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CHAPITRE DEUXIEME

I. Commencements de l'histoire de la langue. — Caractères généraux des prenaiers écrits en prose française. — Les Chroniqueurs. — § H. Des chroniques qui ne sont que des mémoires personnels. — Geoffroy de Villehardouin. — § III. Le sire de Joinville. Histoire de saint Louis. — § IV. Ou tour d'esprit et de la langue de Joinville. — Commencements du goût. — § V. Les Chroniqueurs de profession. — Jehan Froissart. — § TI. Travail de la prose française à la fin du quatorzième siècle. — Christine de Pisan. — Le livre des faits et bonnes meurs du bon roy Charles. — § YII. La morale dans les chroniques. — Progrès de la langue française par les traductions des auteurs anciens. — § VIII. Les chroniqueurs de la maison de Bourgogne. — Georges Chastelain, sa rhétorique, sa langue. — § IX. Son éloquence. — § X. Mémoires d'Olivier de la Marche. — § XI. Première ébauche de l'art historique. — Philippe de Comynes. — § XII. De la morale chrétienne dans ses Mémoires. — § XIII. La politique fait son entrée dans l'histoire. — De la langue dans Froissart et dans Comynes.

C03IMEXCEMEXT3 DE L'HISTOIRE DE LA LANGUE. — CARACTÈRES GÉXÉRArX DES PREMIERS ÉCRITS EN PROSE FRA^■ÇAISE. — LES CHRONIQUEURS.

Quels sont les premiers écrits où l'esprit français se soit reconnu à des traits certains, où la langue des ouvrages durables se soit révélée? Il faut consulter cette liste de noms célèbres, qui ne trompe point.

Avant les premiers noms qui ont mérité d'y figurer, il est quelques écrits où l'on voit poindre cet esprit et naître, pour ainsi dire, cette langue. Ce sont certains actes publics, en langue romane, où s'accuse le travail de décomposition du latin, d'uù est sortie notre langue. Mais ces actes ne sont

pas assez caractéristiques pour servir de dates dans l'histoire de l'esprit français et de la langue littéraire. Ce doit être le privilège des premiers monuments où la langue générale s'est enrichie des créations de quelque esprit supérieur.

Avant le douzième siècle, qui paraît être l'époque où le roman se constitue et reçoit des règles, il n'existe aucun monument de ce caractère. Mais ce siècle met au jour un grand nombre d'écrits que rien ne distingue de la langue générale, et qui ne sont pas marqués d'un cachet personnel. Tout ce qu'une érudition ingénieuse et patiente, excitée par la juste curiosité qui s'attache aux origines d'une grande langue, en a exhumé dans ces derniers temps, a confirmé, pour cette période de notre histoire, le choix qu'a fait la France, entre tant d'écrivains, de ceux dans lesquels elle déclare s'être reconnue. Ce résultat est de grand prix, et nous devons de la reconnaissance à l'érudition qui trouve ainsi les pièces justificatives à l'appui des jugements portés par une grande nation sur la suite de sa littérature.

Il faut donc, jusqu'à ce qu'il se rencontre un écrit qui présente une première image de l'esprit français, et marque une première époque de notre langue littéraire, se borner à caractériser ce fonds commun de langage qui a été d'usage général, avant les premiers monuments auxquels la France s'est Teconnue.

Ou paraît d'accord sur l'origme de la langue française, sur sa division en dialectes normand, bourguignon, picard, poitevin, lorrain et de l'Ile-de- France. Cette origine, c'est le latin; cette division en dialectes est un effet de la féodalité, qui avait constitué, sur le sol français, des nations distinctes, parlant un langage différent. Toutefois, ces différences n'ont jamais, consisté qu'en certaines particularités d'orthographe et de prononciation. Tous ces dialectes ont avec celui de Tlle-de- France, lequel était appelé à devenir la langue française, des rapports de vassalité, semblables à ceux qui liaient les seigneurs au roi. Notre langue suit la destinée de la nation. Elle est d'abord féodale. Quand la royauté sera maîtresse, ou plutôt quand la nation se sera constituée en corps par la réunion de tous ses membres, le dialecte de l'Ile-de-France absorbera tous les autres ; il n'y aura qu'une langue, comme il n'y aura qu'une nation.

Le caractère commun des écrits, dans ces commencements de notre langue, c'est l'imitation non du latin littéraire, mais du latin parlé.

Cette imitation se trahit par deux marques : l'usasre de l'inversion et le o^rand nombre de mots lalins corrompus, plus semblables aux mots primitifs par l'ortlu (graphe (juc par la ])ronouciation, (jui peu à ])eu va les transformer.

Ce n'est pas d'ailleurs la seule liberté que prenne notre langue avec un idiome qui tirait sa puissance

de la conquête et de la religion. Ainsi, aux inversions imitées du latin se mêlent déjà beaucoup de phrases directes. Les inversions elles-mêmes semblent être choisies parmi celles qui se rapprochent le plus du langage uni. Le détour est si court pour arriver au but, et l'opération, pour rétablir l'ordre, si aisée et si rapide, qu'on sent bien que l'inversion ne tardera pas à disparaître. Ainsi, même aux époques où notre langue l'a subie, elle a su l'accommoder à ce besoin de clarté qui est le trait distinctif de l'esprit français.

Tout d'ailleurs est nerf dans cette ébauche de langue. Le discours s'y réduit aux deux termes par excellence, le substantif et le verbe. Il n'y a pas encore de mots pour les nuances, parce que les nuances elles-mêmes sont inconnues aux esprits naïfs et aux âmes simples de ces temps-là.

Mais déjà la clarté y est une qualité d'obligation de la langue. Quand on lit les auteurs du douzième siècle, la difficulté de la lecture y vient moins du manque de clarté, que du mot latin, qu'on a peine à reconnaître sous le travestissement d'une orthographe incertaine. Le défaut que j'y noterais, s'il pouvait être question de défaut dans un âge si tendre ^ c'est la sécheresse, dont ne se défendent pas toujours les esprits chez qui la clarté est le trait dominant.

