‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 23 sur 62 · pueritia... Ciceroni incubai · texte numérisé non relu

pueritia... Ciceroni incubai

pénètre un jour dans sa chambre d'étudiant, et jette au feu son cher Cicéron et son Virgile. Le jeune homme en pleure de douleur. Le père, attendri, retire les manuscrits du feu, les lui rend à demi brûlés et le laisse aller où l'emporte sou goût, ou plutôt la force des choses qui poussait tous les esprits originaux vers l'antiquité et faisait sortir le génie moderne de ce premier commerce avec l'ancien.

Voici donc la marche des lettres en Italie. A l'origine deux poètes de génie, qui cherchent une langue durable pour des pensées durables, et l'antiquité qui leur apprend à la trouver. Il faut que les plus jaloux de l'originalité des littératures modernes en prennent leur parti. Partout, à leurs con^.mencements, se produit ce double fait. Après les trouvères, à qui manquent à la fois le génie et l'éducation par l'antiquité, viennent les grand:: poètes , éclairés par cette double lumière.

Nos poètes primitifs ne corrigeaient pas leurs vers, pas même le vendredi, dit spirituellement Victor Le Clerc. Je le crois bien. L'idée de la correction n'entre dans un esprit qu'avec l'idée de la durée, et celle-ci est à la fois un don du génie et un fruit de l'éducation. Tout ce qui n'est pas ces deux choses, nos poètes primitifs l'ont en abondance et en perfection ; et ce n'était pas si peu, puisque toute l'Europe du moyen âge les a lus, et que dans l'Europe d'aujourd'hui ou se fait un nom en en parlant.

§ III

La Chanson

Mais peut-être le travail qui les remet en lumière profiterait-il plus au public lettré si, au lieu de l'accabler de vastes poèmes, écrits avec cette facilité dont s'ép«>uvaiite Pétrarque, l'érudition lui faisait les honneurs de nos poètes primitifs par morceaux choisis, dont le texte serait arrêté et dont un vocabulaire expliquerait les termes difficiles. La question de leur excellence relative ferait un pas. et tel qui se défend d'une admiration en masse se laisserait sans doute charmer par ces échantillons du génie de nos pères. Il n'en manque ni d'aimables ni d'imposants.

Seule, de toutes nos Chansons de geste, la Chanson di Roland est arrivée aux mains de ceux qui se plaisent aux lectures sérieuses. C'est que la Chanson de Roland a vie. Comme le cor de Roland, qui se faisait entendre à Charlemagne par-dessus les Pyrénées, à trente lieues de la vallée de Roncevaux. la Chanson de Roland s'est fait entendre, par-dessus neuf siècles, aux oreilles délicates de notre temps.

C'est d'une légende qu'est né le poème. La légende elle-même est née d'un fait rapporté par Eginhard, dans sa Vie de Charlemagne. Ce prince, y est-il dit. de retour de son expédition en Espagne, repassait les Pyrénées avec son armée victorieuse, marchant sur une file très longue, à cause de la dif-

ficulté des chemins. Au moment où son arrière-garde, trop loin de la tète pour en pouvoir être secourue, s'engageait dans l'étroit vallon de Roncevaux, les Gascons de la montagne, embusqués dans les rochers qui dominaient la route, fondirent tout à coup sur les Français et les détruisirent jusqu'au dernier. Dans ce combat périt, avec plusieurs autres seigneurs, Roland, préfet de la Marche de Bretagne. Cela se passait le 15 août 778.

L'imagination populaire eut bientôt transformé le fait raconté par Éginhard en une catastrophe nationale. Elle lui en donna les proportions. Elle fit du préfet des Marches de Bretagne un parent du grand empereur. N'admettant pas que les Français eussent été victimes d'une de ces chances de guerre comme il en arrive même aux armées victorieuses, elle imagina un traître qui, par haine pour Rolaud, trahit la France. Elle le nomma du nom alors populaire des traîtres, Ganelon. Une bande de Gascons pillards lui paraissait un ennemi indigne de vaincre des Français, même par trahison ; elle remplaça les Gascons par les plus puissants ennemis du nom chrétien, les Sarrasins. Enfin, ne pouvant souffrir que la trahison de Ganelon et la victoire des Sarrasins fussent impunies, elle inventa le retour offensif de Charlemagne, revenant sur ses pas pour châtier les Sarrasins, et Ganelon subissant le dernier supplice.

La Chanson de Roland appartient au dernier tiers du douzième siècle. L'auteur est un Normand, probablement contemporain de la conquête, et qui

habitait L'Angleterre à cette époque. S'appelait-il du nom latin mentionné au dernier vers de la Chan- . Tnroldus, en français Turoude ou Theroulde? Le procès est encore à juger.

En parlant de la Chanson de Roland, gardonsnous des appellations ambitieuses « d'épopée nationale, » de <( notre Iliade, » et autres semblables. 11 est très vrai que Pépithèie homérique y abonde. Comme dans l'Iliade, les paroles précèdent ou suivent les actions; les guerriers échangent des discours, en manière de défis, et quelquefois des injures ; les combats singuliers y sont fréquents ; les blessures faites ou reçues, décrites avec détail. Les écus brisés des chevaliers chrétiens rappellent les boucliers traversés par la lance des héros grecs ou troyi sont là des procédés communs à toutes

les poésies primitives. Mais, pour offrir plus d'une •mblance de ce genre avec les poèmes d'Homère, la Chanson de Roland n'est pas une Iliade. C assez que, par ses qualités propres, elle soit une œuvre originale, étonnante pour le temps où elle a été conçue , imposante même pour notre goût formé par les chefs-d'œuvre de l'esprit humain.

