CHAPITRE PREMIER
§ I. Distinction entre l'histoire de la littérature française et l'histoire httéraire de la France. — Où doit commencer l'histoire de la littérature. — § II. Ce que c'est que l'esprit français. — § IIL En quoi l'esprit français diffère de l'esprit ancien. — § IV, En quoi il diffère de l'esprit de quelques nations modernes. — § V. Comment l'image la plus exacte de l'esprit français est la langue française. — § VI. Des difE-érences générales entre la langue française et les langues Uttéraires du midi et du nord de l'Europe. — § VU. Objet et plan de cette histoire.
DISTINCTION ENTRE l'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE ET l'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. — OF DOIT COMMENCER l'histoire DE LA LITTÉRATURE.
Avant d'entrer dans cette grande matière, il importe d'être ûxé sur le sens du mot littérature, et de se mettre d'accord avec l'opinion générale sur l'objet
IIIST. DE LA LITTÉR. — T. i. 1
de cette histoire . Les mots les plus ordinaires ont été, depuis longues années, tellement détournés de leurs acceptions consacrées, ou étendus à tant d'autres sens, que dans un écrit où l'on prétend, peut-être à tort, exposer des doctrines, il est nécessaire soit de rappeler ces acceptions premières, soit de justifier celles qu'on y substitue.
Il faut soigneusement distinguer entre l'histoire littéraire d'une nation et l'histoire de sa littérature.
L'histoire littéraire commence, pour ainsi dire, avec la nation elle-même, avec la langue. Elle ne cesse que le jour où la nation a disparu, où sa langue est devenue une langue morte. Pour la France en particulier, si les savants bénédictins font remonter son histoire littéraire aux premiers bégayements de cette langue qui deviendra la langue française, d'autres la cherchent bien loin par delà, dans ce travail de décomposition du latin, et dans ce mélange de mots ibériens, celtiques, germaniques, d'où la langue française est sortie. Il n'y a pas de point fixe ; et jusqu'à ce qu'on ait atteint le germe né de ces mélanges, il n'y a pas de raison pour arrêter ses recherches. L'histoire littéraire de la France commence le jour où le premier mot de la langue française a été écrit.
De même qu'elle n'a pas de commencement, et qu'elle ne cesse qu'avec la nation et la langue, elle doit embrasser tout ce qui a été écrit. Ce doit être une sorte d'inventaire détaillé et fidèle de tout ce qui a vu le jour et a été lu, une liste raisonnée de
tous ceux qui ont tenu une plume ; le mérite d'un inventaire de ce genre est de n'omettre personne. Je suis loin de dédaigner ce genre d'histoire. Les savants bénédictins et, de notre temps, M. Daunou, par l'exactitude des recherches et la solidité des jugements, ont fait de l'histoire littéraire un genre dans lequel la philosophie, cette âme des écrits, a sa part. Et, à voir les choses en beau, des recueils de ce genre intéressent l'orgueil d'une nation, en lui montrant l'antiquité de ses origines littéraires et la multitude de ses écrivains. Ils répondent à ce besoin de perpétuité et de tradition qui est une vertu nationale ; ils témoignent du respect que doit avoir toute grande nation pour son passé. De plus, dans la pratique, ces curieuses archives sont utiles pour l'érudit qui veut s'éclairer sur un détail des mœurs ou de l'histoire des lettres, ou qui cherche tout simplement, comme l'entomologiste ou le botaniste, à connaître tous les individus de la classe des écrivains. Par malheur, la multitude et la variété, dans l'histoire littéraire, ne sontpas, comme dans l'histoire naturelle, des formes sans nombre de la même perfection. Dans l'ordre naturel, chaque individu est parfait et le plus convenablement approprié à sa destination ; en sorte que la connaissance qu'on en a est parfaite et profitable comme celle de toute vérité. Au contraire, parmi les écrivains, plus on descend, plus l'imperfection se fait voir, jusqu'à ce qu'on en rencontre qui n'ont fait que sentir par la mémoire et écrire par l'imitation, et dont la connaissance.
inutile aux esprits bien faits, pourrait être un piège pour ceux qui ne sont pas formés.
Il en est tout autrement de Tliistoire d'une littérature. Il y a une époque précise où elle commence et où elle finit, et l'objet peut en être clairement déterminé. Il y a une littérature le jour où il y a un art; avec l'art cesse la littérature. Mais à quelle époque voit-on commencer l'art, et, dans la langue des lettres, que faut-il entendre par l'art?
Aucun mot n'a peut-être plus besoin d'être défini, parce qu'aucun n'a été plus détourné de son sens , au profit de plus de paradoxes et de caprices. Si ce mot n'était pas indispensable dans une histoire delà littérature française, je m'en serais passé, pour éviter la confusion qui s'y attache, etéchapper au danger, peut-être inévitable, de ne pas faire agréer la définition que j'en dois donner.
Qu'est-ce donc que l'art, dans l'acception la plus simple du mot, si ce n'est l'expression de vérités générales dans un langage parfait, c'est-à-dire parfaitement conforme au génie du pays qui le parle, et à Teîjprit humain?
Et qu'est-ce que cette parfaite conformité du langage au génie particulier d'une nation et à l'esprit humain en général, sinon l'ensemble des qualités qui le rendent immédiatement clair et intelligible pour cette nation et pour les esprits cultivés de toutes les nations ?
Ne pousserait-on pas trop loin la définition si l'on ajoutait que, pour la France en particulier, il faut
entendre par un langage parfait celui dont tout le monde est d'accord, et qui est considéré comme définitif ? Ce serait, par exemple, la partie de notre langue à laquelle, depuis bientôt quatre siècles, tout ce qu'il y a eu d'esprits cultivés en France a invariablement attaché le même sens.
Voici d'ailleurs par quelle suite de changements l'art est arrivé à la perfection dans notre pays.