Ainsi, près de quatre siècles avant l'époque où cette ébauche de langue sera la plus grande langue du monde moderne, une partie déjà en est mûre, et restera. Ce sont ou des mots indigènes, ou des mots

latins, qu'a francisés de bonne heure une conformité secrète avec l'esprit français. Ce sont, en outre, certains tours propres à cet esprit, où se peignent ses mouvements les plus naturels, et qui lui sont venus du sol même, et de l'auteur de toutes les variétés du monde physique et moral , de Dieu. Il est remarquable d'ailleurs que les tours, qui sont comme la partie indigène de la langue, sont plus mûrs que les mots que nous tirons des autres. Ces mots s'altéreront, se modifieront, s'accroîtront, selon les progrès que fera l'esprit français, les développements qu'il recevra, les idées qui exerceront son activité. Mais les tours changeront peu, parce que les tours expriment ce qu'il y a de plus original dans cet esprit, et de moins sujet au changement. C'est son habitude, sa physionomie; c'est sous cette forme que l'esprit humain se manifestera par la langue française. En ce qui regarde les tours, notre langue est formée dès le berceau : presque aucun n'a péri ; un petit nombre seulement est suranné.

Ces qualités pour ainsi dire organiques de notre langue ne se montrent d'ailleurs que dans les récits. Autant la langue y est vive, claire, le tour franc et rapide, autant dans les ouvrages de morale et de théologie les expressions sont languissantes et obscures, les tours équivoques et traînants. La langue des spéculations de l'esprit est tout entière à naître. Des siècles s'écouleront avant que cous sachions l'art de porter la lumière dans les matières du raisonnement , et qu'à cette clarté du récit nous joi-

gnions la clarté toute spirituelle de la raison , faisant voir l'enchaînement des pensées, comme le chroniqueur fait voir la suite des événements. C'est donc seulement dans le récit qu'il faut chercher, et pour ainsi dire épier, les premiers mouvements de l'esprit français et reconnaître sa langue naissante. Les premiers écrivains qui ont laissé des noms durables dans l'histoire de la prose , ce sont des chroniqueurs : ce sont Yillehardouin, Join\ille, Froissart, Philippe de Comines.

DES CHR0ÎÎIQUE3 QUI KE SONT QUE DES MEMOIRES PERS0>'XEL3. — GEOFFROY DE YILLEHARDOUIN.

Le premier dans Tordre chronologique est Villehardouin. Né en Champagne, entre les années 1150 en 1164 1, il prit la croix à l'incitation de Foulques , curé de Neuilly, qui prêchait la croisade au nom du grand pape Innocent III. Ses mémoires sont le récit de cette expédition extraordinaire, dont le but était la délivrance de la Terre Sainte, et qui eut pour résultats la prise de Constantinople et l'établissement d'un empire français en Orient.

Yillehardouin fut le véritable promoteur de la croisade. Envoyé d'abord à Venise avec cinq chevaliers , pour demander des vaisseaux à la réi)ubli-

* D'après les dernières recherches.

que, ce fut lui qui porta la parole devant le doge dans l'église Saint-Marc, et qui décida le traité entre Venise et les croisés. A son retour en Champagne, il apprend la mort de son seigneur Thibault, qui devait commander la croisade. L'expédition allait échouer, faute d'un chef. Villehardouin mit en avant le marquis de Montferrat , le fit agréer des croisés, et parvint à faire prendre la route de Venise, à Louis, comte de Blois, un des seigneurs les plus puissants delà croisade, qui voulait aller en Palestine par un autre chemin.

Le premier dessein des croisés était de se rendre directement de Venise dans la Terre Sainte. Un événement singulier les fit changer de route, et les conduisit à Constantinople. A Venise se trouvait alors le jeune Alexis, fils de l'empereur Isaac, à qui son frère avait fait crever les yeux, après avoir usurpé son trône. Alexis, d'abord emprisonné avec son père, s'était échappé sur un vaisseau jusqu'à Ancône. Rencontrant les croisés qui s'acheminaient vers Venise : <;( Voici une armée toute trouvée , lui dirent ceux de sa suite ; que ne vous en servez-vous pour aller reconquérir le trône de votre père? » Alexis envoya des ambassadeurs aux chefs de la croisade, alors devant Zara, dont ils faisaient le siège pour le compte de Venise. Après bien des pourparlers, les uns voulant, avec l'envoyé du pape, qu'on fît voile vers la Syrie, les autres, en majorité, ])lus hommes d'aventures que chrétiens dociles, voulant qu'on cinglât vers Constantinople, on s'em-

barqua au port de Corfou, la veille de la Pentecôte, le 24 mai 1203.

Le récit de ces divisions est saisissant. Quelques traits suffisent à l'historien chevalier pour peindre à la fois les cœurs et les mœurs. Pendant le séjour à Corfou , l'armée , déjà fort diminuée par la désertion de quelques seigneurs et de leurs hommes d'armes, fut un moment menacée d'une complète dispersion. Ceux qui « à ceste œvre faire furent » — Yillehardouin donne leurs noms — les uns déclarés ouvertement, les autres les appuyant par derrière, (( qui ne l'osoient mostrer par devant por la honte,» dh'ent que l'expédition projetée était ce mult longe et mult perillose, » et qu'ils étaient décidés à rester dans l'île, et à laisser l'armée s'en aller.

(( Quant ce oït li marchis de Montferat, et li <(. cuens Baudoins de Flandres, et li cuens Loeys, « et li cuens de Saint- Pol , et li baron qui se te- (( noient à lor acort , si furent mult esmaié et dis- « trent : ce Seignor, nos sommes bailli. Se ceste « gens se partent de nos avec cels qui s'en sunt « parti par maintes foiz , nostre ost sera failie , et <ï nos ne porons nule conqueste faire. Mais allons « à els et lor cheons as piez , et lors crions merci : <( que il aient por Dieu pitié d'els et de nos, et que <( il ne se honissent , et que il ne nos toillent la res- <( cosse d'en oltremer. »

(( Ensi fu li consels accordez ; et alerent tuit en- « semble en une valée ou cil tenoient lor parlement, <( et menèrent avec als le fil l'empereor de Çostan-

« tinople , et toz les evesques et toz les abez de* c( l'ost. Et cum il vindrent là, si descendirent k « pié. Et cil, cum il les virent, si descendirent de c( lor chevaus et alerent encontre. Et li baron lor <( chéirent as piez , mult plorant , et distrent que il « ne se movroient tresque cil aroient créante que <( il ne se movroient d'els.

(( Et quant cil virent ce, si orent mult grant pi-^ « tié et plorerent mult durement quant il virent « lor seignors et lor parenz et lor amis chaoir à (( lor piez. Si distrent que il en parleroient; et « traistrent à une part, et parlèrent ensemble. Et (( la summe de lor conseil fu tels que il seroient c( encor avec els tresque à la Saint-Michel, par tel (( couvent que il lor jureroient sor sainz loialement « que dès en qui en avant, de quel eure que il les « en sermonroient, dedenz les quinze jors que il « lor donroient navie à bonne foi , sanz mal engin ,. (( dont il porroient aler en Surie.