Evit^n- aussi les formules de la rhétorique, unité de composition, style, science de l'effet et autres. Il n'y a rien de tout cela où il n'y a pas une la littéraire fixée. Le plus grand effet, et je dirais le triomphe de l'œuvre, est de faire oublier tout ce qui

1 Ci fait (faillir, finir) la Geste que Turoldus declinet (raconter ou achever).

est combinaison artificielle. Pour mon compte, je profite de ce qui reste d'obscurité, peut-être impénétrable, sur la personne de l'auteur, pour n'y pas voir un lettré qui aurait lu des « translations » d* Homère et de Virgile, et qui se serait évertué à les imiter.

Si vous lisez ce poème avec l'esprit tout seul, la comparaison de ces beautés en germe avec les beautés épanouies des grands siècles littéraires vous gâtera cette lecture, et vous ôtera l'envie d'aller jusqu'au bout. Il faut lire la Chanson de Roland avec le cœur. Celui-là en serait le meilleur juge, qui pourrait se donner la simplicité de cœur des paysans de l'ancienne France se délectant le dimanche, à la veillée, delà lecture de la Bibliothèque bleue. La seule chose qu'il faille réserver pour l'esprit, en lisant notre vieux poème, c'est le discernement par lequel on se défend de l'illusion et du parti pris.

Le plus bel endroit du poème est la mort de Roland. Il mérite tout ce que des critiques de goût en ont dit de juste, et il faut pardonner tout ce qu'une admiration outrée en a dit de trop. Il faut prendre son parti des longueurs du récit, de l'invraisemblance des faits d'armes du héros ; il faut consentir à se représenter Roland comme une sorte d'Hercule chrétien. Après quoi, laissez-vous aller aux impressions de grandeur morale, de naïveté, de foi. de patriotisme qu'on reçoit de cette admirable scène. Il y a peu de traits, presque point de détails. C'est nue esquisse grandiose. On dirait une de ces

ébauches des grands maîtres, où, dans des figures dessinées en quelques traits, on voit un œil qui pleure on une bouche qui sourit, et l'âme percer à travers une sorte de brume.

Olivier est mort; l'archevêque Turpin est gisant, les entrailles hors du ventre. Roland le couche sur l'herbe, et, d'un lambeau de sa tunique, il bande ses larges blessures. Puis, parcourant le champ de bataille, il relève les morts et les porte devant l'archevêque, qui ne peut se tenir de pleurer, et qui les bénit. Le corps d'Olivier manque encore ; Roland le trouve; il le rapporte, étroitement pressé contre son cœur, et l'étend, béni par le prélat, sur un écu, près des autres morts. Cependant, vaincu par la douleur, il se sent chanceler , et tombe évanoui. L'archevêque fait un suprême effort pour lui porter aide; mais les forces l'abaudonnent, et c'est Roland qui, à son tour, le voyant à ses derniers moments, les yeux levés au ciel, les mains jointes, vient recueillir son dernier soupir. Il le remet aux mains du « Glorieux céleste, » priant Dieu que son âme soit exempte de toute douleur, et que

De pareïs (du paradis) li seit la porte ouverte.

Ses devoirs de compagnon d'armes remplis, il semble qu'il ne reste plus à Roland qu'à mourir. Sentant sa fin qui s'approche, il prend d'une main son oliphant, de l'autre Durandal son épée, et marche dans la direction de l'Espagne . pour mourir en faisant tête à l'ennemi. Il monte sur un tertre,

comme pour le braver de plus haut. Mais là. il tombe à demi mort, et saus mouvement. Un Sarrazin qui était couché parmi les cadavres, et qui, pour contrefaire le mort, s'était barbouillé le visage et le corps de sang, se relève tout à coup, court à Roland, et saisissant Durandal : « Cette épée, s'écriet— il, je la porterai en Arabie. » Roland a senti qu'on lui prenait sa chère épée. De son oliphant, il frappe le païen à la tête, lui brise le crâne, et l'éteud sans vie à ses pieds.

Mais cette épée, qm tout à l'heure n'aura plus à le défendre, qui donc la défendra elle-même ? Roland essaye de la briser contre un rocher. L'acier grince, mais ne se rompt, ni ne s'ébrèche. Le mourant se lamente sur le sort de Durandal. Il lui rappelle ce qu'elle a fait, ce que renferme de saintes reliques sa garde dorée ; il ne veut pas qu'un païen s'en empare, ni qu'elle tombe aux mains d'un lâche. Mais la mort est déjà descendue de la tête au cœur. Il se couche enfin , la face contre terre, son épée et son oliphant sous lui , la tête tournée du côté de la gent païenne. Alors il fait sa prière, et, se frappant la poitrine, demande à Dieu pardon de ses fautes. Sa conscience soulagée, le souvenir lui vient « de plusieurs choses, » des pays qu'il a conquis,

De dulce France, des humes de sun lign, De Carlemagne, sun seigneur k l'nurrit *.

De douce France, des hommes de son lignage, De Charlemagne, son seigneur, qui le nourrit.

Enfin, implorant de nouveau merci, de sa main droite, en signe de foi chevaleresque, il tend à Dieu son gant, que prend saint Gabriel. Puis inclinant sa tête sur sou bras.

Jointes ses mains est allez a. sa fin.

Dieu envoie ses anges qui emportent rame du comte en paradis '.

