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CHAPITRE DEUXIEME

§ I. Rabelais. — Histoire de Gargantua et de Pantagruel. — § II. Part de la Réforme et de la Renaissance dans l'ouvrage de Rabelais, et part de création. — § III. Des progrès qne Rabelais a fait faire à la langue littéraire. — § IV. Quel rang doit occuper Rabelais parmi les hommes de génie de notre pays.

kabelais. — Histoire de Gargantua et de Pantagruel.

An commencement du seizième siècle, deux jeunes moines d'un couvent du bas Poitou étudiaient avec ardeur les langues anciennes, surtout le grec, la langue défendue en ce temps-là, et qui n'en était que plus cultivée. Ces études, et le soupçon d'hérésie qui s'y attachait, les dénoncèrent au chapitre du couvent. Une visite fut faite dans leur cellule , et les livres grecs furent confisqués.

De ces deux moines, l'un, Pierre Amy, n'a pas laissé de nom dans les lettres. C'était un de ces bons esprits, en très grand nombre , qui furent comme les ouvriers chargés des tâches secondaires dans le grand travail de la Renaissance. Il correspondait en grec avec le savant Budé, l'ami d'Érasme, le protecteur des lettrés auprès des rois Louis XII et François Ier, un des hommes qui ont le plus servi les lettres, sans laisser aucun écrit durable.

Le second était François Rabelais, né à Chinon ,

en Touraine. Après une première éducation l qui consistait, si on l'en croit, « à boire, manger et dormir, à manger, dormir et boire, à dormir, boire et manger, comme les petits enfans du pays, » il était entré au couvent des Cordeliers de Fontenayle-Comte, qui appartenait à Tordre des moines mendiants. C'est là que, tout en prenant les divers degrés de la prêtrise ,il réparait, par de fortes études, le temps perdu dans sa jeunesse, faisant avec fureur du grec, malgré la prévention menaçante du clergé d'alors contre ce qu'il appelait l'hellénisme.

Le frère mineur Eabelais partageait avec Pierre Amy l'honneur de correspondre avec Budé, qui dans une de ses lettres 2 le qualifie de gentil et ingênieux. Écrivant à Rabelais lui-même, Budé le loue de son habileté dans les langues grecque et latine , et lui demande pardon d'imiter le ton enjoué dans lequel Eabelais lui a écrit. Cet enjouement est un trait du caractère de Eabelais ; il ne lui avait guère moins fait d'amis, dès ce temps-là, que sa précoce réputation de savoir et une mémoire immense, capable de recevoir et de garder tout ce que pouvait apprendre homme vivant.

Il faut renoncer à égayer une étude sur Rabelais par les anecdotes burlesques auxquelles a donné

' D'abord au village de Seully, dans une abbaye, puis en un couvent prés d'Angers, ou, suivant une autre opinion, à l'université de cette ville.

2 Elle est adressée à Pierre Amy, au sujet des vexations dont tous les deux avaient eu à souffrir.

naissance la disgrâce des deux novices. Il n'est ni vrai, ni vraisemblable, que Rabelais ait été puni pour avoir, selon les uns, mêlé au vin des moines des substances aphrodisiaques ; prêché, selon les autres, le libertinage dans une fête de village où il s'était enivré ; pour s'être mis, selon d'autres, à la place d'une statue de saint François, et avoir fait, du fond de sa niche , ce que fit Gargantua du haut des tours de Notre-Dame. Si je rappelle ces anecdotes, c'est qu'elles font partie d'une sorte de légende de Rabelais , et qu'elles expliquent l'effet que produisit sur les imaginations contemporaines la partie de bouffonnerie, dans l'œuvre du « bouffon de génie l. »

La confiscation de leurs livres ne fut pas la seule peine infligée à Rabelais et à son ami. Ils furent mis au secret. La fuite seule les sauva de quelque chose de pis. Budé, dans ses lettres, les présente comme malades de tourment et d'inquiétude, et parle de ce qu'ils ont eu à endurer de mauvais traitements pour l'amour du grec 2.