(( Ensi fu otroié et juré ; et lors ot grant joie par « tote l'ost K y>

* La Conquête de Constantînoplc , ch. XX iv. Édition Natalis de WaUly.

Traduction :

« Quand le marquis de Montfcrrat ouït cela, et le comte Baudouin' de Flandre, et le comte Louis et le comte de Saiut-Pol, et les barons rjui se tenaient en leur accord, ils furent troublés et dirent :

« Seigneurs, nous sommes maltraités. Si ces gens se séparent de <( nous, après ceux qui s'en sont i)ar maintes fois séparés, notre ar- '( inéc sera ruinée, et nous ne pourrons f;iire nulle conquête. Mais « allons à eux et tombons à leurs pieds et leur crions merci ; qu«

Ils partirent de Corfou, tons les vaisseaux et toutes les galères ensemble , suivis par bon nombre de bâtiments marchands qui faisaient route avec eux. (£ Et lijorz fubels etclers, dit Yillehardouin , et li ce venz dolz et soés : et il laissent aler les voiles al (!( vent.

<c Et bien tesmoigne Joffrois li marescbaus de « Champaigne, qui ceste œvre dita (qui aine n'i (a menti de mot à son escient, si con cil qui à toz les (( conseils fu) que onc si bêle chose ne fu veue. Et « bien semblait estoire qui terre deust conquerre; « que tant que on pooit veoir à oil, ne pooit-on

« pour Dieu ils aient pitié d'eux et de nous , et qu'ils ne se dés- <r honorent pas , et qu'ils ne nous enlèvent pas la délivrance d'outre- (i mer. »

C( Ainsi fut arrêté le conseil ; et ils allèrent tous ensemble en une vallée où ceux-là tenaient leur parlement et menèrent avec eux le fils de l'empereur de Constantinople , et tous les évêques et tous les abbés de l'armée. Et quand ils anivèrent-là , ils se mirent à pied. Et quand ceux-là les virent, ils descendirent de leurs chevaux et allèrent à leur rencontre. Et les barons tombèrent à leurs pieds pleurant beaucoup ; et ils dirent qu'ils n'en bougeraient jusqu'à ce que les autres eussent promis qu'ils ne bougeraient pas non plus d'auprès d'eux.

i< Et quand ceux-là les virent , ils eurent bien grand' pitié, et pleurèrent bien fort en voyant leurs seigneurs , leurs parents et leurs amis tomber à leurs pieds. Et ils dirent qu'ils en parleraient, et ils se retirèrent à part , et ils parlèrent ensemble. Et la fin de leur conseil fut telle qu'ils restèrent encore avec eux jusqu'à la Saint-Michel, à condition qu'on leur jurerait sur les reliques des saints loyalement qu'à partir de là, à quelque moment qu'ils en fissent la demande, dans les quinze jours on leur donnerait de bonne foi, sans tromperie, de quoi pouvoir aller en Syrie.

C( Ainsi fut-il octroyé et juré, et ce fut une grande joie dans toute l'armée. »

« veoir se voiles non de nés et de vaîssiaiis, si que « li cuer des liomes s'en esjoïssoient mult *. »

YiHehardonin raconte la traversée sur cette mer historique, sans évoquer aucun des souvenirs de l'antiquité ; ce qui prouve , outre d'autres circonstances communes à lui et à son époque , qu'il n'avait pas de littérature classique. Ses mémoires sont un fruit du pur esprit français, de celui qui se formait lentement et sans bruit, en dehors du mouvement d'idées où s'agitaient les Guillaume de Champeaux et les Abailard, et de l'ambition encyclopédique des Vincent de Beauvais.

Il n'est pas de mon sujet de retracer les événements de cette épopée , le rétablissement d'Isaac l'Ange, les démêlés des croisés avec le jeune Alexis, l'usurpation et le détrônement de Murzuphle , l'occupation et le pillage de Constantinople en 1203, l'installation de Baudouin comme empereur, les combats qu'il eut à soutenir contre les Grecs et les Bulgares, jusqu'à la journée d'Andrinople, où il fut fait prisonnier; la régence et les deux premières

' Tixiduction :

a Et le jour fut beau et clair, et le veut doux et bon ; et ils laissent aller les voiles au vent.

<( Et OeofTroi le maréchal de Cbampapne, qui dicta cette œuvre (qui jamais n'y mentit d'un mot à son escient, en homme qui fut à tous les conseils), vous témoigne bien que jamais il ne se vit si belle chose. Et il semblait bien que cette flotte dût conquéiir du pays ; car autant que l'œil pouvait voir, on ne pouvait voir que des voiles de nefs et de vaisseaux, en sorte que les cœurs des hommes en étaient fort réjouis.» La Cunquîte de CotistatUitmjjle, chsi'p. XXV.

DE LA LITTÉRATURE FRAî^ÇAISE. 47

années du règne de Henri, frère de Baudouin, la mort du marquis de Montferrat, en 1207.

Villehardouin est peut-être le liéros le plus solide de cette épopée, œuvre de sa fermeté persévérante, où il remplit tour à tour, aux moments décisifs, avec un succès dont il se vante moins que les héros d'Homère , le rôle de négociateur et celui de capitaine. L'habile député qui avait conduit l'arrangement avec Venise fut, peu après, cb l'ambassade qui vint demander à Isaac l'Ange l'accomplissement des promesses de son fils, et qui somma ce jeune prince , rendu ingrat par la bonne fortune , de tenir sa parole. C'est lui qui, dans les dissensions entre les chefs de l'armée d'Orient, défenseur des intérêts de cette armée, parvint à réconcilier Baudouin, empereur de Constantinople , avec le marquis de Montferrat, devenu seigneur de Thessalonique et de ses dépendances ; c'est lui qui négocia le mariage d'Agnès, fille du marquis, avec l'empereur Henri, successeur de Baudouin. Comme capitaine, sans parler des combats auxquels il prit part , avant et après l'occupation de Constantinoi^le, quoi de plus héroïque que sa belle retraite devant les Bulgares, et cette bataille ofi'erte par quatre cents chevaliers français à quarante mille cavaliers, soutenus par des troupes de pied! Depuis six cents ans, la France ne s'est pas moins reconnue à ces brillants faits d'armes qu'à la simplicité , à la probité de l'historien.