C'est une histoire oii l'on peut compter trois époques distinctes. Dans la première, il n'y a pas d'art ; il n'y a qu'un souvenir obscur et confus de l'art antique. A cette lueur qui éclaire ses premiers pas, l'esprit français marche avec tant de lenteur, qu'il paraît à quelques-uns reculer. Il n'a guère que des idées particulières et locales, dont l'expression passagère lui est fournie par une langue qui change tous les jours. Le peu qu'il a d'idées générales, il les a apprises et il les exprime dans la langue savante, la langue des clercs, le latin. Il ne se pense rien de général et d'éternel en français, du moins dans cet ordre d'idées qui seul peut susciter le langage littéraire et revêtir des formes définitives. Mais l'idiome se forme par les tentatives de quelques clercs pour communiquera la foule, dans la langue vulgaire, ce qu'ils ont appris d'idées générales dans la langue savante, et l'instinct de l'art avenir se révèle jusque dans la vaine rhétorique et les grossiers latinismes de quelques écrivains.
Dans la seconde époque, au souvenir de l'art antique succède l'étude même, et bientôt l'intelligence
de ses monuments. L'esprit français conçoit à son tour des idées générales. Dans son ardeur ]30ur les saisir et les fixer, il emprunte des tours et des mots aux deux grandes langues qui ont le plus exprimé de ces sortes d'idées, le grec et le latin.
De ces emprunts la langue nationale s'en assimile une partie et rejette le reste. Ce qu'elle s'est assimilé est durable. La France a son art ; elle exprime à son tour des vérités générales dans un langage définitif.
Enfin, à une certaine époque unique éclatent dans le même peuple la perfection du génie particulier de ce 2)euple et la perfection de l'esprit humain. A ce moment solennel , l'art comprend et embrasse tous les genres, les qualités de chaque genre en particulier, la composition, la méthode, et généralement tout ce qui fait de chaque ouvrage un tout formé de parties unies entre elles et proportionnées à l'image des êtres organisés dans l'ordre naturel.
C'est de cette façon uniforme qu'on a vu se développer la littérature française, et, sauf quelques différences de détail, toutes les littératures modernes.
Nous sommes fixés sur l'époque où doit commencer l'histoire de cette littérature : c'est cette seconde époque où l'art paraît, et où l'esprit français exprime des idées générales dans un langage définitif. Nos pères ont donné à cette époque le nom de Kenaissance ; laissons-lui cette appellation, quoique ce soit moins une définition exacte qu'un cri d'enthousiasme. L'es])rit français, ébloui et charmé à la vue
de l'antiquité, croyait renaître et comme sortir des limbes : il ne renaissait pas, il entrait lui-même dans l'âge de la maturité ; et s'il se reconnaissait dans l'esprit antique, c'est parce qu'il devenait à son tour l'esprit humain.
Tout ce qui est antérieur à la Renaissance appartient à l'histoire de la langue, de l'instrument qui servira quelque jour à exprimer des idées générales. Ce sont nos origines intellectuelles. Les autres nations peuvent n'en être point touchées ^, mais elles s'intéressent à notre maturité, parce que c'est le bien commun de l'Europe moderne.
L'étude de ces origines est un digne sujet de travail pour nous ; car c'est là que nous reconnaissons, dans toute leur naïveté, les caractères que reçoit l'esprit français du sol même de la France, des mœurs locales, des diverses circonstances de la formation de notre pays en corps de nation; c'est là que nous entrevoyons la forme particulière que va revêtir l'esprit humain représenté par l'esprit français. Une histoire de la littérature française, où ces origines n'auraient pas leur place , manquerait de ce qui doit en être l'introduction naturelle.
Si l'art est l'expression des vérités générales dans u un langage définitif, les vérités de cet ordre et les ' termes qui ont servi à les exprimer n'étant pas sujets à changer ni à périr, il suit que l'histoire d'une
* Ceci a cessé d'être vrai. Il s'est fait d'excellents travaux en Allemagne sur les écrits en langue française d'avant la Renaissance.
littérature est Tliistoire de ce qui n'a pas cessé, dans les œuvres littéraires d'une nation, d'être vrai, vivant, d'agir sur les esprits, de faire partie essentielle et permanente de l'enseignement public. Mais cela même, n'est-ce pas le fond, n'est-ce pas l'âme de la nation ?
Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec précision, c'est le fond même, c'est l'âme de notre France, telle qu'elle se manifeste dans les écrits qui subsistent. C'est cet esprit français qui est une des plus grandes puissances du monde moderne.
Est-il besoin de parler de l'utilité d'une telle étude? Qui ne reconnaît à première vue combien l'espèce de relâchement dans lequel nous vivons, par des causes qui ne sont pas toutes mauvaises , rend nécessaire une ferme croyance sur ce point? Parmi tant de doutes qui nous travaillent, soit sur la durée de certaines influences longtemps souveraines, soit même sur l'organisation de la société française, de quel prix ne serait-il pas de connaître certainement la chose d'où dépend tout le reste, je veux dire la nature même de l'esprit de notre pays? Outre que, par le caractère des écrits qu'il a toujours aimés, comme s'y étant toujours reconnu, nous pourrions ap})récier à toutes les époques ses véritables besoins, les distinguer de ses caprices, et travailler avec connaissance à régler son avenir d'après son passé.
C'est ce que je cherche, depuis déjà bien des années, avec une ardeur quelquefois découragée, mais
que soutient, contre la difficulté du sujet, l'amour même que cette étude m'a donné pour mon pays. J'ai voulu voir d'une vue claire et déterminer, sans paradoxe ni rhétorique , ce qu'il y a de constant , d'essentiel, d'immuable dans l'esprit français. Après m'en être fait une image distincte, si toutefois ce n'est pas quelque illusion qui s'est rendue maîtresse de mon jugement, j'ai voulu m'y attacher davantage en la représentant dans ce livre. Heureux si, en cherchant à me contenter sur un sujet si vital, j'ai mis la persuasion dans les jeunes esprits qui me liront, et si je puis leur épargner des incertitudes que j'ai connues, dans lesquelles la vie s'écoule, où l'on perd, à revenir sur ses pas, a défaire ce qu'on a fait, un temps qui, bien employé, suffit à peine à nous pourvoir de l'indispensable.
