DE JEHAN FROISSART
Près d'un siècle s'écoule entre les Mémoires de Joinville et les Chroniques de Jehan Froissart (1333-1419). Des différences profondes les distinguent, et ces différences sont de nouveaux traits de l'esprit français, de. nouveaux progrès de la langue.
C'est à dessein que je donne le titre de mémoires aux écrits de Villehardouin et de Joinville, et celui de chroniques à l'ouvrage de Froissart. Les mémoires sont les souvenirs personnels d'an homme qui a été mêlé aux événements qu'il raconte ; les chroniques peuvent être l'ouvrage d'un lettré qui met en récit les souvenirs d'autrui.
Tel est, en effet, pour la plus grande partie, le caractère des Chroniques de Froissart. Villehardouin et Joinville sont de grands personnages qui dictent leurs mémoires. Froissart ressemble à certains trouvères normands , à Robert AVace entre autres, le chroniqueur en vers des ducs de Normandie, dont fort heureusement il n'imite ni la sécheresse, ni les digressions; il écrit les gestes d'autrui, il est chroniqueur de profession. Déjà, cependant, Joinville avait donné l'exemple de raconter des événements auxquels il n'avait pas pris part ; mais il en tirait les détails de personnages
dont il avait une si grande pratique, et il en connaissait si à fond le principal, Louis IX, que cette partie de ses récits n'est guère moins personnelle que le reste. Le premier, dans l'histoire de notre prose, qui ait écrit avec le dessein d'être écrivain, donc Froissart.
Froissart avait quelque culture littéraire et savait quelque peu de latin ; il dit dans ses poésies de quel prix il avait payé le peu qu'il en savait.
Car on me fist latin apprendre ; Et se je varioie au rendre Mes liçons, j'estoie batus ' .
Ce latin , appris à si rude école, n'en a pas moins prurit é à Froissart. Il imite d'ailleurs non celui qui se parlait, comme font Villehardoum et Joinville, mais celui des clercs, le latin écrit. Une certaine délicatesse, plus de choix dans les mots transportés d'une langue dans l'autre, annoncent un esprit plus poli , un certain degré de savoir appliqué avec un certain goût.
La plus sensible des différences entre Froissart et ses devanciers, c'est que ceux-ci s'en tiennent à ce qu'ils croient la vérité, et que Froissart entre hardiment dans la vraisemblance. C'était là une grande et féconde nouveauté. Je ne sais même pas >i la vraisemblance, là où la vérité manque, est de moindre autorité que celle-ci, et un motif de juge-
1 Poésies de Froissart. Eyinette amoureuse.
meut moins certain ; outre que la vérité , pour être acceptée, a besoin d'être conforme à la vraisemblance. C'est que la vraisemblance elle-même n'est que cette conformité des faits avec la raison, par laquelle seule nous sommes juges de ce que nous racontent les historiens, et décidons invinciblement du faux et du vrai. La vraisemblance est la lumière même de l'histoire, et il est glorieux pour Froissart d'avoir su rendre si vraisemblables certains récits, que la vérité, plus tard rétablie, n'a pas pu leur ûter toute créance , ni la science prévaloir contre les légendes du chroniqueur.
Il est vrai que la vue de Froissart ne s'étend pas au delà des motifs et des circonstances les plus ordinaires , et ne sort pas du cercle du récit ou de la description. Il remplit les lacunes des témoignages : il complète une description dont les traits généraux lui ont été fournis ; on lui avait donné une ébauche , il en fait un tableau. Mais il ne porte pas la vraisemblance dans les causes secrètes des événements, ni dans l'appréciation des motifs qui ont fait agir les hommes. Cette autre vue dépasse sa portée, et le temps où il a vécu n'était pas mûr pour ce progrès.
Le temps de Froissart, c'est celui où dominaient les habitudes et les mœurs féodales. La France n'était qu'un vaste champ clos, où se donnaient, tour à tour, des batailles sanglantes et des tournois. Les fêtes y succédaient aux guerres, et les guerres aux fêtes. Personne , parmi les hauts per-
Bonnages qui figuraient dans cette mêlée, n'eu avait le tsèii^. Quoiqu'une sérieuse ambition d'acquérir et de s'accroître fût au fond de toutes les guerres, habitudes plus fortes que les pensées et les volontés y font ressembler les princes à des champions qui se disputent le prix de la valeur, plutôt qu'à des chefs d'Etat qui songent à constituer des nations. Quant à la France , elle souffre des guerres on elle s'amuse des fêtes, sans voir plus loin dans l'avenir que les princes qui s'y disputent l'empire. rravail lent et insensible de l'unité nationale. dont nous pourrions discerner les progrès jusque dans la confusion du quatorzième siècle, semble comme suspendu.