Otez le merveilleux — et encore, pourquoi l'ôter? c'est une partie de l'âme de l'auteur — je ne sache pas . parmi les morts héroïques, une plus belle mort que celle de Roland. Si la Chanson de Roland est née d'une légende populaire, quel honneur cette légende ne fait-elle pas aux mœurs et aux sentiments «le l'époque qui l'a tenue pour vraie! Quel beau type ne s'y faisait-on pas du preux ! A toutes les qualités du guerrier féodal , force , vaillance, générosité, foi en Dieu, fidélité au suzerain, amour du pays, Roland joint la plus belle des qualités de l'homme fort, c'est an doux. Il fait , il dit toutes choses « dulcement et suef » ( dulciter et suaviter). A Olivier qui le raille, il répond « dulcement. » C'est « mult dulcement » qu'il le pleure mort, et que, dans un touchant adieu, il lui dit :

Ensemble avons estet e anz et dis, Xe ni fesis mal, ne je ne Eté forsfis ; Quant tu ies niorz, dulur est que je vis 2 !

1 La Chanson de Roland, éd. de il. Léon Gautier, CXCV-CCIII. Ensemble avons été et des ans et des jours. Jamais tu ne me fis de mal. jamais je ne t'en fis : Et quand ta es mort, c'est donbur que je vive ;

C'est encore « mult dulcement » qu'il presse contre sa poitrine l'archevêque Turpin mourant , et qu'il le couche « ad suef » (suaviter) sur l'herbe. Eoland est doux parce qu'il est bon. La douceur est chez lui la grâce de la bonté ; et cette bonté , à son tour, est celle de l'âme humaine, depuis que le christianisme y a mis une lumière et un sentiment de la bonté divine. S'il ne manquait à tout cela la suprême convenance d'une langue mûre, on n'imaginerait pas une plus grande figure épique.

§ iv.

Le Roman de Renart.

Le propre de notre nation n'est pas de garder longtemps le même idéal, surtout si cet idéal est un héros sans défaut. Son bon sens ne l'en détache pas moins vite que sa mobilité. Les mœurs et les cœurs , aux douzième et treizième siècles , n'étaient plus les mêmes qu'à la fin du onzième. On y est moins touché de la vertu guerrière. La politique a déjà besoin de venir en aide à l'enthousiasme qui avait fait les premières croisades. La royauté de Charlemagne va s'abaissant jusqu'à la taille d'un Philippe le Bel. En revanche , la société civile se forme et pousse sous la société féodale. Les abus suscitent l'esprit de critique. On regarde les uns chez les autres, et l'on ne se tait pas de ce qu'on y voit. La langue, sollicitée par de plus grands besoins de communication, gagne en netteté et en souplesse. S'il doit

s'écrire quelque chose de nouveau, c'est ce prog là qui l'inspirera.

Il inspire en effet tout ce qui, dans la prodigieuse

fécondité littéraire de la France, aux treizième et quatorzième siècles, est marqué de traits où nous mi >i:s reconnaissons aujourd'hui. Fabliaux, contes, moralités, chansons, romans, j'entends ceux que, par ci imparaison avec les romans d'aventures, on pourrait appeler des romans de mœurs, c'est là qu'il faut chercher la trace des pas que font la pensée et la langue. La critique de la société féodale en est le fond. La nouvelle France se moque un peu de l'ancienne . A côté des poésies du genre nouveau, continuent à pulluler les poésies du genre héroïque, qui gardent le titre de Chansons de gestes. Les caractériser n'est guère plus possible que les analyser. Je parle de celles qui, en ces dernières années, ont trouvé, pour les publier, des éditeurs aussi courageux que savants. et qui portent des noms d'auteurs. Elles ne forment qu'une très petite partie des quatre-vingts restées en manuscrit. La lecture en est pénible. On n'y est pas soutenu par la variété. Les mêmes éléments ont servi à toutes. C'est toujours le même ambassadeur sarrasin qui vient défier le roi de France, les mêmes guerres, les mêmes coups de lance, le même amour d'une princesse païenne pour un baron chrétien, l'inévitable et invariable Ganelon, le même dénoûment. A mesure que ces poèmes s'éloignent des sources primitives, l'imitation y devient compilation. Les aventures s'y multiplient et s'y enchevêtrent de

plus en pins, jusqu'à ce que l'industrie littéraire, qui était déjà inventée, finisse par en être l'unique inspiration '.

Arrivons donc aux œuvres poétiques où se manifeste l'esprit de la France nouvelle , et notamment au poème qui en a été pendant deux siècles l'expression la plus éclatante et la plus populaire, le Roman de la Rose.

3Iais il n'y faut arriver qu'après s'être un moment arrêté à un roman qui n'a guère eu moins de lecteurs ou d'auditeurs ; c'est le roman, ou plutôt la collection de romans qui porte le titre de Roman deRenarf, œnvre de plusieurs générations de poètes, qui ne commence ni ne finit, dont le fil est partout et n'est nulle part.

L'esprit de l'œuvre est indiqué dans les premiers vers. X'allez pas croire, nous y dit-on, qu'il s'agit ici de renards à quatre pattes.

Pour renaît qui gelines (poules) tue,

Qui a la peau rousse vêtue,

Qui a grand'queue et quatre pieds,

N'est pas ce livre commencé ,

Mais pour celui qui a deux mains,

Dont ils sont en ce siècle mains (plusieurs)

Qui ont la chappe faux semblant

Vêtue, et par ce vont emblant (emportant )

Et les honneurs et les châteaux.

i ( >u a fait récemment, pour l'usage de la jeunesse des écoles,

un choix d'extraits dans les plus intéressantes de ces chansons. Le

meilleur reste bien loin des beaux endroits de la Chanson de Roland,

L'auteur de cette anthologie, M. Gustave Merlet, un érudit avec du

* une plume d'écrivain, pourrait m'en être témoin.

