‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 24 sur 62 · LE DIEU D'AMOUR · texte numérisé non relu

LE DIEU D'AMOUR

Tu vas préeschant povreté.

FAUX-SEMBLANT

Voir, mes riche sui a planté :

Mes combien que povre me faingne,

J'ameroie miex l'acointance

Cent mile tans (fois) du Roi de France,

Que d'ung povre, par nostre Dame !....

Tout éust-il ausine bonne ame

Quand ge voi tout nus ces truans

Trembler sor ces femiers puans

De froit, de fain, crier et braire,

2se m'entremet de lor affaire.

S'ils sunt à l'ostel-Diex porté,

Jà n'ièrent par moi conforte

Que d'une aumosne toute seule

Xe me paistroient-il la geule,

Qu'ils n'ont pas vaillant une sèche :

Que donra qui son coutaus lèche ' ?

Je perdrais des paroles à faire remarquer la vigueur de cette peinture. Tartufe, au cinquième acte, de Tartufe n'est pas plus dur que Faux-Semblant . et sa magnifique langue n'est pas plus forte ni plus précise que l'énergique bégayement de son aïeul.

Mais à qui donc Faux- Semblant offre-t-il le secours de son ministère ? Eh ! au riche usurier. Et si l'on lui en demande la raison :' « C'est, répond-il, que « le riche, qui pèche plus que le pauvre, a bien plus « besoin de mon assistance au dernier moment. >>

Ici Jean de Meun se sert de Faux- Semblant luimême, qui n'est que le type de l'ordre des moines mendiants, pour attaquer cet ordre, dont la que-

1 Édition Méon. vers 11421 et suivants.

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relie avec l'Université agita le règne de saint Louis. Jean de Menu tenait pour l'Université; c'était la cause des libres penseurs. Il imagine un trait comique ; il fait donner raison à l'Université par un moine mendiant. C'est Faux-Semblant lui-même qui se déclare le champion de Guillaume de Saint- Amour, dont il rime longuement le plaidoyer contre les mendiants '.

« Quel était, demande le dieu d'Amour, le grief de Guillaume?

— Il voulait, dit Faux- Semblant, que je travaillasse. Moi, travailler!

J'aim miex devant les gens orer Et affubler ma renardie Du mantel de papelardie.

D'ailleurs, qui travaille dans ce monde, si ce n'est ù voler? Que font baillis, prévôts, bedeaux, maires. que voler? Moi, je trompe trompés et trompeurs. et vole volés et voleurs.

— Me serviras-tu à mon gré ? demande le dieu d'Amour.

— Votre père ni votre aïeul n'auront eu de sergent plus loyal.

— Comment! la loyauté est contre ta nature.

— Fiez-vous à moi. Il n'est gages, lettres ni témoins, qui vous assureraient de ma fidélité. ï Dernier trait de cette vigoureuse ébauche du faux

* Guillaume de Saint- Amour, docteur de Sorbonne et chanoine de Beauvais . auteur des Périls des derniers temps , livre hardi qui fut condamné par le pape.

dévot, aussi vieux que les religions, aussi indestructible qu'elles.

Le dieu ordonne l'attaque du château. Faux- Semblant et Contrainte-Abstenance, s'arme, s'apprêtent à combattre avec les armes qui leur sont propres. Celle-ci s'affuble d'une robe de camelot, couvre sa tête d'un large chapeau de nonne, sans oublier son psautier ni ses patenôtres. Faux-Semblant, habillé en frère mendiant, suspend une Bible à son cou, et s'appuie, en guise de bâton, sur une potence. Dans sa manche est caché un rasoir d'un acier tranchant. Ainsi accoutrés, nos pè- Lerins vont trouver Malebouche , un des gardiens du château. Celui-ci les reçoit bien : touché par un sermon de Faux-Semblant, il se met à genoux pour se confesser; mais, tandis qu'il baisse la tête avec contrition , Faux-Semblant le saisit à la gorge , l'étrangle, et, de son rasoir, lui coupe la langue. Tel soldat, tel exploit.