CE QUE c'est que l'ESPRIT FRANÇAIS.
Pour tracer l'histoire de l'esprit français , il faut
connaître ce que c'est que cet esprit , et l'idée qu'on
doit s'en faire en France, après plus de trois siècles
d'écrivains supérieurs. Cette histoire même n'est
possible que parce qu'il existe une image claire
de l'esprit français. Seulement, les caprices du
goût, dans ces derniers temps, l'ont assez altérée
•pour qu'il soit nécessaire de la rétablir, afin de
nous y reconnaître de nouveau.
Quoiqu'il ne s'agisse que de F esprit français dans la littérature, comme la littérature exprime tout ce qui appartient à la vie politique et sociale, aux arts , à la religion , à la philosophie , tout ce qui est une matière pour l'activité humaine, on est bien près de connaître tout le fond de sa nation, quand on en connaît l'esprit dans les livres. Et, de même, on n'est pas loin d'ignorer son pays , ou de s'y tromper grossièrement , quand on a des idées vagues ou inexactes sur l'esprit qu'il a manifesté dans les lettres. L'erreur sur ce point peut être une faute grave de conduite. Nous vivons à une époque et sous une forme de gouvernement où la réputation dans les lettres, comme la réputation au barreau chez les Romains , est une sorte de candidature universelle à tous les emplois de l'Etat. Nos écrits sont comme des arrhes que nous donnons au public de notre aptitude aux fonctions élevées. Or de quel intérêt n'est-il pas de ne se point tromper sur l'esprit de son pays, et, par exemple, pour caresser un de ses défauts passagers, de ne pas risquer d'en soulever quelque jour contre soi les qualités permanentes? De quel avantage ne serait-il pas pour un politique de chercher , dans toute la suite de notre histoire, quelle a été, dans les choses de la politique, rha])itude et comme le naturel de notre pays, et de pouvoir au besoin eu appeler à la France séculaire, des entraînements et des erreurs de la France du jour? Je me persuader qu'il f-rait mieux nos affaires, par cette profonde connaissance de nos
traditions , que le plus habile empirique par les expédients les plus variés.
De même, la meilleure chance est pour l'écrivain qui , au lieu de quelque image altérée et mensongère de l'esprit français, travaillera devant une image véritable, dont il aura recueilli les traits dans toute la suite de son histoire. Mais n'y a-t-il que l'écrivain pour qui cette connaissance soit capitale? Ne sommes-nous pas tous intéressés, pour notre conduite, principalement dans la vie publique, à savoir ce que notre nation a constamment tenu pour vrai, et comment, après des oublis ou des dégoûts passagers, elle revient à ses habitudes ? Ne devonsnous pas, pour n'y être point comme des étrangers, connaître en quoi nous lui ressemblons?
Le meilleur moyen de connaître ce qu'est l'esprit français , c'est de connaître tout ce qu'il n'est pas. Il faut distinguer son état de santé de ses maladies, ses époques de vigueur de ses époques de faiblesse. L'esprit d'une nation, comme celui d'un homme, peut éprouver certains affaiblissements passagers, recevoir certaines atteintes, se passer des caprices : après quoi il rentre dans son habitude et son état sain. Et de même que, pour juger du caractère d'un homme, vous ne Tirez pas prendre un jour où quelque désordre de santé l'aura troublé ; de même, vous ne jugerez point l'esprit d'une nation par quelques égarements d'un jour, dont elle sera revenue le lendemain.
Vous n'appellerez pas l'esprit français l'esprit
de certaines époques où, soit à la suite de conquêtes, soit par les fautes d'un mauvais gouvernement, la France a copié, avec l'ardeur qui lui est propre, tantôt les défauts du peuple conquis , tantôt ceux de la nation étrangère dont elle subissait l'influence.
La première chose s'est vue à la suite des guerres d'Italie. C'est le temps où, plus barbare que le peuple conquis, elle s'affublait du costume de la nation qu'elle avait visitée, et mettait à la mode la subtilité puérile et la vaine galanterie. Nous avons payé de ce prix une gloire mal acquise et des conquêtes impolitiques.
La seconde s'est vue pendant et après les guerres de religion. Alors la moitié de la France appelait l'étranger pour combattre l'autre. Notre royauté était à demi espagnole : triste époque où, en expiation d'une mauvaise politique, l'emphase castillane et le faux bel-esprit de l'école de Gongora ont gâté toute une génération d'écrivains.
Vous n'a})pellerez pas l'esprit français ces exagé^ rations successives qui, tour à tour, ont rendu notre littérature ou romanesque, ou pastorale, ou si éprise de l'antiquité qu'on veut appliquer à notre langue la métrique de ses poètes, ou puriste jusqu'à proscrire, par arrêt des Précieuses, des mots utiles et compris d(; tous. Vous ne le reconnaîtrez pas dans cette amliition })roi)re à notre temps, qui })rétend réunir toutes les qualités et toutes les libertés des littératures étrangères, et (jui iiilecte des privilèges
extraordinaires d'imagination et de sensibilité, dans un pays où les hommes de génie sont les plus simples des hommes.
L'esprit français, on Ta dit, c'est l'esprit pratique par excellence. La littérature française, c'est l'image idéalisée de la vie humaine, dans tous les pays et dans tous les temps ; ou plutôt c'est la réalité dont on a retranché les traits grossiers et superflus, pour nous en rendre la connaissance à la fois utile et innocente. L'art français, dans le sens le plus précis du mot, c'est l'ensemble des procédés les plus propres à exprimer cet idéal sous des formes durables.
Deux ordres de vérités constituent cet idéal : les vérités simples ou philosophiques, qui expriment ce qui se fait, et les vérités morales, ou de devoir, qui déterminent ce qu'il faut faire. Les passions étudiées, analysées, décrites dans le détail le plus exact, avec le dessein de les rendre visibles à la conscience qui doit les combattre et les régler ; la vérité philosophique subordonnée à la vérité morale ; la connaissance pour arriver au devoir : tel est le fond de l'esprit français. Une très petite part est faite à la pure curiosité, aux spéculations qui ne mènent pas à quelque vérité d'application. En France, tout ce qui n'est pas une connaissance intéressant le plus grand nombre, ou une règle de conduite pour quiconque a la bonne volonté, risque fort de n'être qu'une superfluité et un défaut.
