‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 32 sur 62 · HIST. DE LA L1TTF.R — T. I · texte numérisé non relu

HIST. DE LA L1TTF.R — T. I

du dauphin j3ar des récits imités de Boccace ou du Pogge. Un auteur ou un rédacteur inconnu les a recueillis sous le titre des Cent nouvelles nouvelles du roi Louis XL Les sujets en sont tantôt empruntés aux deux auteurs italiens, et particulièrement à Boccace, auquel nous ne faisions que reprendre notre bien, tantôt fournis par des anecdotes de mœurs contemporaines. Le tour en est vif, les détails piquants, la langue claire et facile ; c'est toujours ce don du récit, qui, dans les lettres, est tout le génie de nos pères. Mais il manque à ce recueil ce qui fait la grâce et l'excuse des récits où l'on touche au licencieux, je veux dire la décence qui les voile et qui permet de s'en amuser sans embarras. Quant à la force de l'expression, rien ne s'y trouve qui n'ait été poussé plus loin par les deux meilleurs écrivains du même temps, Comines et Villon.

La décence sans pruderie est, au contraire, le trait original et le charme de Vlleptaméron. Quelques seigneurs, venus aux Pyrénées pour y prendre les eaux , y sont retenus par le débordement du gave béarnais. Ils se réfugient au monastère de Notre- Dame de Servance , « persuadés , dit Marguerite, — qui ne laisse pas échapper l'occasion d'une épigramme contre les moines, — que s'il y a moyen ie se sauver d'un danger, les moines doivent le trouver. » Pour prendre patience, en attendant que les chemins soient redevenus libres, on convient de s'assembler toutes les après-midi dans un pré du couvent , sous le feuillage d'un ormeau , à l'abri du

soleil de septembre, et de raconter à tour de rôle quelque historiette de galanterie. Chaque personnage paye son tribut. Les récits sont suivis d'entretiens auxquels toute la compagnie prend part. Les nue approuvent la conduite du héros ou de l'héroïne de l'historiette; les autres la blâment. Il y a des opinions tranchées; il y en a d'intermédiaires, qui hésitent entre le blâme et l'éloge, et qui atténuent toutes choses. Une veuve d'expérience , dame Oysille, est l'âme de la réunion. Elle règle l'ordre des récits , elle discute les points délicats , elle décide les difficultés d'amour et de morale ; sa gravité, sa réputation de vertu, donnent beaucoup de poids à ses avis.

De là quantité d'idées délicates, d'observations fines, exprimées avec grâce, et bon nombre de créations heureuses dans la langue du cœur et de la politesse. On sent que l'esprit de société, le goût défi plaisirs de l'intelligence, ont pénétré dans les hautes classes en France, qu'on y réfléchit plus, qu'on se regarde et qu'on prend plaisir à se voir. La langue , jusque-là un peu monotone et lourde , se mouvant tout d'une pièce , comme un chevalier sous son armure , se dégage , s'articule , devient libre et variée, comme une conversation entre personnes d'humeurs très diverses , qui toutes se ressemblent par le don d'exprimer leurs pensées avec esprit

Tour Le fond des récits . comme pour l'arrangement, Marguerite cherche visiblement à ressembler

à Boccace. Elle y réussit en plus d'un endroit , et cette ressemblance avec un des écrivains classiques de l'Italie n'est pas un médiocre mérite. Je préfère pourtant ce que Marguerite ne doit qu'à elle-même , et qui est une grâce de l'esprit français. C'est ce fond de philosophie douce dans une personne de grand sens , qui ne s'émeut des choses qu'avec discrétion , et selon ce qu'elles valent. Marguerite , dit ion premier éditeur, Claude Gruget, se joue sur les actes de la vie humaine. C'est caractériser avec jusfcesse cet aimable génie.