Dans son Testament, Jean de Meun continue à poursuivre Faux- Semblant ; mais, cette fois, c'est sous son vrai nom de moine mendiant qu'il le marque de sa sanglante satire. Du reste , pour n'avoir rien â démêler avec les hommes sincères, ni surtout avec les indifférents, qui, pour vivre bien avec les faux dévots . feraient brûler les libres penseurs, il fallut que Jean de Meun protestât

Qu'oncques ne fut s'intention De parler contre homme vivant, Sainte relicrion suivant.

Ainsi fit Molière, quatre siècles plus tard, par la bouche de Cléante, pour faire passer Tartufi . fils du Faux-Semblant de Jean de Meun, comme Faux-Semblant est fils de la Papelardie de Guillaume de Lorris.

• - trois expressions du même caractère marquent nettement trois époques de la même poésie. Au commencement, c'est un simple portrait. La poésie naissante ne peut s'élever plus haut. Plus vieille de soixante ans. elle fait de ce portrait un personnage vivant : mais ce personnage mal appris se confesse et se dénonce. Quatre siècles plus tard, le faux dévot de Molière se déguise si bien, qu'on le confond avec le vrai dévot. Soixante ans pouvaient suffire pour faire de Papelardie Faux-Semblant ; mais il ne fallait pas moins de quatre siècles pour que Faux-Semblant devînt Tartufe '.

§ VI

DES < T.ITIQUES dont le RomaM 'le In Rose FUT l'objet AU QUATORZIÈME ET AU QUINZIÈME SIÈCLE.

Le Roman de la Rose eut le sort de tons les livres qui font faire aux esprits un pas en avant : il fut vivement attaqué. Les poètes, soit envie, soit courtoisie envers les dames, si maltraitées par Jean de

l La conclu-ion du roman est très peu chaste. Guillaume de Lorris n" avait rêvé que la conquête d'une rose, symbole de l'amour chevaleresque des troubadours. Jean de Meun a flétri la rose en la cueillant.

Menu; les prédicateurs, ceux-là surtout qui se voyaient trahis par Faux- Semblant, lancèrent contre ce poème, les uns, des défis chevaleresques, les autres, des anatlièmes. L'adversaire le plus considérable et le moins suspect du Roman de la Rose fut le chancelier Gerson. Jl prêcha en chaire contre l'auteur, et écrivit un traité allégorique con- • re le poème , alors dans toutes les mains.

Dans ce traité, le grave chancelier a aussi un songe : il lui a semblé qu'il s'envolait jusqu' au sénat de la chrétienté. Les principaux membres de ce sénat sont : la Justice canonique, la Miséricorde, la Vérité, le Courage, la Charité, la Tempérance, et d'autres que j'omets. L'assemblée est présidée par la Pénétration et la Raison. Les secrétaires sont la Science et la Prudence ; le procureur général est l'Éloquence théologïque, « aux discours doux « et modérés, » dit Jean Gerson, qui avait lui-même le secret de ces discours-là. La Conscience remplit le rôle de greffier: elle est chargée d'exposer les causes, a Après avoir contemplé ce spectacle avec « admiration, dit le chancelier, je vis la Conscience «' se lever et demander la parole. Elle tenait en € main copie d'une plainte intentée contre Jean de « Meun par la Chasteté. »

La Conscience donne lecture de cette plainte, où la Chasteté énumère, sous sept chefs principaux, les outrages qu'elle a reçus d'un « certain étourdi » qui prend le nom d'Amant.

En l'absence du coupable, qui ne peut être in-

terrogé, le président demande s'il se trouve dans L'assemblée quelque avocat d'office, qui veuille prendre sa défense.