Les mémoires de Villehardouin se terminent à

la mort du marquis de Montferrat. Le récit en est pathétique. Le marquis s'était laissé entraîner par les Grecs à faire une chevauchée dans la montag-ne de Messinople ^ « Et cum il ot esté en la terre, (( dit Villehardouin, et vint al 23artir, li Bougre (les <( Bulgares) de la terre se furent assemblé ; et virent c( que li marchis fu à pou de gent. Et vienent de c( totes parz, si s'assemblent à l'arriere-garde. Et ce quant li marchis oï le cri, si sailli en un cheval (( toz désarmez , un glaive en sa main. Et cum il « vint là où il estoient assemblé à s'arriere-garde , (( si lor corut sus, et les chaça une grant pièce (( arrière.

((.Là fu feruz d'une sajete li marchis Bonifaces de (( Montferat, parmi le gros del braz desoz l'espaule, (( mortelment , si que il commença à espandre del (( sanc. Et cj[uant sa gens virent ce, si se commence cierent à esmaier et à desconforter , et à mavaicc sèment maintenir. Et cil qui furent entor le marcc chis le sostindrent, et il perdi mult del sanc ; si ce se comença à pasmor. Et quant ses genz virent ce que il n'auroient nule aïe de lui, si s'escomenciece rent à esmaier ; et le comencent à laisser. Ensi (( furent desconfit par cette mésaventure ; et cil qui ce remestrent avec lui ( et ce fu po) furent mort.

(( Et li marchis Bonifaces de Montferat ot la teste a colpée ; et la gens de la terre envoierent Johannis <( la teste, et ce fu une des graignors joies que il

^ Mosynopolis, ville de Thracc, pics la baie de Lagos.

« aust onques. Halas ! con dolorous domage ci ot à (( l'empereor Henri et à tos les Latins de la terre <( de Romenie, de tel home perdre par tel mesaven- (i tare, un des meillors barons et des plus larges, (( et des meillors chevaliers qui fust el remanant c( dou monde. Et ceste mésaventure avint en l'an de (( l'incarnation Jesu-Crist mil deux cens et sept (( anz ^ »

Il n'a péri de cette langue vigoureuse que la vieille orthographe. Pour le tour, l'ordre et la suite

* Chapitre cxvi. Voici la traduction :

(£ Après s'être avancé dans le pays, il dut en partir ; mais les Bulgares s'étaient réunis de çà et de là. Ils virent que le marquis n'avait que peu de monde : alors Us vinrent de toutes parts , et assaillirent son arrière- garde. Sitôt que le marquis eut ouï leurs cris, il sauta sur un cheval, tout désarmé, un glaive à la main ; et, arrivé à l'endroit où ils étaient aux prises avec l'amère-garde , il leur courut sus à son tour, et leur donna la chasse fort loin. Mais là il fut fi-appé d'une flèche au gi-os du bras , sous l'épaule , mortellement , en sorte qu'il commença à jeter beaucoup de sang. Ce que vo3'ant ses gens, ils commencèrent fort à prendre de l'émoi, à se décourager et à se mal maintenir. Ceux qui étaient autom- du marquis le soutinrent ; mais il perdit beaucoup de sang, et ne tarda pas à tomber en pâmoison. Quand ses gens virent qu'ils ne pou.vaient plus avoir d'aide de lui , ils commencèrent à se débander et à le laisser là. C'est ainsi qu'ils furent défaits dans cette malheureuse rencontre. Ceux qui demeurèrent avec lui ( et ils étaient peu) fm-ent tués.

C( Et le marquis Boniface de Montfen-at eut la tête coupée. Les gens du pays envoyèrent la tête à Joannis , roi de Yalachie et de Bulgarie, et ce lui fut une des plus grandes joies qu'il eut jamais. Hélas ! quel douloureux dommage ce fut pour l'empereur Henri et pour tous les Latins de la terre de Romanie , de perdre im tel homme par une telle mésaventure ; un des meilleurs barons et des plus généreux et des meilleurs chevaliers qui fût en tout le reste du monde ! Ce malheur arriva l'an de l'incarnation de Notre-Seigneur mil deux cent et sept. ))

des faits, le naturel du récit, on n'y peut guère retoucher, même pour perfectionner, sans péril ; et le trait des gens du marquis, « qui commencèrent à laisser leur chef, quand ils virent qu'ils n'auraient nulle aide de lui, )> est une de ces vérités universelles qui trouvent même dans une langue au berceau des formes déjà parfaites, et qui ne changeront pas.

Il y a d'autres traits du même genre, quoique en petit nombre, dans ces Mémoires. Aux plus beaux temps de notre langue ^ on n'eût pas exprimé avec plus de concision et moins de mots ce lâche retour des Grecs à leur empereur rétabli sur le trône. « Et toz ceux, dit Villehardouin, qui avoient esté le jor devant contre lui estoient en ce jor toz à sa volonté. » Corrigez l'orthographe; c'est une vérité de tous les temps exprimée dans un langage définitif.

Ne cherchons pas d'ailleurs dans Villehardouin la profondeur des pensées ni l'art du récit. Quoique chargé à diverses reprises de messages délicats, auprès de personnages qui n'avaient pas tous la loyauté chevaleresque, il ne paraît pas que sa pénétration soit allée au delà de cet instinct des âges héroïques où tout se fait de premier mouvement plutôt que par calcul, et où l'on n'a pas à deviner des passions qui se trahissent. Il ne se préoccupe <^\\hrQ des causes et des suites des événements, et il ne paraît j)as se douter que les croisés ne travaillaient qu'à l'accroissement de la puissance ma-

ritime de Venise. Seule en effet Venise profita de cette guerre, et elle garda jusqu'au dix-septième siècle quelques restes d'une conquête entreprise au douzième.

Les héros d'Homère ne font pas non plus de spéculations historiques sur les causes et les conséquences de la conquête de l'Asie par la Grèce. On ne demande pas au négociateur qui traite, l'épée au poing , la sagacité du diplomate de cabinet.

Les chevaliers de Villehardouin viennent de me rappeler les héros d'Homère. Il ne faut rien exagérer, ni surtout faire de ces comparaisons, où se plaisent les superstitieux du français du moyen âge, entre les beautés souveraines des poèmes homériques, et les grâces naïves de nos chroniqueurs. Mais on reste dans la juste mesure en disant que, parmi les personnages secondaires de VIliade et de V Odyssée, aucun n'est plus intéressant, ni plus marqué de la grandeur héroïque, que le vieux doge de Venise, Henri Dandolo, prenant la croix, quoique aveugle et malade , pour aller combattre dans l'armée des croisés. Nous sommes à Venise, un dimanche, à l'église Saint-Marc.

