‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 7 sur 48 · NE ONQUES PUIS NE CHANTA K · texte numérisé non relu

NE ONQUES PUIS NE CHANTA K

Dans le même temps, qui sait? la même année peut-être que Joinville dictait ces touchantes paroles, le génie inspirait à Dante le vers si populaire :

Quel giorno più non ti legemmo avante -.

Dire les choses les plus tragiques en évitant les mots funestes, et produire l'émotion sans l'horreur, c'est peut-être , parmi les beautés des lettres , une des plus rares. L'inspiration en est venue en même

^ Chap. LX.

^ <ï Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. )) V Enfer, ch. V.

temps et du même cœur au chroniqueur français et au grand poète italien.

Il y a de la générosité mêlée à la délicatesse d'esprit dans ce passage où Join ville, racontant qu'il a vu dans une bataille, fuir « moult de gens de Lo- « bans ( empanachés ), » déclare qu'il les nommerait bien , mais qu'il s'en abstiendra ; « car morts sont. » On donne l'épithète de subhmes à certains traits qui ne surpassent pas celui-là.

Je suis trop jaloux de garder aux grandes époques la gloire des qualités qui font durer les œuvres de l'esprit, pour prononcer le mot de goût, à propos de mémoires écrits au commencement du quatorzième siècle. L'idée même en paraît inséparable du degré suprême de culture littéraire dans une nation, et de maturité dans une langue. Mais le goût, comme toutes choses, a ses commencements, et cela est vrai surtout de notre France, où, de l'aveu de toutes les nations modernes, le goût est une qualité de la race. Eu aucun de nos écrivains primitifs , ces commencements du goût ne sont plus marqués que dans Joinville, et n'y ont plus l'air d'une nouveauté. C'est le goût d'un Français, j'entends des meilleurs, comme esprit et comme homme , modéré en toutes choses , guerrier tant que la <^nierre est sensée et offre des chances ; intrépide dans le péril, mais n'allant pas le chercher; chrétien ])lus près du monde que du monastère, (jui ne craint pas de scandaliser saint Louis , en lui avouant qu'il ne lave 2)as les pieds

« aux vilains » le jeudi saint, et qu'il aimerait

mieux avoir fait « trente péchiés mortels que être

mesiaux (lépreux) ; » enfin, l'homme qui pratiquait

en tout le conseil donné par le saint roi, à propos du

vêtir, où il faut se comporter, disait ce prince, <l en

c( telle manière que les preud'hommes de cest

<( siècle ne deissent pas que l'on feist trop , ne que

(( les joenes homes ne deissent que l'on en feist pou

« (trop peu). » Voilà le goût admirablement défini

par l'auteur des establîssements * ; c'est le milieu

entre ce qui est suranné et ce qui est de mode.

Je ne suis pas surpris que la langue de ce Français soit si française. Elle n'a vieilli que comme vieillissent les choses qui durent, en prenant des années sans prendre des rides. Il suffirait le plus souvent d'en habiller l'orthographe à la moderne pour que tout lecteur de ce temps-ci lût Joinville couramment. Encore à cette heure, son français est le fond de la langue qui se parle au pays où il est né , et que la simplicité des conditions et des mœurs a mise à l'abri des révolutions du langage -. Ce n'est pas une routine; la façon dont Joinville a vu et senti les choses n'a pas cessé d'être la bonne, et sa langue suffit encore à l'exprimer.

^ C'est le nom historique des Institutions de saint Louis.

- ce Je suis né à quatre lieues de Joinville, m'écrivait un savant de mes amis ; j'ai parlé cette langue dans mon enfance ; c'est si bien celle de Joinville , que je le lis plus couramment que Froissart , qui écrivait un siècle plus tard. »

CHRONIQUEURS DE PROFESSION. — Les Chroniques

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