14 HISTOIEE
§ III
EX QUOI l'esprit FRANÇAIS DIFFÈRE DE L'ESPRIT ANCIEN.
Mais l'esprit français, qn'est-il autre chose que Tesprit ancien? C'est en efiet l'esprit ancien, avec cette différence, toute à notre avantage, que le caractère pratique y est encore plus d'obligation et s'y étend à plus de choses.
Ainsi, chez les anciens, quoique la forme de la société, essentiellement publique, retienne les écrivains dans la réalité, on fait une grande part à la vaine curiosité et aux spéculatious oiseuses, particulièrement chez les Grecs. On y est plus favorable à la liberté, qui est pleine de périls et d'égarements, qu'à la discipline, qui ajoute à la force réelle tout ce qu'elle ôte de forces capricieuses et factices. Au contraire, l'esprit français est plus porté pour la discipline que pour la liberté. Il l'estime plus féconde et plus pratique. Il est même remarquable que, dans une forme de société qui laisse plus de temps à la vie individuelle et solitaire, et plus de pâture aux spéculations de pure curiosité, l'écrivain est moins libre que chez les ancieus de jouir de son esprit. Il est l'organe de tous, i>lutot qu'une personne privilégiée imposant aux autres, eu vertu d'un droit extraordinaire, des pensées qui n'ap})artiennent qu'à elle. L'homme de génie, en France, c'est celui qui dit ce que tout le monde sait. Il n'est que Téclio intelligent de la foule ; et s'il ne veut pas
nous trouver sourds et indifférents, il faut qu'au lieu de nous étonner de ses vues particulières, il nous fasse voir notre intérieur, et, comme le dit Montaigne, qu'il nous avertisse de nous-mêmes.
Voilà en quoi l'esprit pratique est de plus étroite obligation dans notre littérature que chez les anciens : voici comment son domaine est plus étendu. C'est au christianisme que nous devons le bienfait de cet agrandissement de notre nature. ÎTon seulement il a réduit toutes nos pensées à la pratique en faisant prévaloir l'esprit de discipline, qui regarde la conduite, sur l'esprit de liberté, qui regarde plus particulièrement les pensées ; mais il a comme reculé les bornes et creusé les profondeurs de notre conscience. Dans l'ordre des vérités philosophiques, quel spéculatif, parmi les anciens, a pénétré aussi avant que ses moralistes? Derrière tout ce qui se fait ouvertement, et par une volonté claire, que d'actions n'a-t-il pas découvertes qui se font pour ainsi dire en cachette de la conscience, ou à son insu, par cette corruption insensible de notre nature, qu'il a si profondément remuée? Et dans l'ordre des vérités de devoir quels espaces n'a-t-il pas ouverts à la morale? C'est le christianisme qui a fait de l'esprit français l'image la plus complète et la plus pure de l'esprit humain.
§ IV
EX QUOI l'esprit FRANÇAIS DIFFÈRE DE L'ESPRIT DES AUTRES NATIONS MODERNES.
Les différences sont grandes entre l'esprit français et ce qui se manifeste de Tesprit des autres nations modernes dans leurs littératures.
En faisant le portrait de l'esprit français, j'ai presque fait le portrait de la raison elle-même. Ce sens pratique, cette prédominance de la discipline sur la liberté,' ce devoir imposé à l'écrivain d'être l'organe de la pensée générale, qu'est-ce autre chose que la raison, par laquelle les hommes se ressemblent le plus, gouvernant en maîtresse souveraine l'imagination et les sens, par lesquels ils diffèrent le plus les uns des autres ? Notre littérature est comme l'image vivante de ce gouvernement de toutes les facultés par la raison. On y voit l'homme tout entier, son imagination, ses sens, sa raison, — car, où l'une de ces choses manque, il n'y a point de vie, — mais c'est la raison qui gouverne. Elle reçoit des idées de l'imagination et des sens, elle en contrôle la valeur, elle en règle l'expression. Plus indépendante du corps que la sensibilité et l'imagination, clh ne souffre pas que la nature entreprenne sur ses droits. De là, dans le même liomme, ce merveilleux spectacle d'un êtrle intelligent qui sépare en lui le terrestre du divin, qui subordonne au divin le terrestre, qui sacrifie
la nature à la raison. C'est ce spectacle que nous offrent tous nos chefs-d'œuvre ; il ne s'y voit autre chose qu'une raison supérieure, rendue assez forte, par l'amour de la vérité, pour dominer l'imagination et les sens, et pour tirer d'admirables secours d'où lui viennent d'ordinaire les plus grands dangers.
Tel n'est pas le caractère des autres littératures modernes, et particulièrement de celles du Nord. Là, la nature est à peu près maîtresse, et cet équilibre de toutes les facultés, que j'admire dans nos grands écrivains, y est à chaque instant rompu. C'est tantôt le tour de l'imagination, tantôt celui de la sensibilité, de faire prédominer l'individu sur l'homme, le particulier sur l'universel. La raison a aussi son tour, mais elle n'a que son tour. La littérature y est donc moins générale qu'individuelle ; et dès lors comment l'esprit de liberté n'y prévaudrait-il pas sur l'esprit de discipline? Cet esprit même de discipline y est-il seulement connu? Je vois beaucoup de théories pour étendre les libertés du poète, je n'en vois point, ou je n'en vois que d'imitées de notre littérature, jDour le contenir et le régler. La rêverie, qui n'est le plus souvent qu'un désordre de la sensibilité, ou une faiblesse de vue qui ne peut pas percer les nuages qui nous dérobent nos propres pensées, y jouit d'un domaine sans limites. La subtilité, qui n'est qu'une force mal employée, y est louée comme un regard de l'âme, plus ferme et plus soutenu. La raison pourrait
seule dissiper ces nuages et employer efficacement cette force ; mais on Vy suspecte presque d'une sorte de jalousie contre la liberté et la variété de la nature.