Toutes les pensées sont attachées au présent ; ou plutôt y a-t-il autre chose que des impressions vives et multipliées , qui ne laissent aux esprits ni la liberté ni le temps de la réflexion? L'historien, ou plutôt le chroniqueur, car il faut approprier les noms aux époques, n'avait qu'à raconter et à peindre. Où Froissart aurait-il imaginé de pénétrer le secret des guerres suscitées par les mœurs belliqueuses du temps, presque autant que par les intérêts? Comment se serait-il inquiété de rechercher les mobiles secrets de ces rivaux de tournois ou de champs de bataille, qui n'entretenaient leur historien errant que de leurs grands coups d'épée? Froissart lui-même n'imaginait pas une forme de société meilleure que la féodalité : sa naissance , ses goûts, son tour d'esprit , lui firent aimer les temps
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qu'il avait à peindre. Froissart est à la fois l'historien le plus naïf et l'apologiste le plus convaincu de la féodalité.
Il naquit sur les marches de Flandre , à Valenciennes, un des plus grands champs de bataille du quatorzième siècle , d'un père peintre en armoiries. Ses premières impressions furent des impressions de guerre , ses premiers regards rencontrèrent les signes caractéristiques de la société féodale. Il aimait, tout enfant, tout ce qui touchait à la noblesse.
Très que n'avoie que douze ans.
Estoie forment goulousans (désireux)
De veoir danses et caroles,
D'oïr ménestrels et paroles
Qui s'apertiennent à déduit,
Et de ma nature introduit
Que damer par amour tout chiaux (ceux)
Qui aiment chiens et oisiaux '.
Lui-même (qui l'aurait cru, s'il n'en eût fait l'aveu ? ) lui-même avait l'humeur guerroyante de son époque. A cette école, où il était battu quand il variait en récitant ses leçons de latin , il battait à son tour ses camarades , qiù d'ailleurs le lui rendaient bien.
J'ère (j'étais) batus et je batois 2.
De retour à la maison, avec des habits souvent déchirés, il recevait les gourmades paternelles :
' Poésies de Froissart, Esjiinette amoureuse. 2 Espinette amoureuse.
Là estoie mis à raison Et battis souvent
ce qui ne l'empêchait pas , quand il voyail ses camarades passeï dans la rue, de leur courir sus et d'engager la bataille seul contre plusieurs. Son vouloir en cela n'était borné, dit-il, que par son pouvoir. Mais il lui arriva
Que voloirs et povoirs ensamble A son pourpos souvent faloient ' .
D'antres traits de ces mœurs lui sont communs avec les hauts seigneurs de son temps. Il était joueur, procligne, généreux, bon convive, plus dépensier qu'avide d'argent.
A ism à la fois m'en pillon (pille-t-on) Aux dés. aux esbas et aux tables.
Et aux aulties jus (jeux) délita blés ; Mes pour chose que argent vaille, Non plus que ce fust une paille De bleid, ne m'en change ne mue.
11 semble voir qu'argent me pue.
Dalés (prés de) moi ne poet arrester.
J'en ai moult perdu au prester ;
D est fols qui preste sans gage
Souvent de moi s'esmervillon (s'émerveille-t-on)
Comment si tosjenven délivre
Il me defuit et je le chace :
Lorsque je l'ai pris, il pourchace Comment il soit hors de mes mains ; Dl va par maintes et par mains ; Et seroit un bons messagiers Voires, mes qu'il fust usagier De retourner quand il se pai-t !
i Etpinette amoureuse.
Mes nennil, que Diex y ait part !
Jà ne retournera depuis,
Non plus qu'il cheist (tombât) en un puis
Lorsqu'il se partira de moi '.
Un mot charmant, un mot de génie, le peint tout entier :
Je passerai legierement Le temps avenir et présent Parellement -.
