CHAPITRE TROISIÈME
S I. Des premiers poètes français. — De l'opinion qui donne aux douzième et treizième siècles le titre de grands siècles littéraires. — g II. Le génie seul crée les langues durables. — Dante. — Pétraixme. — g III. La Chanson de Roland. — g IV. Le Roman de Renart. — § V. Le Roman de la Rose. — Part de Guillaume de Lorris. — Part de Jean de Meun. — § VI. Des critiques dont le Roman de la Rose a été l'objet , du quatorzième au seizième siècle. — S VII. A quels titres le Roman de la Rose mérite une place dans l'histoire de la poésie durable. — g VIII. Principaux poètes du quinzième siècle. — g IX. Charles d'Orléans. -SX. Villon.
>ES PREMIERS rOÈTES FRANÇAIS. — DE L'OPINION QUI DONNE AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES LE TITRE DE GRANDS SIÈCLES LITTÉRAIRES.
Les douzième et treizième siècles ont vu fleurir un très grand nombre de poètes. Dès le commencement du douzième, les jongleurs (joculatores ) récitaient de château en château les plus populaires de leurs œuvres. Un évêque de Laon, qui avait à se plaindre d'un contemporain, l'appelait, en 1112, Y&enqrïn. Or Ysengrin est, après Renart, le premier personnage du roman de ce nom. C'est le loup, et, sous ce loup, l'homme brutal, glouton, le mari ridicule, le courtisan malavisé. Si donc on se , jetait
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. lo7
à la tête, en 1112, les noms du Borna n de Renart, c'est la preuve que le livre était dans toutes les mains, qu'il y était depuis longtemps, peut-être dès la tin du onzième siècle.
Le grand nombre de nos poètes durant deux siècles aurait de cpuoi nous enorgueillir si le nombre emportait la qualité. Mais je m'effraye de l'étendue même de la liste. Ceux qui s'en applaudissent me rappellent Pline le Jeune se félicitant que l'année a été fertile en poètes, comme il eût dit en blé ou en melons '. Des poètes qu'il se réjouit ainsi de voir éclore en foule, combien en est-il resté ? La multitude des poètes ne prouve guère que l'ignorance ou le relâchement de l'art.
Un document précieux nous permet d'apprécier quelle fut. aux douzième et treizième siècles, la richesse relative de cette littérature poétique, en grande partie inédite. C'est le catalogue de la bibliothèque de Charles Y. Il l'avait établie dans une des nombreuses tours du Louvre, appelée la tour de la <( librairie, » et la façon dont il l'avait décorée prouve à la fuis en quelle estime ce sage prince tenait les choses de l'esprit, et quel cas la France d'alors faisait de ses poètes. Les lambris étaient en - d'Islande, présent du sénéchal de Hainaut à Charles V; la voûte en bois de cyprès, le bois où Alexandre enfermait les poésies d'Homère. Des barreaux de fer et un treillage de fil d'archal fer-
i Magnum protentum poetarum hic annus tulit.
niaient les fenêtres aux vitraux peints. Trente chandeliers et une lampe d'argent y étaient allumés le soir, et permettaient d'y travailler à toute heure de la nuit.
Le catalogue mentionne près de douze cents volumes, dont plusieurs, selon l'usage, contenaient des ouvrages différents. Si l'on en ôte les écrits de théologie, soigneusement recueillis par saint Louis. et, selon toute apparence, en bon nombre ; quelques traductions d'auteurs latins; certains grands romans et les principales chroniques en prose, le reste se composait de tous les poèmes qui pendant deux cents ans avaient amusé tout ce qui lisait en Europe. C'étaient les poèmes sur Charlemagne et ses preux, Roland, Olivier, l'archevêque Turpin, et les autres ; les poèmes de la Table-Ronde, dont les yiéros, Arthur en tête, courent, à travers toutes sortes d'aventures merveilleuses, à la recherche du saint Ciboire où avait bu Jésus-Christ ; les poèmes sur des sujets antiques, Troie, Enéas, Narcissus, la prise de Thèbes, et d'autres encore : les poèmes sur les traditions religieuses, les romans d'aventures, les chroniques rimées des événements modernes ou contemporains, croisades, guerres de la conquête normande, mêlées de fables, et souvent des mêmes fables qui servaient aux auteurs de romans ; enfin les chansons, contes, fabliaux ou lais, dont les sujets sont pris dans les mœurs du temps et assaisonnés de traits malins contre les personnes : les fables, dont les auteurs s'appellent Ysopet I,
Ysôpet II, indiquant à la fois, par ce diminutif, ce qu'ils imitent et ce qu'ils valent ; les poèmes didactiques, qui enseignent depuis l'art de plaire jusqu'à l'art d'élever les oiseaux de chasse.