Une foule immense se lève en tumulte, jeunes, vieux, gens des deux sexes et de toutes conditions, les uns pour excuser le coupable, les autres pour renchérir sur l'acte d'accusation. Les premiers demandent grâce pour sa jeunesse , pour son érudition, « telle, disent-ils, qu'il n'est personne qui <( puisse lui être comparé dans la langue francise. » Quelques-uns allèguent qu'on se trompe sur ses intentions ; que, sous cette prétendue licence de langage, se cache un profond esprit de pénitence ; d'autres l'approuvent énergiquement d'avoir dit la vérité à tout le monde, nobles, gens d'Église, peuple.

Après la défense, vient le réquisitoire. Sur l'invitation de la Conscience, l'Eloquence théologique réfute les excuses et les apologies. Elle prend ensuite ses conclusions, a Hors d'ici, s'écrie-t-elle, un <c tel livre î Que la lecture en soit interdite à jamais, <x spécialement dans les endroits où le poète met <( en scène des personnes infâmes, comme cette « vieille damnée, à qui l'on devrait infliger le sup- « plice du pilori... »

<c L'Eloquence, » ajoute Gerson, qui reprend son récit, « venait d'achever son discours, quand je sentis a mon cœur retourner à son ancien état; m'étant « levé, je passai dans ma bibliothèque. s (1402, 11 mai.)

Quelques années après, Christine de Pisan attaqua le Roman de la Rose par des raisons plus mondaines et plus littéraires. Il lui appartenait comme femme, de prendre la défense de son sexe, et, comme poète, de rappeler le but moral de la poésie. Dans son curieux Livres des faits et bonnes meurs du bon roy Charles, elle en avait donné une belle définition : « Celle-là est poésie, disait-elle, dont « la fin est vérité, et le procez (moyen) doctrine ce revestue en paroles d'ornements délitables, et « par propres couleurs. » Une femme qui avait, au commencement du quinzième siècle une si noble et si juste idée de la poésie , était compétente pour critiquer le Roman de la Rose. Christine, d'ailleurs, rendit hommage au talent de Jean de Meun, bien parlant, disait-elle, et moult grand clerc soubtil.

Ses critiques furent réfutées par des conseillers et des secrétaires du roi. L'admiration pour Jean de Menu était presque une religion d'Etat. On le qualifiait de « très excellent et irrépréhensible doc- « teur en sainte divine Ecriture, haut philosophe, « et en tous les sept arts libéraux clerc très pro- « fond. y> Or, à cette époque, il s'était écoulé près d'un siècle, depuis la publication du Roman de la Rose. L'admiration n'était donc pas un engouement passager ; elle avait résisté à tous les changements du goût. Jean de Meun n'était pas moins populaire en Angleterre et en Italie qu'en France. Chaucer traduisait en anglais le Roman de la Rose pour la cour anglo-française d'Edouard III. Jus-

qu'au commencement du seizième siècle, cette grande réputation ne s'affaiblit point, et le nombre ne diminua ni de ses admirateurs, ni de ses critiques. Enfin, il arriva au Roman de la Rose ce qui arrive à tous les ouvrages fortement empreints d'originalité : on l'imita par les seuls côtés où ils sont imitables, par ses défauts, si ce mot est applicable à une poésie unissante.

Gerson le calquait pour l'attaquer, et en subissait l'influence littéraire au moment même où il voulait en détruire l'influence morale. Christine de Pisan, qui, dans ses Epistres du desbat sur le Roman de la Rose, qualifie ce livre cl' 'Exhortation de très abominables mœurs, lui empruntait pour le poème du Chemin de longue étude, l'inévitable songe, les allégories, la forme encyclopédique. Pendant deux cents ans, sauf de très rares exemples d'indépendance, l'imagination des poètes s'en tint à ce merveilleux, aujourd'hui si grotesque, et n'osa pas détrôner les dieux de cet Olympe allégorique. Le Roman de la Rose fut donc plus qu'un poème : ce fut l'esprit même de deux siècles.

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