L'intervention de gens en crédit, de Budé sans doute , qui était écouté du roi, fit cesser cette persécution, et rendit Rabelais à la liberté et à ses livres. On songea dès lors à le mettre à l'abri de la rancune des moines. Un induit du pape Clément VII lui permit de passer dans l'ordre de Saint-Benoît, et d'entrer dans l'abbaye de Maillezais, en Poitou.

i C'est le mot dont Voltaire qualifie Rabelais.

2 Multa et alrocia... gratia amerris gvœcarum Utterarum.

Rabelais ne profita que de la permission de quitter l'habit franciscain ; il ne paraît pas qu'il ait pris celui de bénédictin. Nous le trouvons, en 1524, sous le costume de prêtre séculier, attaché comme secrétaire à l'évêque de cette ville, Geoffroy d'Estissac, autrefois son camarade d'études,

Prélat dévot de bonne conscience, Et fort savant en divine science, En canonicque et en humanité,

dit Jean Boucliet, procureur à Poitiers, un des plus célèbres poètes du temps. Geoffroy d'Estissac réunissait dans son château de Légugé des personnes instruites et des seigneurs amis des lettres, et, selon l'usage de l'époque, y présidait à des entretiens sur toutes sortes de sujets d'étude. C'est du château de Légugé que Rabelais adresse à ce même Jean Bouchet, probablement au nom de l'évêque, une épître en vers , pour lui rappeler sa promesse de revenir, dans sept jours, se joindre à la docte compagnie.

. . . Quant pourras bonnement délaisser

Ta tant aimée et cultivée estude ,

Et différer ceste sollicitude

De litiger et de patrociner,

Sans plus tarder et sans plus cachiner,

Apreste toi promptement, et procure

Les tallonniers de ton patron Mercure,

Et sus les vents te metz alegre et gent ;

Car Eolus ne sera négligent

De t'envoyer le bon et doux Zephyre,

Pour te porter où plus on te désire,

Qui est céans, je m'en puis bien vanter.

278 HISTOIEE

Depuis le départ de Boucliet les jours et les nuits ont paru longs aux hôtes de Légugé.

Non pas qu'au vray nous croyions que les astres,

Qui son reiglés, permanens en leurs atres.

Ayent dévoyé de leur vray mouvement,

Et que les jours telz soient asceurement

Que cil quant prit Josué Gabaon.

Car un tel jour depuis n'arriva on;

Ou que les nuytz croyions estre semblables

A celle la que racontent les fables,

Quant Jupiter de la belle Alcmena

Fit Hercules qui tant se pourmena.

Ce ne croyons, ny n'est aussi de croire.

Passage piquant, où déjà le sceptique se montre à côté de l'érudit ' .

Parmi tous les objets d'étude qui se partageaient son avide curiosité , la science des choses naturelles était celle qui revenait le plus à son humeur, et, parmi ces choses, la médecine. C'est pour s'y appliquer tout entier, avec tous les moyens d'enseignement et toutes les ressources qu'offrait, dès ce temps-là, la Faculté de médecine de Montpellier, qu'il se rendait dans cette ville, et, le 10 septem-

i Jean Boucbet lui répond en vers moins agréables, et qui sentent plus le procureur que le poète. Il félicite l'évêque de Maillezais d'avoir pris Kabelais à son service.

Il aime gens lettrés

En grec, latin, et françois bien estrés A deviser d'histoire ou de théologie :

Dont tu es l'an : car en tonte clergie Tu es expert „

bre 1530, s'y inscrivait, de sa propre main, sur les -très de la Faculté. Un second acte , également é de lui, témoigne qu'au mois de décembre de la même année, il fut promu au grade de bachelier.

Est-il vrai que le jour même de son arrivée . -'•'tant mêlé à la foule qui assistait à une thèse sur la botanique médicale , il témoigna son peu d'estime pour les tenants par des mouvements si expressifs et si étranges , qu'il fut invité par le doyen à entrer dans l'enceinte et à donner son avis, et que prenant la parole, après s'être excusé de son audace, il traita de la matière avec tant d'esprit et de savoir qu'il fut dispensé des épreuves du baccalauréat?