Les littératures du Nord sont plus individuelles ; elles sont aussi plus locales. On y donne une place considérable à Tamour de la patrie, comme séparée et distincte des autres patries ; et par là je n'entends pas cette passion sérieuse, vitale, qui fait la force des nations, comme l'esprit de famille fait celle des individus. Je veux parler de cette passion exclusive, un peu sauvage, qui préfère le pays à tout, et au pays le lieu même de la naissance, le premier horizon que l'écrivain a vu de ses premiers regards.
En France, nous n'aimons pas la patrie de cet amour jaloux du montagnard pour sa montagne , ni seulement parce que tout y est le mieux disposé pour nos commodités. Nous l'aimons, parce qu'elle nous paraît la meilleure patrie pour l'homme en général ; nous voudrions y donner le droit de cité à tout le genre humain. Nous l'aimons, parce que toutes choses nous y paraissent plus conformes à la raison. Est-ce un effet du climat, sous un ciel qui ne nous opprime jamais, ofi l'âme paraît plus indépendante du corps et jouit d'une plus grande lilxM-té? Quoi qu'il en soit, nous avons toutes les inspirations qu'on peut tirer de cette grande idée de la patrie, regardée comme la demeure même de la raison; et nous n'avons pas ce patriotisme étroit,
qui naît de la dépendance même du corps à l'égard de la patrie matérielle, et qui borne les pensées à la vallée où l'on est né.
Dans les littératures du Midi, ce même caractère individuel et de localité se montre sous d'autres formes. On y est subtil comme dans le Nord; mais, au lieu de rêver, on s'échauffe et on s'emporte. Les choses que le Nord voit mollement et à demi, le Midi les voit plus grandes qu'elles ne sont ; il les amplifie et les exagère. Ce sont deux effets différents de deux constitutions physiques, plus fortes que la résistance que l'âme y oppose. Tandis qu'ici elle se contracte et se replie en quelque sorte sur elle-même , là elle s'exalte et se répand par l'imagination et les sens. Dans les littératures du Midi, presque toutes les pensées sont des métaphores , et tout s'exprime par des images tirées des sens. Il y règne une emphase naturelle, qui vient moins de la corruption du goût que d'une manière de voir les choses, pareille à ce qu'on dit des grands animaux domestiques, lesquels n'obéissent si aisément à l'homme que parce qu'ils le voient plus grand qu'il n'est.
Dans ce jugement sur le caractère particulier des littératures du Midi, il faut excepter certains chefsd'œuvre, Don Quichotte, par exemple, et il n'y faut comprendre la littérature italienne qu'avec des restrictions méritées. L'Italie est la terre privilégiée, la terre des héros, magna parens virum. N'a-t-elle pas eu deux langues littéraires , et n'est-il pas sorti
du sein de la même mère Virgile et Dante, Tacite et Machiavel?
Doit-on conclure de ces différences que seuls nous représentons l'esprit humain? Xon. L'esprit humain est partout ; il est dans les grandes littératures du ]\Iidi et du Nord ; il est jusque dans ces patois qui n'ont pu devenir des langues littéraires ; mais il y est moins complet, il y paraît sous des formes plus défectueuses. Notre privilège à nous, c'est d'en représenter le plus de traits essentiels.
Mais il faut savoir confesser en quoi ces diiférences sont à notre désavantage. Il nous manque peut-être une certaine espèce de rêverie solide, propre aux grands poètes du Nord; une certaine richesse d'imagination, propre à ceux du Midi. Notre imagination, à force d'être subordonnée, est quelquefois timide. Devons-nous regretter aussi qu'elle n'ait pas, comme chez nos voisins, comme autrefois dans la Grèce, son domaine propre, son pays de chimères ingénieuses et charmantes? N'y a-t-ilpas certaines erreurs de Platon qui n'honorent pas moins l'esprit humain que la raison d'un Descartes et d'un Pascal? Il est bon de le reconnaître, pour ne pas nous estimer au delà de notre prix ; mais il ne l'aut pas le regretter, ni surtout vouloir nous com})léter par l'imitation d'autrui. Si l'imagination, dans notre pays, changeait de rôle, et si, d'auxiliaire de la raison, elle devenait maîtresse, nous perdrions la raison de Descartes et de Pascal, sans acquérir les grâces de l'imagination de Platon.
COMMENT l'image LA PLUS EXACTE DE L'ESPRIT FRANÇAIS EST LA LANGUE FRANÇAISE ELLE-MÊME.
A défaut d'une définition précise et directe , l'esprit français se caractériserait suffisamment par la nature même de la langue française, par sa constitution, par ses qualités, qui, entre toutes les langues littéraires modernes, la rendent la plus propre à exprimer des idées générales.
Il suffit de considérer à quelles conditions, en France, on est écrivain, pour se convaincre que c'est une langue toute d'appropriation et de communication. Elle n'est, dans la main de l'écrivain, que l'instrument de tous dont il se sert pour communiquer des idées qui touchent tout le monde, et non pour jouir solitairement de son esprit, et s'entendre lui-même à demi-mot. Elle ne veut être bornée ni à l'individu qui s'en sert, ni au pays qui la parle. Elle n'est ni individuelle ni locale.
Je regarde d'abord sa nature, et je n'y trouve ni accent ni inversion. Or, c'est par l'accent et l'inversion que se marque, dans une langue , le tempérament particulier d'une nation; c'en est le caractère le plus local. L'accent dépend d'une disposition des organes de la voix, déterminée par la constitution physique d'un peuple ; l'inversion dépend du tour d'imagination propre à ce peuple. Notre langue coule des lèvres sans contraction et sans effort.