C est donc en réalité une satire des mœurs ; - 3. Mais cette satire est plutôt plaisante que pas- Bionnée. Elle n'attaque pas de front la société- existante, elle la prend de côté, et la raille sans colère. Elle enseigne plutôt la désillusion que l'opposition , • i elle prend volontiers la forme del'ap logue comme la moins offensive. Enfin, en maints endroits, le poète, quel qu'il soit, laisse le siècle et ses mœurs. la société et ses abus ; il conte, et il s'amuse tout le premier de ses inventions.

Le procès de Renart est parmi les plus agréables •lu recueil et les plus gaies . quoique le dénoùment menace d'être tragique.

Ni ius sommes à la cour du lion (Noble). Il tient un plaid pour juger Renart accusé parle coq ( Chante clair) d'avoir tué une de ses poules. Le plaignant née devant sa majesté lionne, suivi de ses quatre poules les plus chères . et conduisant un char funèbre sur lequel est étendue la poule morte. Pinte, l'une des quatre survivantes, et sœur de la victime, raconte comment Renart vient de l'égorger par trahison. Pinte a d'autres griefs encore. Né" lui a-t-il pas déjà mangé cinq frères et trois sœurs sur quatre qu'elle avait ? Une seule restait, et quelle sœur?

Et vos qui ci aisez en bière,

douce sœur, m'amie chière .

Corn vos estiez tendre et grasse !

La harangue de Pinte a ému le lion. Il en pousse un si profond soupir, qu'il n'y a bête si hardie qui

n'en ait peur. « Coarz (couart ) li lièvres » en est épouvanté au point qu'il « en ot (eut) deux j ors les fièvres. » Renart est condamné à être pendu. On le mène au lieu du supplice. Sur le chemin,

Li singes lia fet la moe (moue).

Grant coup li dore lés (sur) la joe (joue).

Renart regarde arrere soi,

Yoit que i veignent plus de troi.

Li uns le trait (tire), l'auti'e le bote (frappe).

N'est meiTeille se il se dote (défie) ;

Coars li lièvres l'arochcit (lui lançait une pierre),

De loin, que pas ne l'aprochoit.

Il suffit à Renart de branler la tête, pour que le lièvre s'aille blottir dans la haie.

L'iloc (de là) ce dist, esgardera Quel justise l'en en fera.

Tout est à noter et à goûter dans ce petit tableau. Les bêtes y sont peintes par leurs propriétés, et sans que le poète ait besoin de nous en avertir, nous y reconnaissons les renards « à deux mains. »

Le singe faisant des grimaces au condamné, et lui donnant un soufflet ; Coarz li lierres , à qui tout à l'heure 'un soupir du lion donnait la fièvre, s'enhardissant jusqu'à jeter une pierre à Renart ; et les autres « qui viennent plus de trois » le malmenant et le frappant, n'est-ce pas là la haine de la foule contre les vaincus? On pense au Séjan de Juvénal, traîné au croc et livré en spectacle à la foule qui applaudit. « Que fait la tourbe des enfants de Réunis? Ce qu'elle a toujours fait : elle se range

du côté de la fortune, et elle hait la victime*. » Mais le renard de la Chanson n'est pas renard ]>our se laisser pendre aux fourches du lion, au grand plaisir de ses courtisans. Arrivé au lieu du supplice, il prend la voix de Faux-Semblant, et demande à aller en terre sainte expier ses fautes. On le lui accorde, et il n'y va pas.

Quoique bien loin encore de notre langue cla — que, nés satiriques primitifs en sont plus près que les auteurs des grandes compositions chevaleresques. La traduction, nécessaire pour tous, l'est rnuin.pour les premiers que pour les seconds. C'est que. dans les satiriques , il y a plus de mots . qui , sauf l'orthographe, sont déjà français. Les Chanson* de gestes semblent plus l'œuvre de l'Europe du moyen : mes satiriques sont plus l'œuvre de la

Fiance.

Tout ce qui sera la grande poésie française dan- jsies primitives, comme la France d'au-

jourd'hui est dans la France féodale, comme tout l'homme est dans l'enfant. L'excès est d'égaler ce <pii est à ce qui sera. On voudrait que l'érudition se défendit de ces superstitions, et qu'elle réservai pour les fruits les louanges qu'elle donne aux fleur.-. Aussi bien, parmi ces fleurs, combien qui ressemblent à certaines fleurs des arbres fruitiers au printemps, qui sont stériles et ne doivent pas se nouer! Mais quoi ! si l'on ôtait à l'érudit les illusions du

découvreur, ne perdrait-on pas quelque chose de sa sagacité et de sou ardeur aux recherches? L'homme ue trouve uue portion de la vérité qu'il la condition de se persuader qu'il la trouve tout entière. Et moi-même, si je n'étais un peu prévenu contre d'autres admirations littéraires, admirerais-je nos chefs-d'œuvre à leur juste prix?

La France d'aujourd'hui ne tient pas pour les moins nobles parmi ses ancêtres , les auteurs de ces vastes Chansons de gestes où se sont tant complu nos pères. Elle se reconnaît à la vaillance des héros de ces poèmes, à leur respect pour le faible et le vaincu, à leur amour chevaleresque pour la femme. Mais elle ne se fait pas scrupule de sourire au merveilleux des romans de la Table ronde, à ces coups d'épée qui font des brèches clans le granit des Pyrénées, à ce cor dont le son se fait entendre à trente lieues. Elle se souvient aussi que, parmi toutes les choses chantées par nos trouvères, beaucoup n'ont été que des préjugés de l'ignorance ou des abus de la force. La France moderne n'a pas déposé toute rancune contre la société féodale.