(( Lors furent assemblé à un dimanche à l'église <( Saint-Marc. Si ère une mult grans feste ; et i fu (C li pueples de la terre, et li plus des barons et c( des pèlerins.

c( Devant ce que la granz messe commencast, « li dux de Venise, qui avoit nom Henris Dandole, « monta el leteril, et parla al pueple et lor dist :

a Seignor, accompaignié estes à la meilor gent dou « monde et por le plus hait afaire que onques « genz entrepreissent ; et je suis vialz hom et febles, « et auroie mestier de repos, et maaigniez sui de « mon cors ; mais je voi que nus ne vos sauroit si « governer et si maistrer com je, qui vostre sire c( sui. Se vos voliez otroier que je preisse le signe ce de la croiz por vos garder et por vos enseignier,. « et mes filz remansist en mon leu et gardast la (( terre, je iroie vivre ou morir avec vos et avec les « pèlerins. »

(( Et quand cil l'oïrent, si s'escrierent tuit à une « voiz : « Nos vos proious por Dieu que vos l'otroiez « et que vos le façois, et que vos en viegnez avec « nos. »

« Mult ot illuec grant pitié del pueple de la terre « et des pèlerins, et mainte lerme plorée, porce « que cil prodom aust si grant oclioison de rema- « noir ; car viels liom ère ; et si avoit les ialz en c( la teste biaus, et si n'en véoit gote ; que perdue ce avoit la veue par une plaie qu'il ot el chief. Mult ^ parère de grand cuer. Ha I cum mal le sembloient « cil (jui a autres porz estoient aie por eschiver le a péril!

« Ensi avala le literil et ala devant l'autel et se « mist à genoilz mult plorant ; et il li cousirent (( la croix en un grant chapcl de coton par devant, ce por ce que il voloit que la g(uiz la veissent. Et <( Venisien se comencent à croisier à mult grant « foison et h grant ])lenté... Nostre pèlerin oreat

<( mult grant joie et mult grant pitié de celé croix, C( por le sens et por la proesce que il avoit en « lui *. »

A quelque temps de là, on le voit au siège de Zara. Après une courte résistance, la ville se rend à merci. Le doge en fait le partage par égale moitié entre les Vénitiens et les Français. Le troisième

* Chapitre xiv, traduction :

ce Alors on s'assembla un dimanche à l'église Saint-Marc. C'était une très grande fête ; et le peuple du pays y fut, et la plupart des barons et des pèlerins.

a Avant que la grand'messe commençât , le doge de Venise , qui avait nom Henii Dandolo , monta au lutrin , et parla au peuple , et leur dit : (C Seigneui's, vous êtes associés aux meilleures gens du monde ce et pour la plus haute affaire que jamais on ait entreprise ; je suis ce tm homme vieux et faible, et j'aurais besoin de repos, et je suis ma- « lade de coi-ps ; mais je vois que nul ne vous saurait gouverner et C( commander comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous vouliez oc- CC troyer que je prisse le signe de la croix pour vous garder et vous ce diriger, et que mon fils restât à ma place et gardât le pays, j'irais a vivi-e ou mourir avec vous et avec les pèlerins. »

ce Et quand ils l'ouïrent, ils s'écrièrent tout d'un voix : « Nous ce vous prions pour Dieu que vous l'octroyiez et que vous le fassiez ce et que vous veniez avec nous, b

ce Bien grande fut alors la pitié du peuple du pays et des pèlerins, et mainte larme fut versée, parce que ce prud'homme aurait eu si grande raison de rester ; car c'était im vieil homme , et il avait les yeux du visage beaux, et pourtant il n'en voyait goutte, car il avait perdu la vue par une plaie qu'il eut à la tête. Il paraissait de bien gi'and cœur. Ah ! qu'ils lui ressemblaient mal ceux qui étaient allés à d'autres ports pour esquiver le péril !

ce II descendit ainsi du lutrin, et alla devant l'autel, et se mit à genoux , pleurant beaucoup ; et ils lui cousirent la croix à un grand chapeau de coton par devant, parce qu'il voulait que les gens la vissent. Et les Vénitiens commencèrent à se croiser en gi^and nombre... Nos pèlerins eurent bien grande joie et bien grande pitié pour cette croix qu'il prit , à cause du sens et de la prouesse qu'il y avait en lui. »

jour, la discorde se met entre les vainqueurs. Ils en viennent aux mains dans les rues. Le doge, aidé des barons, rétablit la paix. (Novembre 1202.)

L'année suivante, il est avec l'armée confédérée devant Constantinople. L'assaut est donné le 17 juillet 1203. Dandolo, à la tête de la flotte vénitienne, s'approche du rivage, à portée des pierres et des flèches cpii pleuvent du haut des murailles. On se bat sur la berge. Les épées et les lances s'entrechoquent. « Li huz (le tumulte) ère (était) si granz, dit a Villehardouin, que il sembloit que terre et mers c( fondis t (allaient s'abîmer).

« Or porroiz oïr estrange proesce ; que li dux de « Venise, qui vialz hom ère et gote ne véoit, lu (( toz armez, cl chief de la soe galie, et ot le gonfa- (( non Saint-Marc par devant lui; et escrioit as (( suens que il le meissent à terre, ou se ce non il (( feroit jutise de lor cors. Et il si firent ; que la ga- (i lie prent terre, et il saillent fors; si portent le <( gonfanon Saint-Marc par devant lui à terre.

ce Et quant li Yenisien voient le gonfanon Saint- (( Marc à la terre, et la galie lor seignor qui ot terre «. prise devant als, si se tint chascun à honi, et vont « à la terre suit ; et cil des vissiers saillent fors et (( vont à la terre tuit ; et cil des granz nés entrent es « barges et vont à la terre, qui ainz ainz, qui mielz (( mielz. Lors veissiez assaut grant et merveillox ; « et ce tesmoigne Joifrois de Vile-Harduin li ma- « reschaus de Champaigne, <pu ceste ovre traita, <i que plus de quarante li distrent por vérité que il

« virent le gonfanon Saint-Marc de Venise en une <( des tofs, et mie ne sorent qui l'i porta.

