DE HENRI IV
Quelques lettres de Montaigne, découvertes et publiées il y a quelques années i, ne suffisent pas à lui donner un rang parmi les épistolaires. Le plus grand nombre sont des lettres d'afiaires écrites dans le temps qu'il était maire de Bordeaux ; on n'est guère frappé que de ce qui y manque. A l'en croire, il n'avait pas de goût pour le genre. « Sur ce subject des let- « très, dit-il, je veuls dire ce mot, que c'est un ou- <( vraiifo auquel mes amis tiennent que je ])uis a quelque cliose ; et eusse prins plus volontiers ceste
^ Lettres inédites de Michel Montaigne et de quelques autres personnaf/ts du seizicmt siècle, publiées par M. Feuillet de Concbes, 18C3.
(( forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui j^tar- (( 1er. » Voilà le vrai : il n'avait pas à qui parler. Ecrire des lettres d'amour, le temps, à l'en croire, en était passé pour lui. Ecrire à des amis, qui était plus son ami que lui-même ? C'est à lui seul qu'il écrit et il n'y faut pas de lettres. Ecoutons-le : ce Ce ne sont c( mes gestes quej'escris; c'est moi, c'est mon es- « sence. Je replie ma vue au dedans de moy-mesme. c( Je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde dece vaut soy; moy je regarde dedans moy. Je n'ai (( affaire qu'à moy; je me considère sans cesse, je c( me controole, je me gouste, je me roule en mo)'c( mesme. » Mots charmants, je le veux bien, mais qui ont le tort de faire penser au type familier de l'amour de soi-même , à un chat se roulant sur luimême, qui lisse son poil et lèche ses pattes.
Il semble pourtant qu'il ait connu l'amitié qui inspire les tendres lettres à l'ami absent. Ses pages sur la Boétie sont justement célèbres. Rien de plus aimable que ses confidences sur cette liaison, si ce n'est qu'il y force un peu les choses, et que, soit excès d'imagination dans l'homme à qui l'on reprochait (( d'estre trop espais en figures, » soit complaisance de souvenir pour une amitié brisée par la mort, il la fait trop rare, jusqu'à dire qu'il ce faut « tant de rencontres à en bâtir une pareille que c'est C( beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois c( siècles.» Pourquoi trois siècles, et pas deux ou ouatre ? J'aime trop Montaigne pour douter qu'il ait été capable d'une amitié rare ; mais combien j'en se-
rais plus convaincu par une seule lettre écrite de cœur et d'abandon à la Boétie , que par tout ce qu'il dépense d'esprit et d'apprêt à nous prouver que nul de nous n'a su aimer ni être aimé comme lui !
Deux des lettres nouvelles le peignent au vrai, et sous deux aspects très différents. La première fut écrite au maréchal de Matignon, dans la nuit du 22 mai 1585. La Guyenne, où celui-ci commandait pour le roi, était agitée à la fois par la Ligue, qui venait d'essayer un coup de main sur la ville de Bordeaux, et par les mouvements du roi de Navarre, qui se défendait contre la Ligue et contre sa femme. D'Agen, où résidait cette iDrincesse, elle envoyait des guisards tâter le terrain d'alentour. Matignon, c( un très fin et trinquât Normand, » comme l'appelle Brantôme, parcourait le pays d'Agen, de Condom et de Fleurance, essayant d'y rétablir l'autorité du roi contre les huguenots et la Ligue. Montaigne, resté à Bordeaux, au milieu de tous ces mouvements de gens de guerre, s'inquiète et écrit au maréchal d'y revenir. Il craint l'absence de Matignon pour la conservation de la ville ; il la craint pour la conservation du maréchal lui-même, « connoissant, c( dit-il , que les ennemis du service du roy sautent a assés combien vous y estes necessere, et combien « tout se porteroit mal sans vous. » Il veut faire peur au maréchal du pays où il se trouve, des affaires qui peuvent l'y sur])rendre de tant de côtés ; il sera longtemps à ])Ourvoir à tout ; il y aura « bcaucouj) et longues dithcultés. » Quant à lui Montaigne, il fait
-ce qu'il peut pour « santir nouvelles de toutes parts ; il visite et voit le goust de toutes sortes d'hommes. » Jusqu'ici rien ne bouge ; mais il « supplie » le maréchal de considérer « que telle sorte de mouvements <K ont acoustumé d'estre si impourveus, que s'ils <( doivent avenir, on le tiendra à la gorge sans lui <.( dire gare. »
Je ne veux pas contrarier ceux qui sont idolâtres de Montaigne jusqu'à dire que l'aimer c'est plus qu'aux trois quarts le bien juger, et qui l'aiment plus qu'il ne s'est aimé lui-même , ce qui n'est pas peu dire. Mais si ces instances au maréchal Matignon ne sont pas de la peur, il faut avouer que c'est tout au moins le genre d'inquiétude qui y ressemble le plus. N'est-ce pas d'un Gascon de conseiller la peur au maréchal, lequel n'avait que faire de recommandations de prudence, « estant, dit encore Brance tome, trop lent et muzard, autant en délibérations « qu'en ses effects? » En réalité, Bordeaux ne courait aucun péril. Quelques semaines auparavant, Matignon l'avait mis à l'abri des coups de main, en faisant arrêter le gouverneur du château Trompette, qui penchait pour la Ligue. Montaigne n'y risquait pas d'être pris à la gorge ; mais il ne se plaît pas dans un pays où rôdent des partis armés, comme plus tard il ne se plaira pas dans une ville où sévit la peste. Qu'on ne l'en blâme pas trop, soit; mais qu'on ne dise pas d'une telle lettre qu'elle est belle.