Est-il vrai qu'il ait institué pour la réception des bacheliers le cérémonial observé par les étudiants de Montpellier jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, lequel consistait à faire passer le récipiendaire entre deux haies de camarades . qui lui distribuaient des coups de poing, comme un joyeux adieu de jeunesse à un camarade devenu maître?

Que croire encore de l'anecdote de son entrevue à Paris avec le chancelier Duprat , auprès duquel il aurait été envoyé par la Facilité de Montpellier, pour quelques difficultés de privilège? N'en pouvant obtenir d'audience, est-il vrai qu'il ait imaginé, pour attirer son attention, de se promener sou- - fenêtres dans un costume grotesque ; qu'alors le chancelier lui ayant dépêché un page pour savoir qui il était, Rabelais ait répondu à ce page en

latin ; qu'à un autre il ait parlé en grec ; à un autre, en espagnol ; à d'autres , en allemand , en anglais , en italien , en hébreu , et que la rencontre si plaisante de Pantagruel et de Panurge l ne soit que le récit, sous d'autres noms, de cette anecdote de sa vie?

L'érudition sévère range ces anecdotes , avec les précédentes , parmi les bouffonneries qu'ont prêtées à, Eabelais, parle motif peu concluant qu'on ne prête qu'aux riches , ceux qui en cet esprit si rare n'ont vu qu'un mystificateur.

La Faculté de Montpellier n'eut pas d'étudiant plus appliqué et plus savant que le jeune Rabelais. Un usage scolaire imposait aux bacheliers l'obligation de faire pendant trois mois un cours , à titre de noviciat. Rabelais choisit pour sujet du sien les Aphorismes d'Hippocrate et YArs j)arva de Galien , et il les expliqua en philologue , proposant des corrections au texte d'après un manuscrit qu'il possédait ~.

En même temps , mêlant le plaisir à l'étude , il jouait de sa personne dans une farce, probablement

1 Liv. II, 9.

2 Dans une lettre latine à Geoffroy d'Estissac, il raconte qu'ayant comparé ses traductions d'Hippocrate et de Galien, qu'il avait expliqués à Montpellier devant un nombreux; auditoire (frequenti auditorio) , avec un manuscrit grec fort ancien et très élégamment écrit en lettres ioniques, il y a trouvé beaucoup d'omissions et d'inexactitudes ; et il qualifie ces fautes de crimes ; le plus petit mot, dit-il, ajouté ou retranché, le moindre accent devant ou derrière, dans les livres de médecine, pouvant faire mourir des milliers d'hommes.

de sa composition , « la morale comédie de ce] uy qui avoit espousé une femme mute » (muette). L'analyse qu'il en a donnée l est un modèle de cet art de conter l'anecdote où excelle l'auteur de Gargantua et de Pantagruel.

Le même goût pour la médecine et la même ardeur de curiosité pour toutes les sciences l'amenaient en 1532 à Lyon, Lyon « le siège de ses études » comme il l'appelle, « l'inclyte et famosissime orbe de Lugdune, » fait-il dire à son écolier limousin. <( Ville de transit pour toutes les productions de la renaissance italienne , grand marché des œuvres de la vieille littérature française 2, » Lyon était à ce moment comme le grand foyer du travail intellectuel, dans la France du seizième siècle. Toutes les sources du savoir humain y coulaient à la fois. Ce n'était pas trop pour la soif inextinguible de Rabelais. On le voit, de 1532 à 1534, tout ensemble médecin du grand hôpital, donnant ses soins à des publications sur la médecine, l'archéologie et la jurisprudence, probablement employé aux belles éditions d'ouvrages hébreux, grecs et latins, qui sor taient des célèbres presses des Gryphes, auteur d'almanachs, sans vouloir être devin, expliquant l'as- Irologie, sans croire à l'influence de la conjonction des planètes. Une facétie qu'il écrivit alors, la Pantagmeline prognostication , donne la mesure de

« Liv. III, 34.

- Voir la notice en tête de l'édition de Rabelais donnée par Burgaud des Marets et Ratheiy.

la créance qu'il faut ajouter aux almanachs. Cette pièce, pleine de gaieté, est née vers le même temps et de la même veine que les premiers livres de Gargantua et Pantagruel, et semble en être un chapitre détaché.