« Or oiez estrange miracle : et cil dedenz s'en- <c fuient, si guerpissent les murs ; et cil entrent « enz, qui ainz ainz, qui mielz mielz, si que il sai- « sissent vingt-cinq des tors et garnissent de lor « gent. Et li dux prant un batel, si mande mes- « sages as barons de l'ost, et lor fait assavoir que « il avoient vingt-cinq tors, et seussent por voir que <( il nés pooient reperdre. Li baron sont si lié que « il nel pooient croire que ce soit voirs ^ d

L'esprit du douzième siècle, c'est la guerre et la

^ Chap. XXXVI, traduction :

« Or , vous pourrez ouïr une étrange prouesse ; car le doge de Venise , qui était vieil homme et ne voyait goutte , était tout armé en tête de sa galère , et il avait le gonfalon de Saint-Marc devant lui ; et il criait aux siens qu'ils le missent à teiTe , ou sinon qu'il en ferait justice sur- leurs coi-ps. Et ainsi firent-ils ; car la galère prend tei-re, et ils sautent dehors j et ils portent le gonfalon de Saint- Marc à terre devant lui.

« Et quand les "Vénitiens voient le gonfalon de Saint-Marc à ten-e , et la galère de leur seigneur qui a pris teiTe devant eux, alors chacun se tient pour honni, et tous vont à teiTe ; et ceux des huissiers sautent dehors et vont à terre, au plus vite et à qui mieux mieux. Alors vous eussiez vu un assaut grand et merveilleux ; et ce que témoigne Geoffx-oy de Villehardouin le maréchal de Champagne , qixi fit cette oeuvre, c'est que plus de quarante lui dirent en vérité qu'ils virent le gonfalon de Saint-Marc de Venise sur une des tours, et qu'ils ne surent point qui l'y poi*ta.

C( Or, oyez un étrange miracle; ceux de dedans s'enfuient et abandonnent les murs ; et les autres entrent dedans, au plus vite et à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent vingt-cinq des tours et les gai-nissent de lenrs gens. Et le doge prend un bateau, et il envoie des messagers aux barons du camp, et leur fait savoir qu'on avait vingtcinq tours et qu'ils sussent en vérité qu'on ne les pouvait reperdre. Les barons sont si joyeux qu'ils ne peuvent croire que ce soit vrai. »

religion. Le héros de ces temps est le chevalier chrétien. Tel est Villehardouin. Mais c'est un chevalier, moins l'imaginaire recherche de perfection des chevaliers d'alors ; il ne s'est pas formé sur les romans de chevalerie. Il est chrétien, sans théologie, d'une foi simple et naïve, mais distinguant les hommes des choses, et tout en croyant au pape, osant combattre ses agents, quand ils contrarient les projets des croisés.

La franchise du chevalier et la simplicité du chrétien, voilà les deux grands traits des récits de Villehardouin. Narrateur sincère, il ne parle que de ce qu'il a vu, ou, s'il parle sur ouï-dire, il nomme et compte ses témoignages. Sa morale, c'est la volonté de Dieu , qui châtie les péchés par les revers, et qui fait réussir tous ceux qu'il veut aidera Esprit pratique, allant droit au but, si Villehardouin n'a pas la profondeur de vues que nous demanderons à l'historien d'une société plus avancée, il n'a pas non plus les illusions de celle où il a vécu.

^ Parlant des divi.sions qui travaillent l'armée des croisés à Zara (chau. XXli) : a Or, poez (vous pouvez) savoir, dit-il, que se (si) e Diex ne amast (n'eût aimé) ceste ost, qu'elle ne peust mie (pas) a tenir ensemble, à ce que (alors que) tant de gent li (lui) queroient (£ mal. j)

Dans le partage du butin fait à Constantinople, les croisés avaient promis et juré do tout rapporter, sous peine d'excommunication. <L Ainz (mais), dit Villehardouin, commencèrent d'cnqui (dorénavant) (L li covetous (les convoiteux) à retenir des choses, et Nostre Sires f( (Notrc-»Seigneur) les comença mains (moins) à amer (aimer). » Chap. LVi.

De là cette franchise de langage, ce cours naturel de son style, selon l'expression si juste de Daunou; de là ce récit d'une clarté si égale et si soutenue, que le tour de la phrase y fait deviner le sens des mots.

Si ces Mémoires ne sont pas le plus ancien monument de la prose française, c'est du moins le premier ouvrage marqué des qualités qui font durer les livres. L'esprit et la langue en sont si conformes au génie de notre pays, qu'après tant de changements survenus dans la syntaxe et le vocabulaire de la langue française, la lecture en est relativement facile.

§ IIL

LE SIRE DE JOIJN VILLE. — Histoire de saint Louis.

Il s'est écoulé près d'un siècle entre les mémoires de Villehardouin et ceux de Joinville. De grands événements remplissent ce siècle. Un grand roi et un grand pape, Louis IX et Innocent III, l'un en exigeant du clergé plus de science et de lumières, l'autre en encourageant les doctes et en fondant nos premiers établissements littéraires, font faire Tin progrès notable à l'esprit français. Les croisades, en mettant en contact les nations occidentales d'abord entre elles, ensuite avec les Grecs, les Arabes, l'Asie et l'Afrique, rendent plus général et plus rapide le commerce des connaissances. Des petites cours, à l'image de la cour de Provence,

font éclore une poésie héritière de la poésie mourante des troubadours. Des princes figurent aux premiers rangs sur cette liste de deux cents poètes, que la patience des savants continuateurs de l'histoire des bénédictins a comptés dans ce siècle, et qui s'exerçaient sur tous les tons et ébauchaient tous les genres.

Joinville, né vers 1224, élevé à la cour de Provins et de Troyes, alors le séjour des maîtres de la gaie science, dut être touché de ces diverses influences. La grandeur des événements et des hommes, la délicatesse relative des mœurs, lui ont imprimé un caractère particulier. Villehardouin représente certaines qualités de l'esprit français; Joinville en représente d'autres. Tous deux marquent deux âges de notre langue.

Jusqu'à l'époque où Joinville accompagna saint Louis dans sa première croisade, sa vie est inconnue. Il succédait à son père, vers 1240, en qualité de sénéchal de Cliampagne. A une grande cour tenue par Louis IX à Saumur, il tranchait, nous ditil, ce qui signifie qu'il était écuyer tranchant '.

A l'appel du roi de France. Joinville vendit tous ses biens, et é(iuipa dix chevaliers, dont trois portaient bannière, luxe de suite considérable, mais non désintéressé. De])uis la prise do Constantinople, tous les chevaliers comptaient devenir princes. A

' Il remplissait cet office tiuprùs de son seigucur Thibaut de Chiimpivgnc , roi de NavaiTe.

DE LA LITTÉRATUItE FRAXÇAISE. 59

la foi qui entraînait les seigneurs en Orient, se mêlait un vague espoir de changer l'écu de chevalier contre les armes impériales. Joinville n'avait pas échappé à cette ambition.