Les aspirations qui renforcent les sons ne figurent, dans le corps de ses règles, qu'à titre d'exceptions ; les atténuations ou les élisions de certaines parties de mots, qui semblent des moyens d'éluder certaines difficultés de prononciation, y sont inconnues. Notre langage est unique sous ce rapport, à quelque langue, ancienne ou moderne, qu'on le compare. Je veux bien n'y pas voir un privilège ; mais si ce caractère n'est j^ropre qu'à elle, et si d'ailleurs il n'a pas empêché que, depuis trois siècles, l'Europe politique et savante n'ait tenu à honneur de savoir le français, il faut bien n'y pas voir une marque d'infériorité.
J'en dirai autant de l'absence d'inversion. Le caprice et la mode ont vainement essayé de naturaliser l'inversion parmi nous : ces tentatives ont toujours échoué. Notre langue suit l'ordre logique des idées ; et l'ordre logique c'est l'arrangement des choses selon la raison. Je sais bien que, dans les langues à inversion, la raison finit par trouver son compte. Je sais que ce désordre, chez les écrivains habiles, n'est qu'une interversion calculée et savante de l'ordre naturel; mais encore, pour s'y reconnaître, faut-il que l'esprit passe par deux états. Dans le premier, qui est tout passif, il reçoit les choses telles que le caprice ou le goût de l'écrivain les a disposées ; dans le second, qui est tout actif, il substitue à cet arrangement l'ordre logique. Notre liingue va au but par un seul chemin, et ce chemin est le plus direct. Les choses s'y rangent tout d'à-
bord dans l'ordre logique. Les mots se déduisent les uns des autres, et il n'est pas besoin d'une opération particulière qui rétablisse l'ordre naturel, dérangé par l'artifice de l'inversion.
L'inversion sied bien aux peuples chez qui l'imagination et la sensibilité dominent la raison. Elle flatte également deux dispositions contraires, soit l'extrême impatience, qui ne peut pas s'accorder de la lenteur de l'ordre logique, soit l'extrême paresse, qui ne veut pas aller droit aux choses, et qui se plaît aux détours , comme la menant au but du pas dont elle aime à marcher. Si l'inversion est antipathique aux Français, c'est qu'ils sont également loin de l'extrême impatience et de l'extrême paresse ; ni jamais assez pressés pour vouloir dévorer le chemin, ni jamais assez languissants pour l'allonger à plaisir. Les étrangers, ou ceux de nos nationaux qui ne s'accommodent pas du train de notre langue, peuvent y voir un désavantage. Je n'en (Veux pas décider; c'est assez pour mon objet que, de l'aveu de tout le monde, l'absence d'inversion soit un des caractères distinctifs de notre langue.
Dans les principales conditions de notre langue, — je veux bien ne pas dire privilèges, pour échapper à l'envie, — la propriété, la clarté, la précision, la liaison, qu'y a-t-il pour la commodité de l'écrivain? Ces qualités d'obligation, sans lesquelles on n'écrit rien de durable en France, sont comme autant de privilèges pour le lecteur; pour l'écrivain, ce sont des charges et des devoirs. Quiconque a tenu
une plume sait ce qu'il en coûte pour être goûté, ou seulement pour n'être pas rebuté. Que d'efforts pour être clair, simple, précis, pour ne se servir que des termes propres, c'est-à-dire pour n'être jms un méchant écrivain !
De là, chez presque tous ceux qui ont du goût , une grande répugnance à écrire. Ils sentent la difficulté, et ils craignent la fatigue, que ne paye pas toujours le succès. Aussi n'y a-t-il d'écrivains résolus que ceux qui sont doués extraordinairement , ou cette foule qui n'a pas conscience de la difficulté.
Au reste, l'art n'est pas facile, même aux mieux doués. Ce que l'histoire anecdotique de nos grands écrivains nous raconte de ces manuscrits raturés à toutes les lignes, de ces rédactions premières qui n'ont été que des tâtonnements laborieux, nous autorise à dire que la langue française, si complaisante pour le lecteur, est sans pitié pour l'écrivain.
Pour écrire clairement en français, c'est-à-dire pour arracher les idées de ce fond obscur où nous les concevons, et les amener à la pleine lumière, que d'efforts et de travail! Si nous ne les voyions pas dans le lointain poindre devant nous, comme des lueurs qui nous attirent invinciblement et nous dérobent la longueur du cliemin, qui donc entreprendrait un si rude labeur? Quelques-unes naissent spontanément et tout exprimées : c'est la facile conquête de ceux qui sont nés sous une constellation heureuse ; mais combien d'autres, qui sont le fruit
d'une poursuite ingrate; qu'il faut remanier sans cesse ; qui, après avoir contenté un inoment l'écrivain, le rebutent ; qui ne paraissent jamais qu'une image imparfaite clu vrai, mais non le vrai luimême ! Faut-il j)arler de la défiance que doit avoir l'écrivain de cette demi-clarté trompeuse, qui peut lui suffire, mais qui laisse le lecteur dans les ténèbres ? Le plaisir que donne à l'inventeur une vérité trouvée ne lui est permis que le jour où tout le monde la voit comme lui; jusque-là, c'est peut-être un piège. Malheur à qui se contente trop facilement ! Molière l'a dit : c'est une marque de médiocrité d'esprit. Les joies de l'art sont rares et austères, parce que l'art lui-même n'est que le plus noble de tous les travaux imposés à la race d'Adam. L'écrivain qui jouit tout seul de son esprit ne mérite guère plus d'estime qu'un oisif, dans une société où tout le monde travaille.
De même, avant d'être précis, que de fois n'est-on pas vague ! Combien de termes qui n'appartiennent pas à la langue du sujet, et qui s'y introduisent par le relâchement de l'attention, par la mémoire, par l'imitation! Combien d'autres dont s'est emparé l'usage ou plutôt la mode du jour, et dont le sens est étendu à tant de choses qu'ils ne désignent plus rien de distinct! Que de tours languissants et embarrassés se présentent avant le vrai tour, le seul qui donne à la pensée sa physionomie et son mouvement! Que d'expressions qui ne déterminent pas les choses, et dont nous sommes si prompts à nous
contenter, soit mollesse de conception, soit fatigue ou paresse ! Que dire des inexactitudes qui se glissent dans l'effort même que nous faisons pour être exacts, et de nos illusions dans l'emploi de ce que nous appelons les nuances, lesquelles, au lieu d'être des aspects différents de la pensée, ne sont souvent que de vaines images qui nous la cachent !
