a cru se voir, dans telle de ses dispositions habituelles, dans telles particularités de son tempérament, de ses goûts, de sa conduite, dans ce soin même qu'il prend de noter tout ce qui se rapporte à lui? Quand il parle de ses faiblesses ou de certaines facilités de conscience qui , sans être des vices, sont bien moins encore des vertus, nous hésitons d'autant moins à les reconnaître en nous, que la pensée de les avoir en commun avec un homme supérieur en atténue le tort à nos yeux. Nous trouvons aussi en nous certaines de ses qualités, soit qu'en effet nous en ayons quelques traits, soit qu'à notre insu, sous le charme de la simplicité naïve avec laquelle il nous en parle, le désir de lui ressembler nous persuade que nous lui ressemblons.

La méthode de Montaigne ajoute à toutes ses séductions. Les sujets de ses chapitres sont tantôt quelque axiome de morale , tantôt une vertu , une passion, une coutume, tantôt un des mobiles qui font agir les hommes. C'est sur ces points qu'il nous convie à entrer en méditation avec lui. S'il s'agit d'une vertu , d'une passion, il en examine les définitions et en rapporte des exemples tirés de l'histoire générale ou anecdotique ; si c'est une maxime générale, il réfute ou approuve, en les faisant valoir toujours, les contradicteurs qu'elle a rencontrés ; si c'est quelque doctrine, rendue orgueilleuse et intolérante par ceux qui s'en autorisent ou qui

s'en servent, il s'amuse des échecs et des démentis qu'elle a reçus. J'omets les accessoires, les récits, les anecdotes, les digressions sur les choses qui avoisinent le sujet, les citations traduites ou paraphrasées, ces mille caprices d'un esprit qui n'est point pressé, et qui s'attache à son propos, tant qu'il ne s'offre pas une occasion agréable de le quitter.

Méthode attrayante, où se mêlent tous les genres et tous les tons : le dogmatique arrêté à temps, coupé par des récits et de piquantes confidences sur lui-même, jamais pédantesque, même aux endroits uù Montaigne paraît être convaincu de l'opinion qu'il professe; la causerie jamais vaine; l'auteur remplaçant à propos par un discours serré le laisseraller du causeur; tous les genres de style agréablement diversifiés, depuis le plus élevé jusqu'au plus familier, sans attendre que le relevé fatigue l'esprit du lecteur, ni que le familier le relâche ; toutes les formes du discours appelant toutes les ressources de la langue.

Peut-on même dire qu'il y ait une méthode dans ce journal de sa pensée, dont les feuillets se suivent sans se lier, qui porte des titres de chapitres, mais qui, selon l'humeur de l'écrivain, promet plus qu'il ne tient, ou tient plus qu'il ne promet? Montaigne est-il autre chose (pi'un penseur capricieux et profond, qui, tantôt de son premier mouvement, tantôt sur l'invitation (h; l'auteur qu'il vient de lire, se porte ou se laisse mener mollement vers tous les

sujets de la méditation humaine? Il écrit tour à tour sur la poésie, la médecine, l'histoire naturelle, la politique, les religions, la morale, s'intéressant à toutes ses idées , négligeant les transitions , n'émoussant pas les vives pointes de son esprit dans le travail patient de l'arrangement. Il se promène dans le monde des pensées comme un voyageur dans une contrée historique , avec la seule curiosité pour guide , laissant à chaque endroit qu'il a quitté une réflexion triste ou ironique , une rêverie, un souvenir.

Ouvrez Montaigne, n'importe à quel feuillet; dès les premiers mots vous êtes au courant. Ce sont de ces livres qui commencent et finissent à toutes les pages; on le rouvrira dix fois au lùême feuillet, sans le trouver ni moins nouveau, ni moins inattendu. Il y a des gens qui ont toujours lu Montaigne, et qui ne l'ont jamais fini.