C'est au milieu de travaux si divers, que le cardinal Jean du Bellay, passant à Lyon pour se rendre à Rome , où l'appelaient ses fonctions d'ambassadeur de France, trouva, déjà qualifié par ses contemporains de « vray grand esprit universel de ce monde, » celui qu'il avait eu pour condisciple à Angers, Ami des doctes et très docte lui-même, ce prélat voulut se donner la compagnie d'un homme qui à tous les agréments du commerce entre gens instruits , joignait la bonne humeur, et il emmena Rabelais avec lui, en qualité de médecin. Les anecdotes du séjour de Eabelais dans cette ville, ses plaisanteries sur la mule du pape , la demande qu'il fait à Clément VII d'être excommunié , parce que les fagots excommuniés ne brûlent pas; puis, à son retour à Paris, ces prétendus poisons pour le roi et la reine, qu'il laisse saisir sur lui afin d'être arrêté et de voyager sans frais de Lyon à Paris, tout cela appartient à la légende de Rabelais; et s'il y a quelque chose d'ingénieux dans ces inventions, il est juste d'en faire honneur à celui qui en est le sujet.

Quand il revint à Lyon, Gargantua et Pantagruel étaient déjà dans toutes les mains. On commençait à chercher le sens caché de ces livres de

« liante graisse, légers aux pourchas et hardis à la « rencontre, » que Rabelais compare à de petites boîtea « peintes an-dessus de figures joyeuses et « frivoles , et renfermant les fines drogues , pierre- <( ries et autres choses précieuses. » Ce fut à qui romprait « l'os medullare, » pour y trouver «docte trine absconse , laquelle , » disait Rabelais, « vous « révélera de très-hauts sacrements et mystères « horrifiques, tant en ce qui concerne nostre re- « ligion qu'aussi Testât politique et vie œcono- <i mi que '. »

L'œuvre de Rabelais mécontenta les catholiques ; Rabelais ne leur avait rien épargné de ce qui pouvait se dire, jusques au feu exclusivement. Elle désappointa les partisans des idées nouvelles, que Rabelais n'attaquait pas , mais qu'il se gardait bien de défendre. Il n'y eut de satisfaits que les esprits restés libres dans la querelle religieuse , et les princes, qui trouvaient leur compte à ce que la satire de Rabelais affaiblît les catholiques sans fortifier les protestants. C'est pour ces esprits libres, et avec l'agrément tacite des princes , que Gargantua fait bâtir l'abbaye de Thélème , dont la devise est : Fais ce que voudras.

Rabelais en interdit l'entrée aux hypocrites et aux bigots ; il y en avait dans les deux camps. Il y invite ceux qui annoncent le saint Évangile, et qui veulent la foi profonde. C'étaient les catholiques

i Prologue du Gargantua.

philosophes, les Erasme, les du Bellay. Pour les sectaires des deux camps, ils ne sont ni invités, ni exclus. Du reste, dans la fondation de son abbaye, Gargantua oublie tout exprès une chose : l'église. Il n'y veut pas de cloches : c'est contre les catholiques ; il n'y met pas d'église : c'est à la fois contre les catholiques et les protestants '.

Ses traits d'ailleurs ne touchaient qu'aux abus et n'atteignaient pas le dogme. Dans son ouvrage , où il critique tout , il ne dit de l'ignorance et des mœurs des ordres ecclésiastiques que ce qu'en pensaient les hommes éclairés , et même certains princes de l'Église ; c'est l'esprit et non la théologie de la Réforme.