Les figures, les métaphores, sont des pièges du même genre, et dont il n'est guère plus facile de se garder. A qui n'en vient-il pas dans l'esprit par cette porte hauale de la mémoire, toujours ouverte à tout ce qui est imitation et mode? Notre langue ne soujGfre point ces nuages qui se placent entre notre pensée et nous ; c'est le premier devoir de l'écrivain de s'en défier, ou plutôt de les chasser courageusement, comme Enée dissipait les ombres avec son épée. Les littératures les plus riches en images sont les })lus pauvres d'idées. Certains écrivains sont pleins d'images ; tout reluit, tout brille, tout étincelle ; mettez tout cela au creuset : pour quelquep parcelles d'or, que de cendre! L'image ne doit être que le dernier degré d'exactitude, nu plutôt elle ne doit être que la pensée elle-même exprimée en perfection ; mais, pour une qui remplit cet office, combien (]ui ne sont que des apparences de la pensée!
Enfin, quel esprit cultivé ne sera pas d'accord avec moi sur ce qu'il en coûte, dans notre langue, pour lier le discours et n'y employer que les termes propres? Pour la propriété, ce n'esit pas assez d'être
bien doué ; il faut savoir la langue, et avoir pesé clans les écrits des modèles ce que valent les mots dont nous nous servirons à notre tour. Il faut que l'étude les place dans la mémoire de l'écrivain, qui les y garde, comme de l'argent qui dort, jusqu'au jour où l'inspiration les en tire, les anime de sa propre vie, de façon que, tout en ayant le même sens, ils lui appartiennent néanmoins par l'emploi qu'il en fait. Il doit donc réunir deux qualités qui semblent s'exclure : il doit être savant et inspiré. S'il n'est que savant, il répétera froidement et sans effet ce qui a été mieux dit par d'autres ; s'il n'est qu'inspiré, il risquera de parler dans une langue qui ne sera comprise que de lui.
Quant à la liaison, à cette suite et à cette jointure des idées, dont Horace a admiré la puissance en homme qui en avait senti la difficulté, que d'efforts d'attention n'y faut-il pas ! Que de fois la force d'esprit qui doit tenir toutes ces pièces rangées ne fléchit-elle point! Quels soins pour disposer dans l'ordre naturel tant de pensées qui se présentent isolément et avant leur tour, pour reconnaître les points par où elles se touchent, pour faire un tissu indestructible de tous ces fils dispersés !
La réunion de ces diverses conditions, une cer- .taine facilité apparente qui cache au lecteur jusqu'à la trace des efforts qu'elle a coûtés, voilà ce qui constitue un bon écrit, ou plutôt une chose écrite en français. Car je ne donne pas ici le secret du génie. Qui peut se vanter de l'avoir ? J'indique ce
que veut la langue française de quiconque prend la plume ; et ces réflexions sur les lois du discours regardent, non ceux qui ont le don du discours, mais les esprits, en grand nombre, qui peuvent se perfectionner par la culture, et tirer du travail des ressources qui les sauvent du ridicule de mal écrire. Le ridicule, est-ce assez dire? Il n'y va pas seulement de notre vanité, notre vie même peut y être engagée ; car celui qui s'est fait écrivain, et qui ne sait ni ne pratique les lois du discours, combien n'est-il pas à la merci des hommes et des choses !
§ VI
DE3 DIFFÉRENCES GÉNÉRALES ENTRE LES LANGUES LITTÉRAIRES DU MIDI ET DU NORD DE L'EUROPE.
Ces qualités fondamentales de notre langue n'ont pas été refusées aux autres langues modernes. On les y reconnaît dans les bons auteurs, et elles y sont appréciées par les esprits cultivés. Mais elles sont, pour ainsi dire, au hasard du génie ; quiconque les voudrait imposer comme des conditions ne serait pas souffert. Ce qui est pour la Franco comme une sorte de constitution écrite dans des grammaires et des vocabulaires officiels, sous la garde de corps littéraires institués pour les rédiger et les conserver, est chez les autres nations une faculté individuelle uniquement réglée par le succès. Là, tout est en faveur de l'écrivain. Plutôt que de gêner sa liberté, ces
langues se condamnent à être éternellement flottantes, et à s'accroître à l'infini. On ne distingue pas, à la qualité delà langue, les méchants écrivains des bons, et, parmi ceux qui sont jugés les meilleurs, on n'en choisit pas dont la langue doive faire autorité. En Allemagne, on n'est pas plus tenu d'écrire comme Gœthe que comme Jean-Paul Richter. Le critérium de la langue n'est pas plus dans l'un que dans l'autre. De même en Angleterre. Les écrivains du règne de la reine Anne voulurent fonder des institutions de langage, à l'imitation des Français ; l'essai n'en a pas réussi. La langue anglaise a continué d'être facultative ; s'y moquer des préceptes d'Addison n'y porte point malheur, tandis que chez nous on a remarqué, même avant Voltaire, qu'on ne s'y moque pas impunément des préceptes de Boileau.
Dans ces deux pays le public se prête à cette incertitude de la langue : en Angleterre, parce que la littérature est la seule chose qui n'y soit pas (/ une affaire; en Allemagne, parce que le manque d'activité politique y rend la curiosité littéraire insatiable. Ici on ne se soucie pas de faire des efforts qui ne profiteraient qu'à la langue ; là on n'a pas trop de toutes les sortes d'ouvrages d'esprit et de toutes les nouveautés du langage pour assouvir cette curiosité à laquelle les gouvernements ont enlevé le principal aliment. Ici et là, par des raisons différentes, on passe tout à l'écrivain : en Angleterre, parce que les livres distraient des affaires ; en
Allemagne, parce qu'ils sont jusqu'à un certain point la seule affaire du pays. On se garde bien de faire des conditions dures à une chose si nécessaire, ici comme amusement, là comme occupation unique. Pourvu qu'on s'entende dans le moment présent, et même à demi, n'est-ce jias assez ? Quant à la j)ostérité, au public européen , qui en a souci ?