Robert de Namur, seigneur de Montfort , remarqua son tour d'esprit; il attacha Froissart à son service, et lui persuada d'écrire tout ce qu'il avait vu et entendu. Il avait les trois qualités nécessaires à l'historien de la féodalité : la curiosité, qui le rit voyager en tous lieux pour s'enquérir, — les documents historiques n'étant pas alors des pièces d'archives, mais des hommes dont il fallait aller chercher les témoignages par les grands chemins ; — une mémoire qui retenait tous ces récits ; une imagination qui leur donnait la vie et la couleur.
Sa jeunesse avait été romanesque. Quoique clerc et prêtre, il s'éprit d'une jeune demoiselle de noble
1 Le Die don Florin. Dans cette pièce , Froissart , voulant avoir le compte de 2.000 francs qu'il possède, outre le revenu de sa cure ds Lestrines, interroge un dernier florin qu'il a retrouvé en un onglet d'un bourselot. Il y a là de piquantes ressemblances avec Rabelais : deux curés menant joyeuse vie, et celui de Lestrines professant sur l'argent la même doctrine que le curé de Meudon met dans la bouche de Panurge.
2 Extrait du virelai: Prendès le blanc, prenais le noir.
maison. On se prêta d'abord des romans. Froissart, au lieu de lettres qui auraient pu tomber en mains étrangères, y glissait des chansonnettes. La demoiselle ne voulait qu'un commerce intellectuel ; elle était, dit Froissart « aussi lie (douce) aux aultres gens qu'elle ert (était) à moi. » Elle se maria. Froissart en fut gravement malade. Si ses poésies ne mentent pas, cette fois il ne prit pas la vie legler. ment. Revenu à la santé, il pensa, pour se guérir, à l'aire un voyage en Angleterre. La femme d'Edouard III, Philippe de Hainaut, ie prit sous sa protection. Froissart ne fut pas ingrat. Parlant de la mort de cette princesse, il s'écrie :
Haro ! mettes moi un empla •
Sas le coer. car. quant m'en souvient,
souspirer me convient.
Tant suis plains de melancholie '.
Après quelque séjour en Angleterre, la reine le renvoya en France avec de riches présents, mais point guéri, selon la mode du temps, qui faisait durer jusqu'à la mort les blessures amoureuses. Il fut calomnié auprès de sa dame par Malebouche (la Calomnie), personnage que nous allons bientôt voir dans le Roman de la Rose, et qui rend de >i méchants offices aux amants. Il s'en revint à la cour d'Angleterre, où sa royale protectrice le mit dans sa maison et en fit son clerc. Comment et
* Poésies de Froissart, Buisson de Jonece.
quand finit cette passion? Froissart ne le dit point.
Cette demoiselle n'est-elle pas une dame de ses pensées, comme la Béatrix de Dante, comme la Laure de Pétrarque, lesquelles n'empêchèrent pas Dante de se marier, ni Pétrarque d'avoir des enfants d'une autre femme, de même que la demoiselle de Froissart ne l'empêcha pas de laisser quelque peu de son cœur banal sur tous les grands chemins? Je le croirais, à plus d'un trait de ressemblance entre la pièce d'où sont tirés ces détails et le Roman de la Rose. J'y vois au début, comme dans le roman une description du printemps. J'y entends des chants d'oiseaux. Il y a aussi un rosier, une rose offerte à la demoiselle, qui n'eu veut pas. Froissart fait des virelais sous le rosier. Enfin, à son premier retour d'Angleterre, ce Malebouche qui le calomnie auprès de sa maîtresse, et ce fidèle ami, si évidemment imité de l'ami du Roman de la Rose , me feraient croire que si le fond des aventures est vrai, l'imitation du poète à la mode n'y a pas peu ajouté.
Froissart demeura cinq ans auprès de la reine Philippe, « qu'il servoit de beaux dictiés » et de traités amoureux. Depuis lors, il voyagea d'une cour à l'autre, lisant son poème de Meliadus, et recueillant des récits pour ses chroniques. Il vit « plus de deux cents hauts princes, » qui presque tous avaient figuré dans les guerres du quatorzième siècle, ou qui en savaient par ouï-dire des faits d'armes merveilleux. Il allait « travellaut et che-
vaucliant, querant de tons côtés nouvelles ; » souvent appelé par les princes et les barons, qui lui demandaient une place dans ses Chroniques; écrivant leurs prouesses presque sous leur dictée, et risquant fort d'exagérer; car je n'imagine pas que les chevaliers du moyen âge parlassent de leurs exploits plus modestement que les gens de guerre d'aujourd'hui.