La manière habile dont Rabelais sut se mettre en règle avec la Sorborme justifie la comparaison qu'on a faite de ses bouffonneries prudentes avec la folie simulée de Brutus. Rien n'y ressemble plus que cet art de railler tout ce qui pouvait être raillé impunément , de ne point toucher à ce qui n'avait que le tort de lui être indifférent, de garder la réserve sur les choses importantes, jusque dans

1 Cette abbaye, flanquée aux quatre angles de quatre grosses tours, bâtie en forme de forteresse, avec chambres surbaissées comme dans les donjons, qu'il fait habiter par des gens de goût et de savoir, qu'il orne d'une bibliothèque, de galeries de peintures, où il établit des lices à l'antique, un hippodrome, un théâtre, des jeux de paume et de grosses balles, c'est une naïve image du temps où vivait Eabelais. L'ancien et le nouveau, qui, à cette époque, n'est que l'antiquité païenne, y sont juxtaposés grossièrement. Us se mêleront plus tard, et leur union fera la perfection même de l'esprit français.

l'entraînement en apparence irrésistible de son humeur ; outre l'habit ecclésiastique dont il couvrait tout, même certains passages qui sentent fort Le matérialisme, moins suspect d'ailleurs et plus impuni, à cette époque, que l'hérésie.

En 1536, à la suite de la tragique affaire des placards, qui coûta la vie à six malheureux, suppliciés sur la place de l'Estrapade, Marot s'enfuyait à Ferrare auprès de Eenée de France, et Etienne Dolet était jeté dans les prisons de Lyon. Rabelais, alors à Paris . n'en trouva pas le séjour assez sûr ; il partit pour l'Italie, où il reprit auprès du cardinal du Bellay ses fonctions de secrétaire et de médecin. Le hardi épicurien s'abritait prudemment sous le manteau d'un prince de l'Église; mais comme les zélés d'un parlement et la Sorbonne pouvaient encore l'y inquiéter, et lui ôter la faveur du prélat, il chercha une protection plus haute, et il se mit à couvert derrière la chaire même de Saint-Pierre. L'irrégularité de sa vie comme ecclésiastique, l'habit de prêtre régulier échangé contre celui de prêtre séculier, l'exercice public de la médecine. qu'il professait et pratiquait tout en disant la messe, tout cela l'exposait à l'accusation d'apostasie, et aux peines de la censure et de l'excommunication. Il importait donc, pour sa sûreté, d'obtenir l'absolution du pape. Il l'obtint par l'appui de deux prélats italiens, probablement engagés en secret dans la règle de Thélème , et , chose plus difficile, il l'obtint gratuitement. Cette abso-

lution le relevait de toutes ses fautes ; elle lui permettait de rentrer dans le mouastère de Maillezais, et d'exercer, avec la permission de son supérieur, et sans rémunération, Fart de la médecine jusce qu'à l'incision et la brûlure exclusivement. » Les termes mêmes de la bulle, qui louaient son zèle pour la religion et les lettres , sa probité et ses bonnes mœurs, mettaient à néant toutes les accusations contre sa vie passée.

Il lui restait à s'assurer du côté du roi. Il y réussit par le crédit de quelques confrères en pantagruélisme , qui avaient l'oreille de François Ier. Le troisième livre parut en 1546, avec privilège du roi conférant à l'auteur le droit de réimprimer les deux premiers, « corrompus et pervertis en plusieurs endroits, y est-il dit, au grand desplaisir et détriment du suppliant. » Ainsi Rabelais trouvait moyen de se faire connaître impunément pour l'auteur des deux premiers livres de Gargantua, par le même acte qui désavouait d'avance, comme ajouté et interpolé, tout ce qui pouvait ultérieurement paraître malsonnant aux censeurs de la Sorbonne.

La politique de François Ier ayant donné à ces censeurs le pouvoir d'envoyer au bûcher leurs contradicteurs, Rabelais ne se pressa pas d'user du privilège qui lui permettait de réimprimer les deux premiers livres. C'était assez des embarras que pouvait lui susciter la publication du dernier. En effet, la Sorbonne était parvenue à inspirer au roi des scrupules sur l'approbation qui protégeait

ee livre: mais les mêmes amis qui avaient aidé Rabelais à l'obtenir réussirent à la faire confirmer. Dansée troisième livre, d'ailleurs, la critique était de plus en plus générale et enveloppée. Tontes les professions sociales, tout ce que Rabelais appelle la vie œconomique, en avait sa part. Il n'y avait d'épargnés que ceux qui l'épargnaient lui-même, ou qui professaient, à son exemple, cette ce gayeté d'esprit con- « fîte en mespris des choses fortuites. » C'est pour eux qu'est le beau rôle dans ce monde, où tout a été créé pour leur amusement. Ils s'en montrèrent reconnaissants. Ils firent présent à Rabelais d'un large flacon d'argent ; Rabelais les en remercia par quelques plaisanteries contre ses calomniateurs.