Quelques jours avant son départ, il lui était né un fils. Du lundi de Pâques au vendredi, des fêtes furent données au château de Joinville en l'honneur du nouveau-né. Le vendredi seulement, Joinville parla de son départ. Il dit à ceux qui estoient là que , comme il ne voulait pas emporter un denier à tort, si quelqu'un avait à se plaindre de quelque dommage ; il était prêt à lui en faire réparation. Quelques jours après, il se confessa , ceignit l'écharpe et le bourdon du pèlerin, fit un pèlerinage pieds nus aux églises voisines : et quand il fallut repasser devant le château de Joinville, où il laissait sa femme et ses enfants, « Jene voz (voulus), dit-il, onques <( retourner mes yex vers Joinville, pour ce que le « cuer ne me attendrissit du biau chastel que je ce lessoie, et de mes deux enfanf.s \ »

Cette tendresse paternelle, ce regret pour le biau chastel, sont plus d'un homme pacifique que d'un guerrier; il ne faut pas chercher ces sentiments délicats dans les Mémoires ni sous l'armure de fer qui recouvrait le cœur de Villehardouin. Il n'est pas étonnant que le même homme qui détourne les yeux de la demeure de ses enfants, de peur de s'attendrir,

^ Tlistoîve de saint Louis , chap. xxvii. Édition de M. Natalis de

■WaiUy.

s'embarque sans eutliousiasme , et se souvienne qu'il a souffert du mal de mer dans la traversée. Je ne regrette pas non plus de trouver Joinville touché, au départ, d'un autre sentiment que la joie simple et profonde du maréchal de Champagne, à la vue de cette belle flotte, qui semblait destinée à conquérir le monde. Joinville pense plus à la terre qu'il a quittée qu'à celle qu'il va conquérir. « Et (( en brief tens, dit-il, le vent se feri ou voille, et ce nous ot tolu (ôté) la veue de la terre, que nous ne « veismes que le ciel et yaue ; et chascun jour nous <( esloigna le vent des païs où nous avions esté nez. (( En ces choses vous monstré-je que celi est bien « fol hardi que se ose mettre en tel péril, à tout « autrui chatel (avec le bien d'autrui) ou en pechié (( mortel ; car l'en se dort le soir là où en ne scet « se l'en se trouverra ou fons de la mer au maa tin ^ y> 11 est fort douteux que ce dernier trait soit une réminiscence classique de VIlli robur et ces triplex d'Horace, quoique Joinville semble avoir quelque souvenir de l'antiquité, et qu'il compare Louis IX à ïitus. Il n'en a que ])lus de mérite à avoir ajouté à la ])ensée poétique d'Horace un sentiment chrétien, bien supérieur au trait descriptif du poète.

C'est ainsi que le génie d'une littérature s'enrichit du génie de cliaque écrivain en ])articulier. L'enthousiasme profond et sévère de Villehardouin, ce

' Cliap. xxviii.

vaste espoir qui se montre dans la description de la flotte, l'oubli de tout ce qu'il quitte, dans son entraînement vers ce qu'il va chercher, ue sont pas moins propres à l'esprit français que le sens rassis de Joinville réfléchissant sur le danger qu'il brave, et, par la peur que lui fait l'homme qui se mettrait en mer avec une conscience mauvaise, se rendant à lui-même bon témoignage de la sienne.

Cinq années de séjour en Orient, des soufî'rances de tout genre, la peste, la faim et la soif, la maladie, les blessures, la captivité, tant de courage perdu, tous les devoirs du croisé remplis avec un dévouement d'autant plus méritoire que Tenthousiasme était médiocre, avaient guéri Joinville du désir de recommencer la croisade. Aussi Louis IX essaya-t-il vainement de l'entraîner de nouveau en Orient. Joinville ne voulut pas prendre part à une expédition qu'il jugeait funeste à la France. Un songe vint à propos le confirmer dans sa résolution. Dans ce temps-là, plus d'un grand dessein n'avait pas d'autre cause déterminante ; et comme les ^ songes s'accommodent aux dispositions des esprits, en même temps que les songes du roi Louis IX le poussaient à prendre la croix, ceux de Joinville lui conseillaient de ne pas quitter son foyer. Il avait vu, dans son sommeil, le roi agenouillé devant un autel, et plusieurs prélats le revêtant d'une serge rouge de Reims. Son chapelain, Guillaume, lui donna l'explication. La serge annonçait que la croisade serait de petit exploit. L'interprétation de Guillaume,

le songe lui-même, c'était le bon sens français qui commençait à n'avoir plus foi aux croisades. Louis IX entreprit la dernière sans la France.

Après la mort de ce prince , Join\-ille vit successivement deux règnes et le commencement d'un troisième. Très considéré par Philippe le Hardi, en révolte contre Philippe le Bel, que ses mesures fiscales avaient rendu odieux à la noblesse, il se rapprocha de Louis le Hutin, et ce fut à la prière de la reine, femme de ce prince, qu'il dicta V Histoire de saint Louis, étant plus que nonagénaire. Il mourut en 1317.

Join ville a de commun avec Yillehardouin le caractère du chevalier chrétien, le courage, la droiture, les vertus de la chevalerie sans ses illusions, une foi simple, libre devant le clergé, sans subtilité théologique. Il a, de plus que Villehardouin, d'avoir vécu dans l'intimité d'un homme supérieur, et d!avoir eu l'esprit aiguisé par ce commerce. Tels de ses entretiens avec saint Louis nous transportent dans un monde bien supérieur à celui où vivait Yillehardouin. Combien ces questions du roi sur Dieu, ses leçons de morale au chevalier, lequel avouait naïvement qu'il aimait mieux se mettre trente fois en péché mortel que d'avoir la lèj^re; ces disputes avec le fondateur de la Sorbonne , en présence de Louis IX, qui jugeait entre son sénéchal et son chapelain ; combien ces entretiens sévères ou familiers du roi avec Joinville ne donnent-ils pas plus à penser que les aventures héroïques de l'é-

poque de Villeliardonin, où il est si rare de trouver la trace d'un retour de l'homme sur lui-même, et où la pensée ne paraît être qu'un instinct perfectionné!