La paix ne faisait pas son compte : il ne savait pas s'y occuper. « Je considérai, dit-il, que nulle espérance n'estoit, que aucuns faits d'armes se fissent es parties de Picardie et de Flandre, puisque paix y estoit. » Mais ne voulant pas être « oyseux, » et se trouvant encore « sain de corps et de mémoire, y> il va trouver messire Gaston, comte de Foix et de Béarn , pour savoir de lui « la vérité des lointaines besognes. » Chemin faisant, il rencontre un chevalier qui lui raconte des histoires de ce pays. Il en « est tout rejoui, » ayant si longtemps chômé. A toutes les auberges où ils s'arrêtaient, il consignait sur le papier ce qu'il avait ouï de son compagnon de voyage. C'est ainsi qu'il amassait ses matériaux, partie dans les cours, partie sur les grandes routes. De retour à Valenciennes, sa ville natale, il les rédigeait. Cet aveu si naïf sur la paix, qui ne lui donne rien à faire, n'est ni une marque d'indifférence cruelle, ni la preuve que Froissart, par un instinct supérieur, préférait la guerre, qui faisait les affaires de l'unité française, à la paix qui eût perpétué la féodalité. Froissart s'ennuie de la
paix, parce qu'elle ne donne matière ni à raconter ni à peindre. Qu'était-ce, d'ailleurs, que la paix à cette époque? Une trêve pendant laquelle les combattants reprenaient des forces. Quand la féodalité se repose, son historien dort ou s'ennuie.
Froissart n'aime pas la paix ; il ne se soucie guère non plus de la patrie ; il l'eût volontiers bornée à Valenciennes, ou aux Etats de Robert de Namur. L'idée de la patrie ne pouvait pas venir avant la patrie elle-même. Je n'en veux doue pas à Froissart de n'être d'aucun pays, et surtout de n'avoir pas été Français avant qu'il y eût une France.
Je ne lui en veux pas non plus des changements qu'il faisait, dit-on, dans ses récits, pour être agréable à ses hôtes, ni d'avoir cru que ceux qui le traitaient le mieux avaient dû être les plus vaillants dans les tournois. A-t-il omis sciemment des faits considérables et connus de tous ? A-t-il changé des victoires en défaites, ou des défaites en victoires? Les plus sévères ne le disent pas. Il s'agit à peine de quelques grands coups de lauce donnés en plus, ou reçus eu moins. Et qui peut accuser Froissart de n'avoir pas aimé la vérité, jusqu'à se mettre mal avec les gens? A peine pouvait-il la savoir. Que ces grands mots de falsification, de trahison, conviennent mal, à propos d'un historien plus qu'à demi trouvère, et d'un livre si peu ambitieux î
On lit, dans le prologue du livre quatrième, un passage qui aurait dû désarmer la critique. « Je me suis de nouvel réveillé, dit Froissart, et entré dans
ma forge. » Et plus loin : « Jusques au jour de la présente date de mou réveil. » Que signifie ce mot? Je n'y vois pas seulement uue évidente imitation du Roman de la Rose, et ce lieu commun d'un songe qui défraye tous les écrits du temps ; j'y vois la preuve qu'il écrit l'histoire avec des pensées romanesques. Comment s'étonner alors que les Chroniques de Froissart n'aient, en beaucoup d'endroits, que l'authenticité d'un songe, et qu'il ait forgé certains détails pour flatter la forfanterie de quelque homme de guerre, ou payer le hou accueil d'un prince?
Il ne faut pas juger ces Chroniques comme on ferait d'une histoire. Il n'y a pas place pour la critique là où il n'y a pas un historien qui recherche à la fois le vraisemblable et le vrai ; qui non seulement raconte les événements, mais qui les explique; qui pénètre les causes et prévoit les effets ; qui raisonne .sur les intérêts des peuples, sur les caractères, sur les mœurs ; qui discerne le bien du mal, approuve l'un et blâme l'autre; qui, pour tout dire, sent en homme de cœur, examine en philosophe et décide vu juge. On a remarqué qu'en Italie nu contemporain de Froissart, l'historien Villani, s'était élevé, dans quelques pages, à la hauteur de cette tâche. Mais l'Italie touchait à son grand siècle littéraire, et Villani avait une patrie grande et glorieuse, Florence, qui avait épuisé toutes les vicissitudes civiles et politiques. Il avait lu Dante, et il avait pu apprendre dans Salluste, que traduisait un de ses contemporains, les devoirs et l'art de l'historien.