Le désappointement des protestants était devenu de la colère. Calvin, qui avait fondé de grandes espérances sur ce vaste savoir et sur ce trésor de raillerie et de satire, fut exaspéré quand il vit Rabelais tourner le dos à la Réforme, et en venir, comme disait Henry Estienne, jusqu'à jeter des ] lierres dans le jardin des réformés. Dans son traité de SeandaliSj il nommait Rabelais parmi d'autres que Dieu avait comme désignés du doigt en exemple aux évangélistes, pour les faire persévérer dans la droite voie. Il s'emportait contre ces hommes <( qui. d'abord pleins de goût pour la vérité, frappe pés ensuite d'aveuglement, avaient profané de " leur rire audacieux et sacrilège le sraçre sacré de « la vie éternelle. » Rabelais s'en souvint en écrivant son quatrième livre. An portrait qu'il y trace

de Physis ', qui, en sa première portée, enfanta Beaulté et Harmonie, il oppose Antiphysis, qui engendra les matagotz, les cagotz et papelars, les demoniacles Calvins, vnposteurs de Genève; double injure pour Calvin, par l'accusation d'imposture et par la compagnie où il le mettait. Quelle apparence que la Sorbonne réussît à faire supprimer un livre que protégeaient la faveur du roi et l'indignation de Calvin ?

Cependant elle essaya de faire déférer au parlement ce livre IV. Sa tentative échoua devant le privilège royal qu'avait renouvelé le successeur de François Ier, Henri II. Elle réussit pourtant à en faire suspendre la vente, autorisée peu après par le crédit d'un cardinal, Odet de Châtillon, depuis réformé, qui se maria dans ses habits de cardinal.

Telle fut la, conduite de Rabelais dans les querelles de religion. Il n'y eut de trompés que ceux qui avaient disposé de lui en espérance, et qui s'étaient imaginé que l'esprit le plus libre qui fût au monde s'enrôlerait sous le drapeau d'un parti. Il ne tut rien de ce qui pouvait être utile à dire à cette époque et rester vrai après la querelle; il laissa aux hommes passionnés ces affirmations hardies qui allaient être soutenues et repoussées par le fer et le feu. Dans un temps où tout le monde se hâtait de confisquer au profit de la théologie cette raison à peine renouvelée et agrandie par la

1 Nature.

Renaissance , Rabelais la tint comme suspendue et

voltigeante au-dessus de tous les débats. Il la gardait pour son noble frère en fait de mépris des choses fortuites , Michel Montaigne. Le curé de Meudon tendait aussi la main, par-dessus quarante années de guerre civile, aux auteurs de la Ménippée, lesquels trouvaient, entre l'Eglise des papimanes et celle des papefigues, l'Eglise gallicane. Non que je veuille dire que Rabelais ait été gallican; niais il a préparé le terrain au gallicanisme en rendant également ridicules ceux qui voulaient le pape tout seul, comme ceux qui n'en voulaient pas du tout.

Il serait plus téméraire d'affirmer qu'il n'a point été touché des lumières de la religion naturelle. L'athéisme, en France, n'a pas d'homme de génie dans sa tradition. Seulement, le Dieu de Rabelais n'est pas celui de la théologie : <( C'est celuy grand <( bon piteux Dieu, lequel créa les salades, harans , « merlans, etc., etc., item les bons vins l. C'est <c le Dieu de Platon , le souverain plasmateur 2 ; » c'est aussi le Dieu « des sainctes Lettres, » dont Gargantua dit à Pantagruel : oc II te convient servir, aimer et craindre Dieu et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir; et, par foy formée de charité, estre à lui adjoinct, en sorte que jamais n'en sois desemparé par péché 3. » Pourquoi ne

i Lettre à Antoine Xullet, bailli d'Orléans. - l'anlagruel , chap. VIII.

'■ Ibid.

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