‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 9 sur 48 · TRAVAIL DE LA PROSE FRANÇAISE A LA FIN DU QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

TRAVAIL DE LA PROSE FRANÇAISE A LA FIN DU QUATORZIÈME

sièclp:, — CHRISTINE DE PISAN. — Le Livres des faits et bount.^ meurs du bon roy Charles.

L'honneur d'avoir entrevu pour la première fois le véritable caractère de l'histoire pourrait appartenir à une femme très célè])re au quinzième siècle, aujourd'hui oubliée, Christine de Pisan '.

Les auteurs qui ont manqué de génie ont mérité

' Née en 1363.

l'oubli. Christine eut plus d'ambition que de talent. Depuis la théologie jusqu'à l'art de la guerre, elle ne voulut rien ignorer, et elle osa parler de ce qu'elle ne pouvait savoir que médiocrement. On sourit de la voir commenter Frontin et Végèce, traiter du métier des armes, pour l'apprendre, dit-elle, à ceux qui ne le savent pas, et en rafraîchir la mémoire à ceux qui le savent, et s'excuser de cette « prétende cion » par l'exemple « d'une sage femme de « Grèce, nommée Minerve, qui trouva l'art et (( science de faire armeures de fer et d'acier, et « tout le bernois qu'on seult ( soletj on a coutume) « porter en bataille ^ » Pour être exprimée avec naïveté, l'excuse n'en est pas meilleure. L'entreprise de Christine de Pisan était au-dessus de ses forces ; elle y échoua.

Je ne veux donc pas la réhabiliter. Mais mentionner n'est pas réhabiliter, et peut-être serait-il aussi injuste d'omettre Christine de Pisan dans une histoire des lettres françaises, que paradoxal de la compter parmi les écrivains durables. Si elle n'eut guère que de l'ambition, il est certaines époques où l'ambition est une qualité de bon exemple même chez les écrivains à qui Dieu n'a pas donné le génie.

Christine était fille de Thomas, astrologue italien, que Charles V, dit-on, eut le tort de trop consulter ~. Elle fiit élevée à la cour, sous ce règne

' Le Livres des faits et bonnes meurs du bon roy Charles, 11^ partie, ch. XXI.

^ a II etoit très expert et sage en astrologie, dit Christine de Pi-

réparateur qui permit à la France de respirer, entre les deux guerres d'extermination qu'elle eut à soutenir contre l'Angleterre. Thomas Pisan fit instruire sa fille en toutes sortes de connaissances. Elle savait le latin mieux qu'homme de son temps ; elle passa même pour savoir le grec. Mariée, dès l'âge de quatorze ans « a unjone (jeune) escolier a gradué, bien né et de nobles parens de Picardie, ce de qui les vertus passoient la richece, » elle perdit son mari en 1402, et resta veuve avec trois enfants. Dès l'année 1380, la mort de Charles Y lui avait enlevé le protecteur de sa famille. Elle dut songer à vivre et à faire vivre les siens de ses talents. Elle avait appris tout ce qui s'apprenait de son temps, commençant « comme l'enfans que en premier on met à l'a, b, c, par les histoires anciennes. » Elle faisait des vers , et la réputation de ses « Dictiés amoureux » lui avait attiré de brillantes offres de protection à l'étranger. Elle aima mieux rester en France, et elle y commença en 1399, à l'âge de trente-six ans, une longue suite d'ouvrages en prose, qui de 1399 à 1405, formaient déjà (( quinze volumes principaux. »

Un seul a été imprimé. C'est le Livres des faits et bonnes meurs du bon roy Charles. Elle le composa par (L le digne commandement » du frère de Char-

« San , c'est chose vraye , si que les poins ( détails ) entendoit clere- (( ment, et amoit celle science comme chose eslue et singulière. » Le Livres des faits, etc., part. III, ch. iv.