Ce qui nous est resté de ces manuscrits témoigne du soin qu'on prenait pour les conserver. Copistes, relieurs, enlumineurs, s'y employaient à l'envi; ("étaient alors trois arts, à peine au-dessous de l'art de faire un livre. J'imagine que, dans la bibliothèque de Charles V, les copies et les reliures étaient l'œuvre des artistes parisiens, les plus habiles de Toute l'Europe, les uns pour la beauté de la lettre et la correction des textes, les autres pour la solidité du travail et la beauté des ornements. Quant aux enluminures, elles devaient être également de mains parisiennes. L'art en était si séduisant, que les fils de famille se ruinaient pour faire enluminer leurs manuscrits de lettres d'or. Il est vrai que les mêmes se faisaient chausser de neuf tous les samedis, en sorte qu'on peut douter si c'était pour l'usage ou pour la montre qu'ils avaient des livres, et si les bibliothèques ne comptaient pas parmi les modes ruineuses. Il n'y en a guère, en tous cas, de plus honnête.
Les plus populaires de ces poètes étaient lus dans l'original, ou traduits à Londres, à Vienne, à Stockholm, à Athènes, à Barcelone, à Rome. Ils y pénétraient par la jeunesse envoyée de toutes les nations à l'Université de Paris, où elle apprenait à les lire, et peut-être à en faire des copies. Leurs
inventions amusaient les esprits légers et faisaient penser les hommes de génie. Dante goûtait nos trouvères. Il avait lu Lancelot dit Lac, et il s'en souvint en écrivant la Divine Comédie; le roman des amours de Lancelot est ce livre fatal où Françoise de Kimini et son amant ne purent un jour « lire pins avant '. »
Aujourd'hui, par mie impartialité qui les honore, l'Angleterre , l'Allemagne , la Grèce moderne, l'Espagne, les pays Scandinaves, font à notre poésie primitive une part dans leurs origines littéraires. Ce ne sont pas là de médiocres titres. Suffisent-ils pour mériter aux douzième et treizième siècles le nom de grands siècles littéraires , et pour qu'on reproche aux siècles qui sont en possession de ce nom l'oubli auquel ont été condamnées des productions non moins originales, nous dit-on, que nos chefs-d'œuvre, quoique inférieures, on en convient, par l'étendue d'esprit, le goût, le langage, qui n'est pas resté le nôtre ?
C'est un procès pour lequel manquent les juges et le public. Il faudrait, pour en décider, faire passer toute cette poésie des ombres de l'inédit à la lumière de l'impression. Encore n'arriverait-on qu'à grand'peine , et en petit nombre , à s'y rendre compétent. Il y faut un effort d'attention, de sagacité, de patience, et un savoir à faire une fortune académique. Aussi, n'ayant pas de lecteurs
J Quel ijlorno p'iii non cl legemmo acante.
à prendre à témoin, l'opinion qui met si haut les poésies des douzième et treizième siècles en cherche des preuves qui n'ont guère qu'une valeur conjecturale.