Entre les grandes compositions et les poèmes satiriques, les uues écrites par des témoins indifférents ou des peintres complaisants des mœurs du moyen âge, les autres par des témoins malicieux ou des peintres qui se vengent de ce dont ils ont pâti, il y a la différence des choses qui s'en vont aux choses qui viennent, des modes éphémères aux besoins permanents, des abus à leur réforme, du

présent à l'avenir, de L'image mobile et vague d>' la France, partagée en provinces, aux premiers linéaments de la Franc' réunie en corps de nation. Il est tout simple que nous prenions moins d'intérêt, dans ces poésies, aux peintures effacées de ce que nous avons cessé d'être, qu'à l'image vivante de ce (jiie nous sommes.

De ce côté-là aussi est la véritable fécondité. Celle des grandes compositions n'est qu'apparente. Tous les romans semblent sortis du même moule. Les incidents romanesques et les inventions de féerie , qu'on croirait inépuisables , sont presque toujours les mêmes. Les surprises, qu'il semble si aisé de varier, sont toujours attendues. C'est la même aventure, non avec des personnages différent-, mais avec les mêmes personnages sous des noms divers. L'uniformité de ces romans en explique la prodigieuse multiplication.

Nos pères nous donnent, dès ce temps-là. une excellente leçon. L'invention n'est donc pas toute tlans l'imagination, quoique, de toutes nos facultés, l'imagination semble la plus riche et la plus hardie. Mais à voir à quel bon marché on la contentait chez nos pères, on reconnaît bien vite que son domaine est plus borné qu'il ne paraît, parce que c'est surtout par l'imitation qu'elle s'excite et se nourrit: et l'imitation n'est pas féconde. La faculté la plus inventive, c'est la raison ; elle seule sait découvrir, à 1 aide de l'observation, les choses du monde réel, infiniment plus variées que les choses imaginaires, et

la seule source des littératures qui ne s'épuise pas Que, daus des poèmes prolixes et uniformes, h langue poétique soit pauvre , qui s'en étonnerait ' Et cette jmuvreté n'est pas relative seulement à c( qui nous paraît aujourd'hui la richesse d'une langue, mais à ce que pouvait être notre langue de; ce temps-là, à ce qu'elle était dans les genres plu: conformes au génie de notre pays.

Aussi, pour trouver quelque variété et une langue déjà expressive, il faut descendre des merveille: des romans à ces petits poèmes qui, sous le: noms de fabliaux, de sirventes, de tensons, d< jeux-partis, de chansons, ont pour sujet quelqui anecdote graveleuse, quelque particularité de: mœurs contemporaines, la satire des abus, et l'a mour, tel qu'on le faisait alors , sans cette fauss< délicatesse qui lui venait de l'imitation. C'est là c< qui est propre à notre pays, et j'y reconnais la mar que éternelle de ce bon sens qui doit se fortifier e s'étendre, mais qui ne changera pas. Là, l'espri français est dans son naturel ; il ne doit rien ni t l'enthousiasme des croisades, ni aux traditions chevaleresques des Arabes, ni à cette magniloquence d< l'Orient, si antipathique au génie de notre nation Ces petits poèmes sont variés , parce que les sujet: en sont pris à la variété de la vie réelle ; et la langui en est relativement riche , parce qu'elle suffit à exprimer tout ce que pensaient les esprits les plu indépendants et les plus ingénieux de l'époque. De même que, dans la prose, la langue a déjî

une sorte de maturité pour le récit, de même, dans les écrits en vers, la langue suffit à ce tour d'esprit satirique, le faible et aussi le fort de notre nation. Elle y est même plus riche que dans les écrits en prose. Touchant à plus de choses que les récits, elle a des nuances pour les sentiments les plus divers, depuis la colère qui prétend corriger ce qu'elle attaque , jusqu'à cette indifférence aimable, qui ne veut rien corriger et pour qui les abus mêmes sont des maux nécessaires avec lesquels il faut savoir vivre.

Le tour d'esprit satirique, dans les écrits en vers •les douzième et treizième siècles, est comme le cachet du génie national ; l'empreinte ne s'en est pas effacée. C'est donc dans les poèmes mêlés de récit et de satire qu'il faut chercher les premiers traits de l'esprit français et les premières traditions de notre langue poétique. Or, comme le Roman de la Rose est le plus marqué de ces traits, bu qu'ils y ont été vus et goûtés de plus d'esprits, pendant une longue période de temps, il paraît juste de commencer l'histoire de la vraie poésie française au Roman de la Rose.

/.. Roman de la Rost .

Tait de Guillaume de Loriis.

Le Roman de la Rose est l'œuvre de deux mains. Notre Ennius, comme dit Marot, ou notre Homère,

comme disait Lenglet-Dufresnoy, au temps où Lamotte abrégeait Homère, est-ce Guillaume, de la ville de Lorris, eu Gâtinais, auteur de la première partie l, ou Jean, de Meuu-sur-Loire , auteur de la continuation 2? Je crois, sans rien ôter au mérite de Guillaume de Lorris, que Jean de Menu a plus de droits à être notre Ennius, sinon notre Homère. On ne le place pas si haut, pour peu qu'on sache mieux le grec que Lamotte et le vieux français que Lenglet Dufresnoy.