les V, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui mourut en l'année 1404, sans avoir lu l'ouvrage dont il avait donné l'idée à Christine de Pisan. Ce livre, où l'apologie est pure de flatterie, et où l'auteur, répondant au reproche d'avoir parlé des bienfaits et tu les fautes, déclare noblement que parler des vices n'est pas de son propos , mais que « louer les ce vertus présuppose le blâme des vices, » est moins une histoire qu'une sorte de commentaire sur la vie du sage monarque. Les réflexions et les citations des auteurs anciens j tiennent plus de place que les faits. Il n'y a pas là d'art, ni rien qui y ressemble. Mais, si je ne me fais illusion, on y sent l'âme de l'histoire. Quand on sort des récits de Froissart, plus amusé qu'instruit, et que Ton quitte le chroniqueur insouciant, qui n'a pas une larme pour nos malheurs, le vilain parvenu qui tranche du noble, et qui aimerait mieux se taire , dit-il ,

Que ja villains eust du sien Chose qui lui fesist nul bien,

la surprise n'est pas peu agréable de trouver enfin un historien qui s'émeut du mal et du bien, qui fait une difl'érence entre la victoire et la défaite, qui glorifie la paix, où Froissart ne voit que manque de matière à chroniquer, et qui apostrophe ainsi la guerre civile, en la personne d'un chevalier : « 0 tu, « chevalier, qui viens de tele bataille, di moi, je ce t'en prie, quel honneur tu emportes ? Diront donc

(( tes gestes, pour toi plus honorer, que tu feus à <( la journée du costé vainqueur? Mais cestui péril, ce quoique tu en eschappes, soit mis en mescompte ce de tes autres beaux fais ; car à journée reprouchée (.( n'appartient louange ^. ))

Le récit, dans Christine de Pisan, moins net et moins aisé que dans Froissart, a par moments une gravité douce qui pénètre. Le même cœur d'où est sortie la généreuse imprécation qu'on vient de lire, a inspiré les pages où Christine raconte la mort de Charles V. Il est \Tai que ce qui les rend touchantes, c'est surtout le roi moribond, par son courage simple et sa foi tranquille ; mais soit que l'historien n'ait rapporté que ce qu'il savait par des témoignages certains, soit qu'il y ait ajouté du sien, le morceau est éloquent et lui fait honneur.

ce Après ces choses, dit Christine, requist la co- « ronne d'espines de nostre Seigneur, par l'evesque « de Paris lui fust apportée ; et aussi, par l'abbé <( de Saint-Denis la coronne du sacre des rois ; celles (( d'espines receupt a grans devocion, larmes et rec( verance, et haultement la fist mectre devant sa « face ; celle du sacre fist mectre soubz ses piez : « adont ( alors ) commença telle oroison à la saincte a coronne : ce 0 coronne précieuse, dyademe de nos- <c tre sahit, tant est douls et enmiellé le rassadye- <ï ment que tu donnes, par le mistere qui en toy fu

* Victor Le Clerc, Discours sur l'état des lettres au quatorzième eiécle, 11° partie.

« compris a nostre redempcion ; si vrayement me (.( soit cellui propice duquel sang tu fus arousee, « comme il est vrai que mon esperit prent res- « joyssement en la visitacion de ta digne présence.» <( Et longue oraison y dist moult dévote.

« Apres, tourna ses paroUes a la coronne du sa- <k cre, et dist : c( 0 coronne de France, que tu es « précieuse, et précieusement très ville : précieuse, <( considéré le mistere de justice lequel en toy tu (-( contiens et portes vigoureusement, mais ville et (( plus ville de toutes choses, considéré le faiz, c( labour, angoisses, tourmens et peines de cueur, (c de corps, de conscience et perilz d'ame, que tu (( donnes a ceulz qui te portent sur leurs espaules ; ce et qui bien à ces choses viseroit, plpstost te laiscc seroit en la boe (boue) gésir qu'il ne te releveroit « pour mectre sur son chief. » Là, dist le roy maince tes notables parolles, plaines de si grant foy, ce devocion et recognoiscence vers Dieu, que tous ce les oyans mouvoit a grant compassion et larmes.»