La première est la popularité de ces poésies en Europe. Mais la popularité sans la durée, c'est la même chose que la fécondité saus l'invention. Nous n'avons pas a remonter bien haut dans notre histoire littéraire pour y trouver des exemples d'ouvrages étrangers, un moment plus lus en France que les ouvrages français, et qui n'y ont pas acquis droit de cité. Une mode les y avait apportés, une autre mode les a renvoyés dans leur pays. Ce sont choses légères et éphémères qui s'échangent entre les peuples et flottent quelque temps, pour ainsi dire, à la surface des esprits. Les livres espagnols et italiens qui, pendant près d'un siècle, ont été dans toutes les mains en France , les mains mondaines surtout, est-ce la Dicine Comédie ou le Don Quichotte? Non ; ce qu'il était de mode de lire , c'étaient les poètes espagnols de l'école des Cultos , c'était Marini, plus populaire que Cervantes et Dante K
Pour seconde preuve de l'excellence de nos poètes aux douzième et treizième siècles, on allègue la perfection de l'architecture gothique à cette époque. Comment croire, nous dit-on, qu'en un temps où l'architecture religieuse s'élève à la beauté clas-
i Voir ce que j'en ai dit au tome IT, dans le chapitre sur Boi- Icau.
sique par les qualités de justesse, de proportion, de mesure, la poésie se traîne dans l'enfance ? Gomment croire que le même goût qui a tracé les coupes élégantes de la sainte Chapelle, effilé ses colonnettes, ciselé ses sculptures, colorié ses vitraux, et fait dire à un contemporain, « qu'il semble, en « y entrant, qu'on soit ravi au ciel et introduit c< dans une des plus belles chambres du parace dis { , » n'ait pas inspiré les poètes qui purent la voir s'élever comme par miracle dans les airs, de 1242 à 1247?
Eien n'est plus vrai pourtant, ni ne s'explique mieux. En fait d'architecture, les besoins publics sont la règle ; la meilleure architecture est celle qui s'y approprie le mieux. Où ces besoins sont des croyances religieuses, sincères, naïves, enthousiastes, l'art qui les contentera sera parfait. Tel a été Fart gothique au treizième siècle. Il exprime la foi chrétienne à une époque où elle a été non seulement parfaite, mais où elle a été tout l'homme. Les épreuves ne lui ont pourtant pas manqué, et, à voir l'éclat des disputes qui divisent les théologiens, on croirait qu'elle en est ébranlée ; elle n'en est qu'épurée. Elle se dégage, elle s'élance, du milieu de ce prodigieux travail de contradiction, comme, dans l'architecture qu'elle inspire, les nefs se détachent des gros murs et les colonnettes des piliers. Cette perfection de la foi dure
1 Éloge de Paris, par Jean do Jandun,
DE LA LrPÇÉEATUEE FRANÇAISE. 143
peu. 1 )ès l'âge suivant , au lieu de la dispute qui la retrempait, vient le doute qui l'affaiblit ; l'artiste en est atteint comme le fidèle; le même trouble agite 1rs esprits et fait hésiter l'art. Après moins d'un siècle de grandeur, la décadence commence, et le style flamboyant remplace le style gothique.
Dans les lettres, les choses se passent tout autrement. Ce qui reste de l'esprit français aux douzième et treizième siècles, après que la foi en a piis pour elle ou partagé avec la scolastique le meilleur, c'est la pensée laïque, qui n'a pas atteint, que je sache, sa perfection; on ne va pas jusqu'à le dire. Qu'est-elle donc? Quel est cet esprit qui inspire les poètes d'alors et qui les rend populaires? Si vous en ûtez une première expression de la raisoo moderne, qui s'essaye au doute et à la critique par la raillerie enjouée, il reste une imagination enfantine , ou , si l'on aime mieux , une imagination qui se plaît au même merveilleux que les enfants, et qui en a toute la mobilité. Une chose si changeante et si peu profonde ne peut pas recevoir une expression parfaite. Elle communique à la langue perpétuelles variations. De là, pour Féradit qui cherche les vrais textes de ce temps-là, la difficulté de déterminer leur âge. Il n'est presque aucun auteur dont on soit sûr d'avoir la rédaction originale. On n'aurait en tous cas qu'une langue où l'auteur lui-même, plus vieux de quelques années, aurait hésité à se reconnaître; ce serait le parler d'un moment plutôt que la langue d'une époque.