Aussi n'importune-t-on pas les écrivains anglais ni allemands de la nécessité d'être clairs. Ce serait pur pédantisme. Le public en saurait fort peu gré à la critique, en Allemagne particulièrement, où le lecteur est toujours plus i:)atient que l'écrivain ne peut être obscur. On y a tant de temps à soi^ qu'on s'y plaît aux énigmes. J'entends dire que ce qu'on appelle la pénombre, c'est-à-dire la deminuit, ^ est plus goûtée que la clarté ; car, avec la clarté le plaisir passe vite : la pénombre le fait durer plus longtemps, en le rendant plus difficile. La clarté qui ne laisse rien à désii*cr y est suspecte de manque de profondeur, et l'on préfère à une lecture qui produit immédiatement son effet celle qui donne à rêver.
Des préceptes sur la précision, sur la propriété des termes, sur leur liaison, n'y seraient pas plus écoutés. Toutes ces conditions y seraient repoussées comme autant de servitudes pour l'écrivain. La précision le réduirait, le mutilerait. On ne veut perdre aucun de ces termes vagues où le lecteur s'égare comme dans des pays de découvertes ; aucun de ces tours incertains qu'il goûte comme l'ai-
DE LA LITTÉRATURE FRàKÇAISE. 31
ïure propre à l'écrivain. On ne vent se priver d'aucune nuance : n'en serait-ce pas fait de ce plaisir de deviner et de rêver que prise si fort le public allemand ? On n'a pas trop de toutes les images dans un pays où il s'en trouve jusque dans des ouvrages d'anatomie, jusque dans des pièces judi-
ciaires
Le soin de la propriété n'est d'obligation que là où la langue a des règles fixes, et où les mots étant commes des touches qui rendent des sons distincts, l'impropriété dans le langage blesse comme une note fausse dans la musique. Mais que seraitce, sinon une gêne odieuse pour l'écrivain, là où la langue n'a d'autre règle que le goût des auteurs, et où le goût des auteurs est l'unique règle des jugements du public? Enfin, à quoi bon s'imposer le travail de la liaison pour un lecteur qui s'accommode de suivre un écrivain marchant au hasard, et qui estime cette incertitude comme le plaisir littéraire le plus piquant ?
Je sais que toutes ces libertés des autres littératures modernes ont leurs avantages : aussi n'en fais-jepas la critique. Je me borne à les comparer avec nos règles, auxquelles il est tout simple que j'accorde la préférence. On aurait d'ailleurs mauvaise grâce à chicaner 'les étrangers sur la manière dont ils entendent les nobles jouissances de l'esprit. Partout où l'écrivain est en communication intime avec le public, il y a un beau spectacle pour l'esprit humain. Mais peut-être ce spectacle est-il plus
beau encore là où le public, au lieu de se placer au point de vue de l'écrivain, force l'écrivain de se placer au point de vue général. C'est ainsi que les choses se passent dans notre pays. On y préfère la pleine lumière à la pénombre, les couleurs nettes et tranchées aux nuances douteuses. On exige que les mots y aient la valeur des chiffres , et représentent pour tout le monde le même sens. La raison, qui est le lien commun de tous les hommes, est estimée au-dessus de l'imagination, qui les disperse et les isole. Tout, je le répète, y est combiné pour l'appropriation et la communication.
Il faut bien en conclure que notre langue a des destinées hors du pays qui la parle, et que l'usage n'en a pas été borné à la France ni à ses écrivains. Cette simplicité du discours, cette suite et cette logique que nous exigeons de nos écrivains, contre notre propre naturel, qui n'est ni si austère, ni si conséquent, ni si ennemi de toute parure que notre langue, ne témoignent-elles pas que nous ne la possédons pas pour nous seuls, et que c'est une langue à l'usage de tous, dont nous n'avons que le dépôt ? N'cst-elle pas, de toutes les langues modernes, celle qui se rapproche le plus de cet idéal d'une langue algébrique, rêvé autrefois par de grands esprits pour unir entre elles toutes les intelligences cultivées dans tous les pays?
Jusqu'à ce jour on a vu invariablement, à part et au-dessus de la foule des langues, dont la diversité même est une des plus grandes beautés de la
DE LA LITTERATURE FRANÇAISE. oo
création, une langue privilégiée, dominante, chargée pour ainsi dire de faire les affaires générales de l'esprit humain et d'exprimer les grandes idées qui changent la face des sociétés. Il y a trois mille ans, c'était la langue grecque; il y a deux mille ans , c'était la langue latine. Admirons combien l'empire de cette dernière a duré. Jusqu'au moyen âge, elle est la langue de la science et du génie ; elle règne, elle est universelle ; on fait gloire à Dante du courage qu'il a eu, au treizième siècle, d'oser créer la langue italienne. C'est à présent le tour de la langue française. Si cette langue est si sévère, si réglée, c'est bien la marque qu'elle a le gouvernement des choses de l'esprit; si elle est tenue à tant de clarté, c'est pour que, sous toutes les latitudes, toutes les intelligences saines et cultivées la puissent comprendre. La langue anglaise, si nous comptons les bouches qui la parlent, semble disputer l'universalité à la langue française ; mais, regardez-en l'usage, elle n'est que la langue commerciale du monde. La nôtre en est la lauo-ue
intellectuelle. Née de notre unité territoriale et politique, en même temps qu'elle en est le lien le plus puissant, elle nous assure la seule universalité qui ne dépende pas du sort des armes, et qui soit acceptée sans combat. C'est pour cela qu'il faut tant veiller à son intégrité. Notre littérature a tracé les .grandes lignes de la société moderne ; nos livres sont les livres « des promesses » pour toutes les nations qui • ont de grandes destinées. Notre lan-
giie, c'est la parole craffrancliissement et de civilisation : gardons ce dépôt pour nous et pour tous,
§ VIL