La suite est racontée de ce même ton simple et pathétique. Le roi veut qu'on chante la messe ce en chants mélodieux et orgues. » A la prière de son confesseur, auquel il avait commandé de ne pas attendre ce le derrain besoin » pour lui ce ramentevoir les derrains sacremens, » il reçoit l'extrêmeonction, et ce s'aide luy-mesme, selon sa foiblece, à s'enuiler (s'oindre des saintes huiles). » Puis, se faisant ce haulser les bras, » il demande pardon, les mains jointes, d'abord à Dieu de « ses deffaultes

innnmerables, » puis aux assistants et à ses serviteurs, auxquels il devait être « bénigne et non ingrat de leur loyal service. » Ces choses faites, il prie ses amis de le laisser, « afin que son travail soit fini en paix, » se tourne sur l'autre côté, et tandis qu'on lui lit l'histoire de la passion, « il commence a labourer a la derreniere fin. » Peu après, c( a peu de traits et sanglons (râle), » il meurt dans les bras de son chambellan, le seigneur de la Rivière, « que moult chierement il aimait. »

§ VIL

LA MORALE DANS LES CHRONIQUES. — PROGRÈS DE LA LANGUE FRANÇAISE PAR LES TRADUCTIONS DES AUTEURS ANCIENS.

Le trait caractéristique du livre de Christine de Pisan, c'est qu'on y voit la morale, jusque-là renfermée dans les livres de théologie ^ ou dans des poèmes, en forme de traités, s'introduire dans l'histoire. Si elle s'y fait une trop grosse part, et si elle y étouffe parfois le récit, on ne lui en veut pas de sentir son importance jusqu'à s'y tromper. Mais là où elle est employée discrètement, où elle ne prend que sa place, on touche du doigt un progrès considérable. Cette prose, qui, dans Christine de Pisan, s'essaye à moraliser, c'est un premier échantillon

1 J'indique, au chapitre IV de ce volume, le caractère et les limites de cette morale.

clans un genre où nous excellons; l'œuvre de nos ofrands moralistes commence.

Ayant à parler de la jeunesse du roi Charles, et du bon usage qu'il en faisait, elle est amenée à réfléchir sur la.c( jeunece et ses condicions. » Elle n'y emploie pas moins de trois chapitres. La digression est un peu longue. Mais parmi des idées qui ne parviennent pas toutes à se faire jour , plus d'un trait juste et délicat indique ce que notre langue est déjà capable d'exprimer, par la plume d'un écrivain habile, et ce qu'elle exprimera un jour par la plume des écrivains de génie.

Il y a de la femme et du philosophe dans cette peinture de l'adolescence , alors « que la ceve monte (( contremount la jeune plante, c'est-à-dire, lorsque <( la chaleur et moisteur est grant ou (chez le) jou- (( vencel. Personne ne peust comprendre les divers ce mouvements qui en celluy corps sont compris, « lequel comme passionné d'appétit sanz ordre, par <( inclination naturelle , non cognoist encore la lime c< et la correccion de la raison. » Quand cette correction leur est présentée , ils la reçoivent « comme ce opprobre et chose injurieuse , à petite patience ; et « tout au contraire, souvraine joye remplit leurs (( folz cueurs, quant en la voye d'Oiseuse (paresse) « se peuvent embattre (ébattre). Mais en ce checc min sont infinies a euls les sentes (sentiers) de « desvoyement.

« Aucuns, par impatience, prennent contens ce (cherchent dispute) a leurs melieurs amis , reçoip-

« vent et aiment leurs mortels ennemys et ceuls (( qui les trahissent... s'enveloppent legierement « en infinies folies dont le retraire n'est mie ( pas ) (( sans peine ; legierement tournent leurs pensées a <( maulvais consauls ; habundent en oppinions voce luntaires au contraire de raison ; folles despenses « et superfluitez , qui sont a despris ier, réputent a « sens et grant noblece, et par telles folles oppi- « nions despendent l'avoir acquis par grant detresce « par leur parens, et dont ilz ont après viellece « souffreteuse!... »