Même sous saint Louis, et malgré l'exemple qu'il donnait d'une unité continue de vie et de gouvernement, les idées changent d'heure en heure, comme les modes. L'instabilité altère, dans le même livre, ]a langue, l'orthographe, et jusqu'à la forme de l'écriture. Un écrivain de la fin du treizième siècle, traducteur d'un psautier en langue vulgaire, dit à ce propos : « Pour ce que nul ne tient « en son parler ni règle certaine , mesure ni raison , « est la langue romane si corrompue qu'à peine « l'un entend l'autre, et à peine peut-on trouver <( aujourd'hui personne qui sache écrire, chanter « ni prononcer en une même manière, mais écrit, « chante et prononce l'un en une guise , l'autre en « une autre *. » Le témoin n'est pas suspect ; sa propre orthographe, que je ne reproduis pas, et qui paraît lui appartenir en propre, est elle-même une preuve qu'il ne se refusait pas la licence qu'il blâmait chez les autres.
A ces deux preuves si contestables, on ajoute des affirmation s qui voudraient être prouvées. On vante l'originalité, des poètes d'alors , comme s'il y avait originalité sans création et création sans durée. On nous parle de « la majesté simple de nos grandes compositions narratives , de la brièveté entraînante de leurs récits ; de l'ascendant conquis par nos trouvères, tout d'abord, et qu'ils gardent plu-
i Voir le savant travail de Victor Le Clerc sur l'état des lettres au quatorzième siècle, au tome XXIV de Y Histoire littéraire de la France.
sieurs siècles, a Leurs œuvres sont comparées aux
mes homériques, et peu s'en faut que, pou élever, on n'abaisse l'Iliade jusqu'à eux. Je m'explique d'ailleurs et suis loiu de blâmer cette partialité. On pense à tout le bruit, peut-être à tout Je bien qu'a fait en son temps cette littérature chevaleresque ; on ne veut pas que nos pères se soient plu à de méchantes œuvres.
A c<tte première illusion, le patriotisme ajout*la sienne. On ne souffre pas pour notre poésie des irigines médiocres. Les Romains voulaient pour pères de leur natiou des dieux: nous voulons pour pères de notre poésie des Homères. Je ne parle pas de l'illusion même du travail chez ceux qui ont opéré ces pieuses exhumations d'une littérature inédite, quoique cette illusion mène loiu. et que les plus habiles mesurent volontiers à leurs peines d'éditeur le mérite de l'ouvrage exhumé.
Il est vrai qu'à d'autres moments, par un de ces démentis, heureusement communs, que donne le littérateur de goût à l'érudit trop épris de ses recherches, les mêmes hommes confessent sincèrement les défauts des œuvres qu'ils admirent. Us y notent l'inégalité, la diffusion, l'ignorance des conditions de l'art, les négligences, les trivialités de style, la ressemblance servile des moyens d'effet, les morceaux inévitables que nos poètes se passent, de mains en mains, par exemple, une promotion de jeunes chevaliers, un tournoi, une querelle en présence du roi. la réception du héraut chargé de
IIIST. DE LA LITTLIt. — T. I. 'J
déclarer la guerre, un conseil militaire, une fête pompeuse, un banquet, avec le trouvère ou le ménestrel au dessert, plusieurs grandes batailles. Ce n'est pas tout : on blâme ces poètes de ne se point appliquer à rendre leur langue correcte et régulière ; de manquer de la patience qui cherche, jusqu'à ce qu'elle la trouve, l'expression claire, vraie, pittoresque ; de nous présenter une succession anarchique de langues diverses, plutôt qu'une même langue qui se règle et s'enrichit; enfin, pour dernier grief, de préférer la vogue à la gloire. Voilà, certes, de quoi contenter les plus difficiles eu fait de beauté littéraire, et les plus scrupuleux sur la question des rangs dans la hiérarchie de l'art.