Guillaume de Lorris vivait au temps de saint Louis , vers le milieu du treizième siècle ; il avait à peine vingt ans, selou les érudits , lorsqu'il mourut, aux environs de Tannée 1260, à l'époque même où naissait son continuateur. Jean de Meuu. Jean de Menu était-il docteur en théologie? Était-il moine? Ni son Testament, ni son Codicille, ni son Trésor, qui ne sont, à quelques passages satiriques près . que de longues méditations de théologie, ne contiennent de détails sur sa vie. On sait seulement, par un passage du Testament, que Dieu lui donne de servir les plus grandes gens de la France, et, par une préface au roi Philippe le Bel, qu'il avait traduit du latin un livre de Végèce, les lettres d'Héloïse et d'Abailard, et le livre de la Consolation de Boëce, « que j' ai translatée enfrançois, dit-il au roi, j'açoit qu'entendes (quoique tu entendes) bien latin. »

1 Cette première partie se compose de 4.000 vers ; la seconde en a 18,000 : ce sont des vers de huit syllabes.

- Surnommé Clopinel. probablement parce qu'il boitait.

.Lan de Mi'im vécut jusque vers l'an 1320 : il /■tait contemporain de Dautc.

Le Roman de la Rose se compose de deux poèmes i rès distincts, dont le second a été écrit soixante ans après le premier.

C'est Guillaume de Lorris qui en a fourni le cadre. Il l'avait emprunté aux romans de chevalerie. Le fond de ces romans, ce sont, en général, les aventures de quelque amant en quête de sa dame, que lui disputent mille difficultés et mille ennemis, et qu'il retrouve après beaucoup d'incidents romanesques. Ici, l'objet de la recherche de l'amant est une rose; les aventures sont le récit d'un songe. Le poète ou l'amant rêve qu'il est introduit par dame Oyseuse au château de Déduyt (Plaisir). Il y trouve l'Amour et tout son cortège, Doux-Regard, son écuyer, Richesse, Jolyveté, Courtoisie, Franchise, Jeunesse, etc., etc., qui forment des couples amoureux, et se livrent au plaisir de la danse et de la promenade. Le poète, en se promenant lui-même, arrive devant un carré de roses que protège une haie ; il distingue un bouton, et s'apprête à le cueillir : une flèche que lui décoche l'Amour l'étend par terre, tout pâmé et baigné de sueur. Il se reconnaît vaincu, et prête serment d'allégeance à l'Amour, auquel il laisse son cœur en gage. L'Amour enferme ce cœur sous clef, et enseigne au poète ses commandements : c'est tout uu traité de l'art d'aimer.

Le poète, à peine seul, veut retourner au bouton. Il est accompagné de Bel-Accueil. Dangier. armé

d'un lu ton d'épines, Honte, Peur, Malebouclie, l'empêcHent d'y arriver. Eaison lui conseille de renoncer à sa poursuite. Il s'emporte contre elle, et, à l'aide de Pitié et de Franchise, il parvient à fléchir Dangier; Vénus lui permet d'approcher ses lèvres du bouton. Mais Malebouclie l'a dénoncé à Jalousie. Celle-ci fait bâtir un château fort, et y enferme Bel-Accueil dans une tour dont une vieille a les clefs : Honte , Peur, Malebouclie et Dangier gardent les quatre portes principales.

Que peut le poète sans le secours de Bel- Accueil? Resté seul, il se lamente, il gémit sur le prix dont il a payé les premières faveurs de l'amour.

Là finit la part de Guillaume de Lorris. Dans un dénoûment découvert depuis peu d'années ' , il possède la rose, et Beauté lui promet que, s'il a le cœur bon et entier, sa possession ne sera pas troublée.

Ce poème est, en plusieurs endroits, inspiré et, en quelques-uns, traduit de Y Art d'aimer d'Ovide. Les imitations y sont piquantes, par le contraste de la langue raffinée du modèle et de la langue encore informe de l'imitateur. Dans les prescriptions de l'amour, tes dents cure traduit le careant rubigine dentés d'Ovide, et

S'en tes ongles a point de noir, Ne l'y laisse pas remanoir,

n'est que la paraphrase de

.... Sint sine sordibus ungues.

I Postérieurement à l'édition du Roman de la Rose, donnée par le savant M. Méon.

La pensée de cette première partie paraît assez claire. La rose est évidemment lu femme aimée ; les personnages allégoriques qui en favorisent ou en contrarient la conquête, représentent, avec les divers incidents de l'amour, les passions que met enjeu la passion principale. Il n'est pas difficile de les reconnaître sous ce froid travestissement. Dame I lyseuse, c'est la paresse qui mène bien vite les gens au château de Déduyt. Tous ces couples qui forment le cortège de l'Amour, personnifient les qualités séduisantes de la jeunesse, qui est la saison d'aimer. Qui peut réussir en amour sans le secours de Bel- Accueil? Qui peut s'y aventurer sans rencontrer Dangier, Honte, Peur et Malebouche ou Médisance ? Quel amant ne s'est pas emporté contre Raison? Auprès de quelle dame ne réussissent pas Pitié et Franchise? Quel amour défendu n'est exposé à quelque malheur, comme le château fort de Jalousie et la vieille qui tient sous ses clefs Bel- Accueil ?

Le poème de Guillaume de Lorris est donc tout simplement — et il fallait en croire le poète sur parole — une sorte d'Art d'aimer. Si plusieurs érudits y ont vu autre chose, c'est que la pensée du poète n'est pas toujours claire, et qu'il ne faut pas peu de travail pour la pénétrer. Marot voit dans la rose soir « l'état de sapience, » soit « l'état de grâce, » soit « le souverain bien infini, » soit enfin « la glorieuse vie de Marie elle-même. » A-t-il voulu, en bon frère en poésie, protéger par cette

dévote interprétation, l'œuvre Je ses devanciers contre les susceptibilités croissantes du clergé et du parlement? La précaution, en tons cas, n'était bonne que pour la part de Jean de Meun.