Froissart n'avait ni cette forte éducation que donne le spectacle des agitations d'un peuple libre, ni, dans la langue nationale, un maître comme Dante. Quoique clerc, s'il n'ignorait pas tout à fait l'antiquité, il la pratiquait fort peu, ou point. Ses lectures sont les romans et les poésies du temps , outre les siennes, dont il portait le recueil de cour en cour, les lisant en échange des récits qu'on lui faisait. Peintre avant tout, et peintre en armoiries, comme son père, il n'omet rien de ce qui se voit par les veux : drapeaux, devises , parures, fêtes, tournois , champs de bataille ; il se tait sur tout ce qui se juge. Le sens de la confusion universelle où il vivait lui échappe, et comment se serait-il ému des destructions de la guerre, alors que personne, ni peuple, ni noble, ni roi, n'en était excepté? C'est le contraste du mal d'un côté, du bien de l'autre, et l'inégalité qui en résulte, qui excitent notre sensibilité ; mais, au quatorzième siècle, qui donc avait tout le bien de sou côté, et qui donc n'avait pas sa part du mal ? Froissart ne s'émeut donc jamais, mais il émeut- Cette dure vie de nos aïeux trouble nos nerfs ; cette facilité à mourir offense notre tendresse pour la vie ; ce chroniqueur, qui n'a jamais pleuré, nous intéresse aux malheurs de son temps, comme à des dangers auxquels nous aurions échappé.
Sur la fîu de sa vie, son imagination s'était affaiblie en môme temps que sa raison s'était fortifiée ; il laisse voir quelque intention de juger les choses qu'il raconte. Il mêle des réflexions au récit de la
chute et de la mort du roi d'Angleterre, Richard, fils du prince Noir. Il rappelle qu'étant à Bordeaux, le jour où ce roi naquit, ruessire Richard de Ponchardon, maréchal d'Aquitaine, lui avait dit de la part du prince Noir : « Froissart, escrivez et mettez en mémoire que madame la princesse est accouchée d'un beau fils. » Ce souvenir lui inspire un touchant retour sur la fragilité des plus belles destinées.
Est-il vrai que l'expérience et les années lui aient donné, avec la satiété des spectacles dont s'étaient amusés sa jeunesse et son âge mûr, un certain goût de pénétrer dans les causes, et de tirer la morale des événements? Au commencement de ses Chroniques, il s'était naïvement qualifié à' historien; eut-il, en les finissant, l'idée de ce que suppose ce titre, et l'ambition de le mériter? Je n'en crois rien. Il était trop tard pour lui et trop tôt pour la France.
Le mérite particulier de Froissart, le trait auquel s'est reconnu l'esprit français, c'est d'avoir jDeint des couleurs les plus vraies, ou plutôt des seules couleurs qui y conviennent, une époque de la société française. Ses Chroniques en sont l'image si fidèle, et son art suffit si complètement à sa matière. qu'il a fait de la chronique comme un genre pariait en soi, qui a devancé la venue de la littérature.
Le récit, dans ses traits essentiels, n'a pas été surpassé. Cette partie de l'art, si difficile pour l'historien moderne, à qui nous demandons de juger ce qu'il raconte, est l'habitude et comme le tour d'esprit naturel de Froissart. Depuis près de cinq siè-
des que ses Chroniques ont été écrites, l'esprit Iranrais se reconnaît à cette justesse, à cette suite du discours, à ces couleurs tempérées que mêle et varie une main habile, et dont aucune n'éblouit. Si le style de Froissart manque de nerf, s'il ne s'en détache aucune de ces expressions de génie qui marquent les pas d'une langue vers sa perfection, c'est que la source unique de ces expressions est la raison d'un homme supérieur, découvrant les vérités générales, et se servant de l'imagination et de la sensibilité pour en donner des images qui demeurent. Il n'appartient qu'au grand art de l'histoire de faire faire ce progrès aux langues : or n'oublions pas, malgré la faveur mêlée de mode dont jouissent les monuments de notre vieille langue, que les Chroniques de Froissart ne sont pas encore l'histoire.
§ VI