Parmi les réflexions morales de Christine de Pisan, il en est qui ne sont que des développements de maximes empruntées aux auteurs anciens. La netteté de la pensée antique ne passe pas toujours dans le développement, et les choses y sont souvent audessus de l'âge de la langue. Il en est d'autres qui sont traduites. Là le progrès de la langue est plus marqué. Elle s'enrichit de tours comme celui-ci : <( La vraye force de coraige humain est celle qui (( n'est oncques brisiee en adversité ne s'enorgueil- (( lit en prospérité , qui n'est recreue en labour, qui « est hardie en périls K » Et de cet autre : a. La « libéralité du prince ne s'estent pas seulement <i en donner dons, mais en joyeusement recepvoir c( tous en libéral pardon , en expedicion des causes, « en audience dos povrcs et a toutes choses ou l'of- (i fice d'amour demonstre son effet '. » A la préci-

^ Traduit du de Ofjvciia de saint Ambroiso. ^ Traduit de la Consolation de Boëce.

sion, à la force qui distinguent ces deux passages s'ajoutent, dans le suivant, l'abondance et l'ampleur :

« Ainssi comme ceuls qui vont par mer et bien <( ne scevent (savent) les perilz et passages de mer , « les se font paindre en une carte pour les escbe- « ver (éviter) ; ainsi faire doit le capitaine et con- « duiseur d'un ost (armée) , savoir les voyes et pasce sages, montaignes, eaues, rivières, destroitz et (( autres passages par ou il doit passer ; et se il ne « les scet, doit prendre garde et conduite (guide) ; « et doivent les conduiseurs estre bien gardez que « ils (les guides) ne jDuissent avoir espérance de « foyr (fuir), se aucunes mauvaistiez faisoyent,et « leur doit-on promettre grans dons , se ilz condui- « sent loyaulment, et menacier, se ils font le con- « traire : et doit le cbevetaine (capitaine) prendre (( à son conseil les bons cbevaliers expers des armes c( anciens et sages, et ne doit pas soy fier en son ce oppinion ^. »

A défaut d'écrivains de génie, la prose française ne pouvait se développer qu'en essayant, par la traduction, de s'ajuster à la pensée antique. La traduction est la tâche et l'œuvre utile de l'époque. (( n faut, » disait en 1365 un traducteur lorrain des psaumes, « il faut que per diseite (disette) de mos françois, disse lou romans selonc lou latin. » C'est ce qu'avait compris le sage roi Charles V, qui

1 Traduit d'Aristote.

d'ailleurs « competenment entendoit son latin, » lorsque ce par solennels maistres, souffisans en toutes les sciences et arts, » il faisait « translater du latin en françois tous les plus notables livres, » et que, lecteur assidu de la bibliothèque qu'il avait formée, il méritait la louange, que lui donna un auteur contemporain, d'aller puiser dans ses livres « la profonde eaue de sapience, pour la (( espandre aux conseils etauxjugemens, au proufit « du peuple que Dieu l'avoit commis pour gouverner ^. ))

C'est à cette époque que les mots du latin écrit entrent en foule dans le français, un certain nombre pour en sortir, beaucoup pour y rester, et de latins devenir français. La langue a la même ambition que les écrivains ; mais cette ambition est comme un sûr instinct des destinées qui l'attendent, et c'est avec un intérêt patriotique que nous voyons la prose française , tantôt trébuchant , tantôt marchant d'un pas hardi et ferme, dans cette première tentative d'exprimer des idées générales, et de faire parler l'esprit français comme l'esprit humain.

Cette prose est surchargée d'épithètes et de synonymes. Le plaisir de « translater » et de voir naître sous sa plume de beaux mots, égaux en dignité aux mots latins, détourne trop souvent l'écri-

1 Voir , pour cette citation et les précédentes , le Discours de Victor Le Clerc, sur l'état des lettres au quatorzième siècle, l'o partie.

vain de son sujet, et le trompe sur le génie de la langue nationale. Mais j'aime cet entassement et cette richesse, quoique sans goût et si mélangée, après la perfection bornée de la langue de Froissart. J'aime ces noms mal orthographiés d'Aristote , de Cicéron, de Pline, de Sénèque, admis pour la première fois au droit de cité dans la prose française. Le disciple est trop faible pour les maîtres ; il les admire souvent sans les entendre ; il les imite où ils sont inimitables ; mais quel progrès que de les avoir enfin reconnus, et de s'y être attaché pour ne s'en séparer jamais!

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