La part de Guillaume de Lorris est inoffensivc. Les censeurs de la Sorbonne auraient eu peine à y trouver un seul trait qui blesse les mœurs ; tout au plus y noterait-on quelques détails grossiers, dont la faute est moins au poète qu'à son temps. Le poète n'est responsable que des détails licencieux, qui sont toujours volontaires, en quelque temps qu'on écrive. Pour ce qui regarde l'Église, deux ou trois traits seulement de satire timide et détournée sont dirigés contre les moines, ces plastrons, pendant près de cinq siècles, de tout ce qui tenait une plume en France, prosateur ou poète. Il n'y a d'un peu hardi que ce portrait de Papelardie , l'une des figures peintes sur Je* murailles du château de Déduyt.

En sa main ung soutier tenoit, Et sachiez que moult se penoit De faire à Dieu prières saintes, Et d'appeler et sains et saintes.

Car icel gent si font lor vis Amegrir, ce dit l'Evangile, Por avoir loz parmi la ville, Et por un poi de gloire vaine Qui leur toklra Dieu et son raine.

En traçant celui de l'Envie, l'aimable poète a dû

froncer le sourcil :

Lors vi «m'Envie en la painture Avoit trop lede esgardeure.

Ele oeregardast noient, Fors de travers en borgnoiant.

Ele avoit un g mauves usage Qu'ele ne pooit ou visage

■ irdet riens de plain en plaing; Ains clooit ung œl par desdaing Qu'ele fondoit d'ire et ardoit Quant aucuns qu'ele regardoit

rtoit ou preus, ou biaus, ou gens.

Ou amés, ou loés de gens ' .

Ou goûtera cette image poétique du Temps :

Li Tens qui s'en va nuit et jor

3 repos prendre et sans sejor Et qui de nous se part et emble léement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste adèe en ung point Et il ne s'i arreste point, Ains ne fine de trespa - - Que nus ne puet néis penser Quex tens ce est qui est presens.

Li Tens qui ne puet sejorner, Ains vait tous jota sans retorner, Cum l'iaue qui s'avale toute.

NM1 n'en retorne arrière troute2-

Dans ces vers ingénieux, la délicatesse est de id prix, surtout pour l'époque. Cette délicatesse Bera plus tard la grâce.

Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par la naïveté d'une langue naissante. La grâce d'un bon nombre de traits n'est que dans le bégayement de cette langue, et c'est une illusion de croire qu'une

pensée est aussi près de l'unie que le mot qui l'exprime est près de sou origine. J'en dirai autant decertaines choses que le temps reculé où elles furent écrites ne doit pas protéger contre la critique ; de certains vieux défauts à côté de quelques beautés poétiques ; d'une portion de poésie parasite, qui, au berceau de notre littérature, dispute le terrain à la poésie du sujet ; de descriptions qui dispensent le poète d'imaginer, et de quantité de mots qui ne sont que pour la rime.

Part de Jean de Meun.

Guillaume de Lorris était un trouvère du temps de saint Louis, d'un esprit délicat et doux, quelque peu clerc, plus versé dans la poésie des cours d'amour que dans le latin, et disciple des troubadours provençaux. Jean de Me un est un grand clerc, libre penseur et libre diseur, qui laisse bien loin derrière lui la poésie provençale, et entre pleinement dans les voies de l'esprit français. Le poème de son devancier qu'il continua, soit à la prière de Philippe le Bel, soit parce que l'usage d'alors l'y autorisait, n'est pour lui qu'un titre populaire, sous lequel il étale son savoir encyclopédique. Dès les premières pages, voilà des développements de morale imités des anciens, des dissertations sur l'amour, l'amitié. la jeunesse et la vieillesse, relevées d'allusions hardies aux mœurs et aux abus de l'époque ; voilà des épisodes, en langue burlesque, de l'histoire sacrée

DE LA LITTÉRATURE FEANÇAIï 177

et profane, qui viennent comme exemples à l'appui des raisons morales. La mort de Virginie, frappée par son père, et celle d'Appius, le juge prévaricateur, vont servir de preuves de l'iniquité des jugements ; Agrippine, Néron, Crésus, Hécube, les uns par leur tin lamentable, les autres par leurs malheurs, déposeront contre les caprices de la fortune. Pénélope et Lucrèce sont citées, sinon comme les seuls, du moins comme de très rares exemples de la tidélité conjugale. Hercule et Déjanire, Samson et Dalila, témoignent de la perfidie des femmes. Les noms des philosophes et des poètes anciens lient de leur orthographe gothique cette bizarre épopée. Apre- Socrate, Heraclite, Diogène, paraissent Juvénal. Horace,-

Qui tant ot (eut) de son? e: de grâce ;

vers à noter pour la justesse de l'éloge, à une époque où Lucain était plus goûté que Virgile, et Sénèque que Cicéron.

Les personnages de Guillaume de Lorris ont changé de physionomie dans Jean de Meun. Je ne reconnais plus ces enfants un peu indécis d'une imagination chaste et gracieuse : ce sont des personnages rassis et sans illusions, sortis d'un cerveau satirique. Les noms restent les mêmes, mais les caractères sont différents. Le seul air de famille qui leur soit demeuré, c'est qu'ils semblent être les mêmes personnages se moquant, dans leur âge mûr, de ce qu'ils ont cru dans leur jeune-- .