Il faut réserver ce mot pour la seconde lettre, vraiment belle celle-là, que Montaigne écrivit à Henri lY,
ACj2 histoire
le 2 septembre 1590, en réponse à quelque offre d'argent ou de place que lui faisait ce prince, juste appréciateur de son mérite et de ses services. Montaigne refuse : a Sire, Yostre Majesté me fera, s'il ce luy plaist, ceste grâce de croyre que je ue plain- « dray jamais ma bourse aux occasions ausquelles je (( ne voudrois espargner ma vie. Je nay jamais receu (( nul payement des pas que jay employés à leur ser- (( vice desquels Yostre Majesté a heu en parti co- (( gnoissance. Ce que jay faict pour ses prédesses- <( seurs, je le feray encore beaucoup plus volontiers c( i^our elle. Je suis, Sire, aussy riche que je me souc( haite. Quand jauray espuisé ma bource auprès de <( Vostre Majesté à Paris, je prendray la hardiesse «; de le luy dire, et lors, si elle m'estime digne de ce me tenir i)lu3 longtemps à sa suite, elle en aura ce meilleur marché que du moindre de ses officiers. »
Yoilà une très noble lettre î Le Montaigne qui l'a écrite est le galant homme s'élevant jusqu'à la vertu. Et quelle vertu! C'est le désintéressement, à une époque dont Brantôme a dit que « tout y était de chasse! »
C'est parce que tout est action, et souvent belle action, dans les lettres de Henri lY, que ce prince est le maître épistolair^' de son temps. Celui-là n'écrit guère que pour parler de ce qu'il a fait ou va faire. Cela sent son homme de guerre, au moment de monter à l'étrier ou qui en descend. Rien de plus vivant ni déplus aimable. Du milieu de toutes les lettres écrites à cette é})oque, celles de Henri lY se
détachent et attirent l'œil, comme le panache blanc h la journée cl'Ivry. Admirable prince et admirable écrivain, et celui-ci par toutes les qualités de celuilà, on comprend que , sur ce qui courait de sa prose ou de ses mots, Montaigne ait deviné de loin Henri IV dans Henri de Navarre, et qu'il vît de bon œil ses succès, « même lorsqu'il falloit s'en confesser à son curé. » C'est son honneur, comme Français, de s'être attaché à ce prince, et si quelque chose peut l'excuser de son abstention dans les guerres civiles qui déchiraient son pays, c'est d'avoir prévu et souhaité des j)remiers la fortune de Henri IV, et de n'en avoir pas profité.
CHAPITKE SEPTIEME.
§ I. Dos principaux écrivains du second ordre au seizième siècle. — § II. La Satire iltnippée. — § III. Des progrès de l'esprit français dans les lettres au seizième siècle, et de l'illusion que se font, à cet égard, quelques personnes. — g IV. Du caractère général de cet esprit, manifesté par les qualités et les défauts de Montaigne, et de ce que le seizième siècle laissait à désirer. — § V. Que demande-t-on au commencement du dix-septième siècle ? — Charron. — Saint François de Sales. — Influence du règne de Henri IV.