Pour mon compte, j'estime qu'on dit de nos poètes primitifs trop de bien et trop de mal. On juge ces aimables enfants poètes, comme s'ils s'étaient volontairement mutinés contre des règles promulguées et connues. On leur en veut de n'avoir pas eu de goût, comme si le goût n'était pas un fruit de la maturité des nations. On leur reproche de n'avoir pas aimé la gloire , comme si l'amour de la gloire ne naissait pas de la connaissance même des conditions auxquelles la gloire s'acquiert. Nos trouvères ne sont pas si coupables ; il leur a manqué ce qu'ils n'étaient pas maîtres de se donner : il leur a manqué le génie.
DE I.A L1TTÉEATUKE FRANÇAISE. 14/
§ IL
LE GENIE SEIL CUÉE LES LANGUES DlKABLEs. — DANTE. — rÉTRAR^LE.
Le génie seul est le père des langues durables. C'est que le propre du géuie est de ne se plaire qu'aux vérités qui portent elles-mêmes le caractère de la durée. Nos trouvères ne travaillaient que pour la vogue, parce que leurs vues n'allaient pas au delà de leur temps ; le génie pense à ce qui ne doit pas finir, et c'est de l'idée même de la durée «pie lui vient l'idée de la gloire. Si la langue qu'on parle autour de lui ne suffit pas à ses conceptions, ou bien il la remanie et, par l'emploi qu'il lait des mots, il en rixe à jamais le sens, ou bien il y ajoute, et crée, pour des idées qui ne cesseront pas d'être vraies, une langue qui reçoit toute sa perfection en naissant.
Au commencement du quatorzième siècle, un Florentin de génie apprenait à l'Italie comment se font les langues durables. Avant de mettre la main à la Divine Comédie , quand déjà sa tête puissante s'emplissait d'idées et d'images pour l'œuvre future. Dante avait regardé autour de lui, avec l'inquiétude d'un artiste qui cherche un instrument pour sa main, et la curiosité d'un grammairien qui pèse les mots, quelles ressources lui offraient les langues de son pays. L'Italie de la fin du treizième siècle ne comptait guère moins de dialectes que la France.
Les Siciliens ne parlaient pas comme les Napolitains, ni ceux-ci comme les Romains, ni les Romains comme ceux de Spolète, ni les Toscans comme les Romagnols, ni les Lombards comme ceux de Trévise ou de Venise l. Dante examine tous ces dialectes et les compare. Par la manière dont il explique son travail, il le peint. Ce sont des mauvaises herbes qu'il arrache du champ de la langue italienne ; des parlers divers qu'il passe au crible ; le mauvais tombe, le bon reste. Il y a du bon dans chacun de ces idiomes ; il n'y en a aucun où tout soit bon. Pour celui d'Aquila et de l'Istrie, dit-il, les gens ont l'air de vomir ce qu'ils disent. Et pour l'italien romain, il ne faut pas l'appeler un idiome, c'est un jargon (tristdoquium). Dante était gibelin. Il en voulait à la langue romaine d'être parlée par une ville guelfe.
C'est du choix de tout ce que chaque dialecte a de bon qu'il forme son idiome vulgaire, « idiome illustre, dit-il, cardinal, aulique, curial; illustre, parce qu'il a la vertu d'éclairer, ou par analogie avec la puissance qu'ont les hommes appelés illustres, de tourner où il leur plaît les cœurs des hommes, de faire vouloir qui ne veut pas, ne pas vouloir qui veut; cardinal {car do , gond), parce que, de même que toute la porte tourne sur le gond, de même la foule des langues locales tourne sur cet