La Raison, que Lorris avait logée au sommet d'une haute tour, et qui parlait avec tant de sens à l'Amant, n'est ni moins sensée, ni de moins bon conseil dans Jean de Meun ; mais elle y moralise avec tant de liberté et s'y permet des mots si crus, qu'en un endroit elle se fait traiter, par l'Amant, de folle ribaude. L'Ami, si doux et si modeste dans Lorris, est devenu, dans la tête de son second père, un philosophe de la secte de Diogène. L'Amant luimême a pris de l'humeur, et il s'en faut qu'il aime chastement.

Aux personnages de son devancier, Jean de Meun en ajoute de son invention. Voici Dame Nature et son chapelain Genius, l'anneau pastoral au doigt et la mitre en tête. C'est par leur bouche que Jean do Meun débite tout ce qu'il sait de jDhysique, d'alchimie, d'histoire naturelle. Dans une scène où Nature se confesse à son chapelain, elle explique à sa manière la création du monde, la formation, le cours et l'harmonie des planètes, le préjugé qui rejette sur les constellations les fautes des hommes, la prédestination conciliée avec la liberté humaine, le tonnerre et les éclairs, les verres ardents, le télescope, les songes, les comètes. Elle y mêle des digressions contre les princes. Les nobles n'y sont pas épargnés,

Dont le corps ne vault une pomme Outre (plus que) le corps d'un charraier, Ou d'un clerc ou d'un escuyer;

ni les femmes, dont le poète boiteux avait eu peutêtre à se plaindre.

Ces figures allégoriques, bien qu'animées de la passion à la fois encyclopédique et satirique de Jean de Menu, sont froides, parce qu'elles ne cachent pas assez le poète. Il n'en est pas de même de deux personnages vraiment humains, vivants, qui n'ont d'allégorique que leurs noms. Ils sont venus, ils se sont glissés parmi les barons qui, sous la bannière du dieu d'Amour, vont mettre le siège devant le château de Jalousie '. C'est Fam ^Semblant et Contrainte-Abstena nce sa mie.

Le dieu d'Amour, surpris de trouver ces deux inconnus dans les rangs de son armée, escortés de Simplesse et de Franchise, veut tout d'abord les en chasser; leurs répondants intercèdent pour eux, et le dieu consent à recevoir les services de Faux- Semblant. Quoi de plus piquant que de donner à Faux-Semblant, pour intercesseurs, Simplesse et Franchise? Xe sont-ce pas les plus honnêtes gens qui font les affaires des faux dévots? Je reconnais Tartufe se couvrant de la simplesse d'Orgon.

Faux-Semblant est fait roi des ribauds. Comme il est d'honnêteté douteuse, le dieu d'Amour, qui veut savoir sur qui compter, lui demande où il habite. i J'ai maisons diverses, dit Faux-Semblant ; mais. ajoute-t-il, je n'ose m'ouvrir, à cause des moines mes confrères. » Le dieu insiste : « Eh bien! dit

1 Jean de Meun a repris à son devancier l'histoire de l'Amant emprisonné dans une tour, au pied de laquelle se lamente Bel- Accueil. C'est pour le délivrer que le dieu d'Amour a ressemblé ses bar

Faux-Seniblant, j "habite le monde et le cloître, mais plus le cloître que le monde, parce que j'y suis mieux caché :

Eeligieus sunt moult couvers ; Li seculer sunt plus ouvers.

Faux-Semblant vit avec les orgueilleux, les fourbes, les gens d'intrigue,

Qui mondaines honors convoitent

Et les plus giands besoignes exploitent,

Et vont traçant (cherchant) les grans pitan

Et porchacent les acointances

Des poissans hommes, et les sivent,

Et se font povre, et si se vivent

Des bons morciaus délicieus,

Et boivent les vins précieus ;

Et la povreté vont preschant,

Et les grans richesces peschant.

Malheur à qui voudrait faire obstacle à Faux-Semblant î II sait trahir et frapper à mort, sans qu'on puisse voir la main d'où partent les coups ,

.... tant est fort la decevance Que trop est grief (difficile) l'aparcevance '. i

Trait de vérité profonde. Je vois encore Orgon ne pouvant se résoudre à trouver Tartufe criminel, et ne sortant de dessous la table qu'à la dernière extrémité : tant est difficile Taparcevance, quand la decevance a été si forte ! L'attrait des âmes simples vers le faux dévot, c'est l'attrait des moutons vers

1 Edition ^léon, vers 11074.

le loup habillé en pasteur. S'il fuyait, ils courraient après lui.

Faux-Semblant a le pouvoir de lier et de délier ; il confesse et absout qui bon lui semble, en dépit du clergé séculier, qui le redoute. Que si quelque pénitent est réclamé parle prêtre de sa paroisse, et admonesté de venir à son confessionnal, il lui suffit de s'en plaindre

A son bon confesseur nouvel, Qui n'a pas non frère Lovel.

Mes frère Leus qui tout déveure.

Ce frère Loup a des bulles à Rome; son sénéchal est Chevance, et son frère germain Intrigue. « Du reste, ajoute Faux- Semblant, ce ne sont pas les pénitents pauvres que je dispute aux prélats. A moi les brebis grasses, à eux les brebis maigres; s'ils ne sont pas contents de leur lot, gare qu'ils ne perdent mitres et crosses ! »

Comment ! dit le dieu d'Amour, que ces aveux scandalisent, en uses-tu si déloyalement?

Car. si cum tes habits nous conte.

Tu semblés estre un saint hennîtes.

FAUX-SEMBLANT

voira (vrai), mes ge sui ypocrites.

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