Joinville est un esprit plus libre, plus curieux, plus animé que Villehardouin. Il mêle des jugements à ses récits. A la différence de son devancier, qui va où les événements le mènent, ne se recueillant pas un moment pour les prévoir ou pour les juger, Joinville s'interroge quelquefois sur les hommes et sur les choses. Par exemple, en Egypte, il s'est enquis de la nature et des propriétés du Nil ; et quoique sa foi naïve fasse descendre ce fleuve du paradis terrestre, la courte et frappante description qu'il en fait, ce qu'il raconte des ouï-dire du pays sur ses sources mystérieuses, sont d'un observateur qui sait voir et d'un curieux qui veut s'instruire : « Ce <( flum (fleuve), dit-il, est divers de toutes autres « rivières ; car quant plus viennent les autres ri- « vières aval*, et plus y chieent (tombent) de pe- <( tites rivières et de petiz ruissiaus, et en ce flum « (fleuve) n'en chiet nulles : ainçois avient ainsi <( que il vient tout en un chanel jusques en Egypte, « et lors gete (jette) de li sept branches qui s'es- « pandent parmi Egypte. Et quant ce vient après c( la Saint-Remy, les sept rivières s'espandent par « le païs, et cuevrent les terres pleinnes ; et quant <( elles se retraient (retirent), les gaaingneurs (la-

' Car plus les autres rivières viennent en aval.

(( boureurs) vont chascun labourer en sa terre à une « cliarue sanz rouelles (roues) ; de quoy ils tornent (( (retournent) dedens la terre les fourmens, les orc( ges, les comminz (cumins), le ris, et viennent si ce bien que nulz n'i sauroit qu'amander (quoi y « amender) ; ne ne se scet Ten dont celle creue vient, « mez que de la volenté Dieu \.. L'yaue (l'eau) « du flum est de tel nature, que quant nous la pen- « dion en poz de terre blancs que l'en fet ou païs, « aus cordes de nos paveillons, l'yaue devenoit ou a (au) chaut du jour aussi froide comme de fon- « teinne.

« Il disoient ou païs que le soudanc de Babiloine « avoit mainte foiz essaie dont le flum venoit, et y « envoioit gens qui portoient une manière de pains « que l'en appelle bequis (biscuits) pour ce qu'il « sont cuis par deux foiz, et de ce pain vivoient « tant que il revenoient arieres au soudanc (au « pays du Soudan) et raportoient que il avoient certt chié le flum, et que il estoient venus à un grand « tertre de roches taillées, là ou nulz n'avoit pooir « de monter. De ce tertre cheoit le flum, et leur « sembloit que il y eust grand foison d'arbres en la « montaigne en haut; et disoient que il avoient « trouvé merveilles de diverses bestes sauvages et (( de diverses façons, lyons, serpons, oliphans, qui « les venoient regarder dessus la rivière de r3'aue,

1 Et l'on ne sait pas d'où cette cnic vient, sinon de la volonté de Dieu.

« (la rive du fleuve) aussi comme il aloient à mont « (en amont) ^ w

Le récit de Joinvîlle l'amène-t-il à parler des Bédouins, c'est avec la même fidélité de témoin et la même curiosité d'observateur, qu'il décrit leurs mœurs et leurs coutumes, restées aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a six siècles.

« Les Béduyns ne demeurent en villes, ne en cités, n'en chastiaux, mez gisent adès (toujours) aus champs; et leur mesnies (ménages) [leur femmes, leur enfants] fichent (établissent) [le soir] ~ de nuit, ou de jours quant il fait mal tens (mauvais temps), en unes manières de herberges que il font de cercles de tonniaus loiés (liés) à perche... et sur ces cercles getent piaus de moutons que l'en appelle piaus de Damas, conroiées (corroyées, apprêtées) en alun... Leur créance est tele, que nul ne peut morir que à son jour, et pour ce ne se veulent-il armer ; et quant il maudient leur enfans, si leur dient : ce Ainsi soies-tu maudit, comme le Franc qui s'arme pour poour (peur) de mort î » En bataille, il ne portent riens que l'espee et le glaive. Presque touz sont vestus

^ Chap. XL.

- Les mots entre crocliets [leur femmes, leur enfants] [le soir], doivent être comptés parmi les trop nombreuses gloses ou interpolations qu'avait découvertes avec tant de sagacité , dans le texte de Joinville, un pMlologue de l'esprit le plus fin, Charles Con-ard, enlevé à l'âge de quarante-quatre ans, à l'Université et aux lettres. La Revue archéologique a pieusement recueilli (année 1867, pages 169-193 et 233 à 245) ce qui nous est resté du précieux travail de Corrard.

^e HISTOIRE

« de seurplis (surjilis), aussi comme lesprestres; « de touailles (toiles) ont entorteillees leur testes, « qui leur vont par desous le menton : dont ledes « gent et hydeuses sont à regarder, car les cheveus (( des testes et des barbes sont touz noirs. »

La première fois que les Sarrasins lancèrent le feu grégeois dans le camp des chrétiens, les plus braves de l'armée, — et Joinville, qui ne s'en vante pas, en était, — fermèrent d'abord les yeux; et, sur le conseil d'un de leurs chefs, se « mirent sur leurs coudes et leurs genoux », priant Dieu qu'il les gardât de ce péril. Joinville fit comme les autres ; mais la curiosité devenant la plus forte, il finit par se relever, et par regarder l'engin de guerre les yeux grands ouverts ; et il le décrit, en homme qui s'y est accoutumé, avec cette netteté expressive qui est son cachet.

« La manière du feu gregois estoit tele, dit-il, « que il venoit bien devant aussi gros comme un « tonnel de verjus, et la queue du feu qui partoit « de li estoit bien aussi grant comme im grant « glaive. Il fait tel noise (bruit) au venir que il « sembloit que ce feust la foudre du ciel ; il sem- « blcit un dragon qui volast par l'air. »

§ IV

DU TOUR d'esprit ET DE LA LANGUE DE JOINVILLE.

Ces peintures sont d'un écrivain qui avait gardé jusque dans l'extrême vieillesse la vivacité de l'i-

magination : il lui était resté aussi, des beaux temps de la vie, la sensibilité et la bonne humeur.

H sourit, en racontant qu'il a fait rire un jour le « saint roy moult elerement (aux éclats). » Il a des traits de sentiment exquis. Atteint du fléau qui décimait l'armée chrétienne, il était réduit à entendre de son lit la messe que lui chantait ce son prestre en son pavillon. » Tout à coup le pauvre prêtre , malade du même mal que Joinville , s'évanouit. c( Quant je vi, dit celui-ci, que il vouloit <( cheoir, je, qui avoie ma cote vestue, sailli de « mon lit tout deschaus, et l'embraçai, et li deis <( que il feist tout à trait et tout bêlement son sacrece ment; que je ne le leroie (laisserais ) tant que il <( l'auroit tout fait. Il revint à soi, et fist son sacrece ment, et parchanta sa messe tout entièrement.;

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