Il a peint admirablement ce caprice de son esprit et cette indifi'érence pour toute méthode : a: Je (( n'ai point d'aultre sergent de bande à ranger mes « pièces que la fortune : à mesme que mes resveries « se présentent, je les entasse ; tantost elles se « pressent en foule , tantost elles se traisnent à la « file. Je veux qu'on voye mon pas naturel et ordi- <( naire ainsi detracqué qu'il est; je me laisse aller <( comme je me trouve. Aussi ne sont ce point icy (( matières qu'il ne soit pas permis d'ignorer et d'en <( parler casuellement et témérairement. Je souhai- (( terois avoir plus parfaicte intelligence des cho- « ses ; mais je ne la veulx pas acheter si cher qu'elle

(£ couste. Mon desseing est de passer doulcement, ce et non laborieusement ce qui me reste de vie : il a n'est rien pour quoy je me veuille rompre la c( teste, non pas pour la science, de quelque grand a prix qu'elle soit K j>

Comme il a le mieux peint son humeur, Montaigne a le mieux défini son style : « Le parler que t( j'ayme, dit-il, c'est un parler simple et naïf, tel <£ sur le papier qu'à la bouche ; un parler succu- « lent et nerveux, court et serré, non tant délicat (c et peigné que véhément et brusque,

Hœc demum sapiet dictio, quœjeriet;

(( plutost difficile qu'ennuyeux, esloigné d'affecta- (( tion, desreglé, descousu et hardy ; chaque loj^piu « y face son corps; non pedantesque, non frates- (( que, non plaideresque ". » C'est là, en effet, le style de Montaigne. Doué d'une imagination vive et poétique, qui se représentait les idées comme des objets et colorait les abstractions elles-mêmes ; plein de finesse et de raison, riche de son fonds et du fonds antique, il trouva la prose à peine sortie du berceau, hardie et aventureuse comme tout ce qui commence ; il la pHa aux caprices de sa pensée ; il l'enrichit de tours originaux qui prirent cours en son nom. Derrière lui, pas de modèle qui fit loi ; autour de lui , pas de critique qui l'accusât

1 Essais, liv. Il, chap. X.

- La bouuu expressiou, c'est celle qui frappe. Liv. I, ch. xxv.

de violer la tradition , et qui lui opposât un vocabulaire officiel; mais une nation avide de gloire littéraire , et qui attendait sa langue de ses grands écrivains. Sans grammaires, sans règles, guidé par son instinct et par l'analogie, il osa tout pour exprimer sa pensée ; et il traita la langue, non comme l'héritage de tous, mais comme sa propriété personnelle. Ainsi en usent les hommes de génie avec des langues qui ne sont pas encore formées ; ils imitent les gens du peuple, toujours enfants, même au temps des langues perfectionnées, lesquels, ayant plus d'idées que de mots pour les rendre, courent aux équivalents, aux comparaisons, aux figures, s'aidant de tout pour parler comme ils sentent, et se faisant dans la chaleur du moment une langue incorrecte, mais vive, expressive et colorée.

La langue de Montaigne n'est pas une des moindres séductions de ce grand écrivain. Chacun y trouve son compte. Les gens instruits en goûtent la nouveauté , et tant de tours et d'expressions conformes au génie de notre pays , qui datent de Montaigne. Les ignorants , les esprits dont l'appréhension est molle et lâche, pour parler comme lui, et qui ne reçoivent rien dans leur raison que par l'imagination, sont éblouis de ces vives couleurs qui peignent les idées, et qui intéressent, pour ainsi dire, les sens aux perceptions de l'intelligence. Tous les esprits cultivés aiment cet heureux don de relever les choses de sens commun par l'art de les dire , ce qui est pro23rement l'esprit, si populaire dans notre pays.

La langue de Montaigne a les grâces et la liberté de celle de Rabelais, sans cette fureur qui roule et précipite les mots. Elle a l'exactitude de celle de Calvin, avec plus de variété ; elle contient toute celle d'Amyot, et y ajoute ; enfin elle réunit tout ce que le seizième siècle a mis de science et de génie dans la formation de notre lano-ue littéraire, désormais la langue de l'esprit moderne, langue maternelle pour nous, langue adoptive pour quiconque en Europe, dans les lettres, les sciences, l'art du gouvernement, dans les travaux de l'esprit ou de la politique, a laissé ou laissera un nom durable.

§ VIL

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