NE ONQDE8 PUIS NE < /HANTA
Dans le même temps, qui sait? la même année peut-être que Joinville dictait ces touchantes parole-, le génie inspirait à Dante le vers si populaire :
Quel giorno più non vi legerunio avante -.
Dire le^ choses les plus tragiques en évitant les mots funestes, et produire l'émotion sans l'horreur, c'est peut-être, parmi les beautés des lettres, une des plus rares. L'inspiration en est venue en même
' Chap. LX.
2 <ï Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. 0 L'Enfer, ch. Y.
temps et du même cœur au chroniqueur français et au grand poète italien.
11 y a de la générosité mêlée à la délicatesse d'esprit dans ce passage où Join ville, racontant qu'il a vu dans une bataille, fuir « moult de gens de bo- « bans ( empanachés ), » déclare qu'il les nommerait bien , mais qu'il s'en abstiendra ; « car morts sont. » On donne l'épithète de sublimes à certains traits qui ne surpassent pas celui-là.
Je suis trop jaloux de garder aux grandes époques la gloire des qualités qui font durer les œuvres de l'esprit, pour prononcer le mot de goût, à propos de mémoires écrits au commencement du quatorzième siècle. L'idée même en paraît inséparable du degré suprême de culture littéraire dans une nation , et de maturité dans une langue. Mais le ffoût, comme toutes choses , a ses commencements, et cela est vrai surtout de notre France , où, de l'aveu de toutes les nations modernes , le goût est une qualité de la race. En aucun de nos écrivains primitifs , ces commencements du goût ne sont plus marqués que dans Joinville, et n'y ont plus l'air d'une nouveauté. C'est le goût d'un Français, j'entends des meilleurs, comme esprit et comme homme, modéré en toutes choses, guerrier tant que la guerre est sensée et offre des chances ; intrépide dans le péril, mais n'allant pas le chercher ; chrétien plus près du monde que du monastère, qui ne craint pas de scandaliser saint Louis . en lui avouant qu'il ne lave pas les pieds
<l aux vilains » le jeudi saint, et qu'il aimerait mieux avoir fait « trente péchiés mortels que être mesiaux (lépreux) ; » enfin, l'homme qui pratiquait en tout le conseil donné par le saint roi, à propos du vêtir, où il faut se comporter, disait ce prince, ce en •■ telle manière que les preud'hommes de cest
ècle ne deissent pas que Ton feist trop, ne que « les joenes homes ne deissent que l'on en feist pou 4 (trop peu). » Yoilà le goût admirablement défini par l'auteur des establissements { ; c'est le milieu entre ce qui est suranné et ce qui est de mode.
Je ne suis pas surpris que la langue de ce Français soit si française. Elle n'a vieilli que comme vieillissent les choses qui durent, en prenant des années sans prendre des rides. Il suffirait le plus Bouvent d'en habiller l'orthographe à la moderne pour que tout lecteur de ce temps-ci lût Joinville couramment. Encore à cette heure, son français est le fond de la langue qui se parle au pays où il est né, et que la simplicité des conditions et des mœurs a mise à l'abri des révolutions du lan-
• 2. Ce n'est pas une routine ; la fa~on dont Joinville a vu et senti les choses n'a pas cessé d'être la bonne, et sa langue suffit encore à l'exprimer.
' C ■ -t le nom historique des Institutions de saint Louis.
- « Je suis né à quatre lieues de Joinville, m'écrivait un savant de mes amis ; j?ai parlé cette langue dans mon enfance ; c'est si bien celle de Joinville. que je le lis plus couramment que Frolssart , qui écrivait un siècle plus tard. »
chroniqueurs de PROFESSION". — Les Chroniques