1 C'est ce que remarque Dante lui-même dans son traité de Vulgari eloquio.
idiome; a'ulique (aula, cour), parce que .si ]es Italiens avaient nue cour, il en serait la langue ; cariai, enfin (curia, cour de justice), parce que telle est la qualité de ce qui se décide dans les cours de justice ou diètes, en vertu de règles invariables '. » Je m'étonne qu'un érudit très sagace, qui a écrit un livre sur Dante '2, ne trouve cette définition de « l'idiome vulgaire » ni claire ni satisfaisante. Les mots peuvent avoir l'air pédantesqne; c'est du temps ; mais la pensée est de génie. C'est la théorie complète d'une laugue durable; claire, parce qu'elle doit porter la lumière et la persuasion ; une, par la fusion des dialectes en un seul idiome ; choisie, comme il sied à la langue de la Cour ; fixe, comme une règle de justice. C'est en même temps la saisissante image de l'œuvre qu'accomplit le fondateur de la poésie italienne. Le naïf et enthousiaste Antoine Baïf, l'ami de Ronsard, ne s'y était pas trompé. Lui aussi, ouvrier ingénieux de langage, écrivait, en tête d'une édition du traité de Dante, ces vers auxquels on pardonne volontiers leur tour prosaïque et leurs hiatus, pour le sentiment d'intelligente admiration qui les a inspirés :
Dante, premier Tuscan, que l'on peut dire père, Partout où elle court, de sa langue vulgaire, Qui aimant sa patrie, non ingrat écrivit. Rechercha le chemin, que depuis on suivit,
i De Vulgari eloquio.
*Fauriel, Dante <t le.* origines de la langue et delà littérature italiennes.
Pour venir arrester certaines règles fermes Qui par toute l'Itale ordonnassent des ternies D'un beau parler commun, y travaillant exprès Afin qu'il fût reçu de tous peuples après I.
Mais, pour créer une langue durable, peut-être était-ce trop peu, même du génie de Dante, si l'antiquité ne lui en eût appris les conditions. Il était plein de ses exemples. Il avait lu les Latins en grammairien. Parle-t-il de la construction, ou, comme il l'appelle, de la charpente régulière du discours* : « Peut-être, dit-il, pour s'y accoutumer, faudrait-il avoir fréquenté des poètes réguliers, Virgile, par exemple, Ovide dans ses Métamorphoses, Stace et Lucain, outre ceux qui ont atteint la hauteur de la prose, Tite-Live, Pline, Frontin, Paul Orose, et beaucoup d'autres encore qu'une solitude amie nous invite à visiter. » Le premier nom de cette liste est Virgile ; c'était aussi le premier dans sa pensée, et l'hôte le plus assidu de sa solitude. Il l'appellera plus tard « son maître, son auteur, le seul de qui il a pris le beau style ; » et il se le donnera pour guide dans son voyage à travers les cercles de l'enfer, à la fois comme le cœur où il aime le mieux à répandre le sien, et ]e maître sous l'œil duquel il écrit.
Le second fondateur de la poésie italienne, Pétrarque, achève l'œuvre de Dante, en faisan r
1 Dantis Aligeri de YuJgari eloquio ; Paris, 1 57 2 Reguïatam compaginem dictionum.
comme lui. Il s'applique comme Dante à la langue, à la construction de la phrase, au choix des mots, dont les meilleurs ne s'obtiennent qu'au prix de retouches. Il se raille de la facilité de nos Français. « Quoi ! » écrit-il à un cardinal français de ses amis. lîernard, évèque de Rhodez, « vous avez fait, trois cent soixante-dix vers latins en une heure! Combien donc en feriez-vous en un jour, en un mois, en toute une année ? Pour moi, j'ai pour habitude de mettre beaucoup de temps à en faire peu. Je relis chaque page jusqu'à dix fois *. » Le vendredi, son jour de jeûne et de pénitence, était aussi le jour des corrections. C'est un vendredi qu'il écrit : « Ne pouvant dormir, je me lève et je retouche ce vieux sonnet qui date de vingt-cinq ans. » C'est trop, et je vois là l'origine de ce genre précieux que Malherbe, deux siècles plus tard, poursuivra sous le nom de pctmrchisme. Aussi, de l'exemple de Pétrarque, raffinant sur le soin du style, laissons l'abus et ne prenons que la règle.
Comme Dante, Pétrarque a pris pour maîtres les anciens, avec Dante de plus. Quel ardent, quel précoce amour pour leurs livres! Dès l'enfance, quand tous ceux de son âge traînent sur Esope et sur les sentences de saint Prosper, il est enfoncé dans Cicéron -. Plus tard , il se prive du nécessaire pour acheter des manuscrits. Son père, qui le voulait donner au droit et qui l'y trouve rebelle,
i Caim.. 1. ir. ep. 4.