Boccace est plus sérieux, et paraît croire ce qu'il raconte. Marguerite ne veut ni se tromper, ni tromper son lecteur ; ses impressions ne sont jamais plus fortes que sa raison. La moralité des aventures , le jugement qu'il en faut porter, sont indiqués par le ton même dont Marguerite les raconte : on sait ce qu'il en faut penser, avant même que les interlocuteurs en aient donné le sentiment, et que dame Oysille ait prononcé. Quand notre aimable veuve ne prêche pas, ce qui est son faible, et qu'elle se contente de tirer du récit quelque leçon de conduite mondaine , rien de plus neuf dans les lettres françaises que ces premières applications de la morale universelle au jugement des caractères et des actions. Rien de si délicat, de si nuancé, n'avait été écrit sur la fragilité de notre vertu, sur les illusions de nos passions, sur l'ardeur inconsidérée de la jeunesse, sur l'imprudence des parents, sur les effets des bons et des mauvais sentiments.

I les tours si vifs et si heureux, cette élégance peu ornée, parce que l'ornement gâterait le sens, ces proverbes populaires semés dans l'entretien, sont Les vraies traditions de la comédie et de tous les ouvra ees, de formes diverses, dont la vie sociale est la matière. Par là surtout Marguerite a mérité la louange que lui donne Claude Gruget, « d'avoir passé Boccace en beaulx discours qu'elle a faits sur chacun de ses contes. »

On avait eu des raisons de craindre, d'après les usages de cette époque, que le premier éditeur de Y Heptaméron n'y eût fait de grands changements. Les retouches étaient alors regardées comme des actes de piété envers la mémoire des auteurs. La publication des lettres de Marguerite nous a ôté cette crainte ; le style des contes est de la même main que la correspondance *. Les lettres de Marguerite, presque toutes écrites à son frère, quoique d'un style moins vif que ses contes , respirent cette douceur, cette adresse, cette insinuation qui rendent si persuasifs les discours de dame Oysille. C'est la même langue, abondante, facile, sans expressions fortes, sans hardiesses, sauf dans quelques passages sur Dieu, où Marguerite, tantôt par la foi, tantôt par le sentiment, s'élève à ces pensées qui ne se rendent que par des expressions créées. Le plus ordinairement Marguerite n'a que le talent

i Voir l'édition donnée . par F. Génin dans la collection de la Secuti: de rhistoiie de France.

d'un esprit bien doué, préparé par beaucoup de culture, mais auquel le génie a manqué. Il faut me faire violence pour refuser à l'aimable princesse ce don supérieur ; mais , pour mériter le titre d'écrivain de génie , c'est trop peu de n'avoir eu que tout l'esprit et toute la politesse de son temps. L'écrivain de génie est supérieur à son temps et à tous les temps , et le titre n'en appartient qu'à celui qui ajoute en quelque manière aux facultés de sa nation. La Renaissance avait formé cet esprit charmant , sans le rendre pédantesque. Sa condition même y avait servi. L'habitude des grandes affaires, auxquelles elle ne se mêla d'ailleurs qu'avec la réserve d'une femme soumise à son mari , ou d'une sœur qui aima dans François Ier le roi, le frère et l'homme, la préserva des superstitions du savoir et de l'imitation serv ile de l'antiquité. La Réforme, qui la trouva et la laissa catholique, lui inspira la tolérance, née de l'esprit d'examen, et perfectionna ses sentiments religieux , au prix d'un peu de jargon théologique dans ses écrits. Elle lui suggéra l'idée de certains contes qui ne sont pas les moins piquants de Y Hep taméron, où elle poursuit de traits perçants la débauche des moines , leur orgueil , leurs vices , sans oublier leurs faux miracles. Dame Oysille , après un récit où figurent deux cordeliers libertins, s'écrie : « Mon Dieu, ne serons-nous jamais hors de ces contes de moines l? » Ce qui n'empêche pas les

i Nouvelle X, livre vin.

coûtes de moines de revenir, et de revenir plus souvent qu'à leur tour, surtout si les moines appartiennent à l'ordre des Cordeliers. C'est là une de ces grâces où l'esprit français se reconnaît, mais <jii"il ne définit pas.

\iHeptaméron est le premier ouvrage en prose qui se lise sans vocabulaire. Les tours et les expressions durables y sont déjà le cours même du style -, les choses surannées, l'exception. Après trois siècles, notre langue n'a pas d'autres mots pour les mêmes pensées, et nous entendons l'agréable auteur comme l'entendaient ses contemporains. A Y Heptamcron commence l'histoire de la prose littéraire.

§ IV

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