IHST. DE LA LITTER. — T. I
serait-ce pas surtout ce dernier? Je répugne à croire que tout ce que Rabelais a donné durant sa vie aux devoirs de l'état ecclésiastique ait été de pure comédie, et que le bon curé de Meudon, qui, dans sa vieillesse bienfaisante, dit-on, et honorée, apprenait le plain-cliant aux enfants de sa paroisse et la lecture aux pauvres gens, n'ait été qu'un incrédule enseignant une superstition. Faisons-lui du moins l'honneur d'en douter. De quel droit, d'ailleurs, prêterait-on à Rabelais, en chose quelconque, l'affirmation qu'il a toujours éludée? Il mourut au mois d'avril 1-j.jo, en sceptique, selon quelques anecdotes ; en athée, selon d'autres : en chrétien, suivant des témoignages sérieux. Qui donc a eu son secret? Les deux partis qu'irritait son indifférence railleuse avaient un égal intérêt à le faire mal mourir. Aux yeux de ses amis, poussés pour la plupart à l'incrédulité par haine des sectaires, une mort à la façon des épicuriens était la plus belle. Sa vieillesse avait été sans infirmité. sauf l'excès d'embonpoint, dont le plaisanta du Bellay, dans une épigramme latine contre le médecin Gramphage, qui n'est autre que Rabelais '■• Ronsard, qui lui en voulait de ses traits contre les superstitieux d'antiquité, lui fit en vers français une épitaphe piquante :
0 toi, quiconque sois, qui passes, Sur la fosse répands des tasses.
« Vuhu cm mole gravât n
Protumulo venter seqiùpedalis erat.
Répands du bril et des flacons, Des cervelas et des jambons ; Car à encor dessous la lame Quelque sentiment a son ame, Il les ayme mieux que des lys, Tant soient-ils fraischement cueillis.
§ IL
PS -rA PART DE L.. RÉFORME ET DE LA RENAISSANCE DANS L'OUVRAGE DE RABELAIS, ET DE LA PART DE CRÉATION.
La Réforme, considérée comme la renaissance de l'antiquité chrétienne, eut peu d'influence sur l'esprit de Rabelais. Ce fut plutôt manque de penchant que de savoir : car, sans parler des études de théologie qu'il dut faire au couvent de Fontenay-le- Comte, pour y recevoir la prêtrise, il n'est pas douteux que Rabelais ne sut l'hébreu, et qu'il n'eût lu la Bible dans l'original. Dans le plan d'études que Gargantua trace à son fils Pantagruel, il lui recommande « la langue hébraïque pour les sainctes lettres. » Plus loin, il lui conseille de commencer les heures du jour « par visiter les sainctes lettres : « premièrement, le Nouveau Testament en grec ; « puis, en hébreu, le Vieux Testament. » A Thélème, il y a une bibliothèque hébraïque : il est vrai que Rabelais la met, ainsi que la grecque, au rezde-chaussée, pour qu'on n'ait pas à chercher très haut les livres sérieux. L'espagnol et l'italien sont aux étages supérieurs; ce sont les langues à la mode : qui donc regarderait à monter quelques
marches, pour lire les romans d'Amadis et s'amuser des pointes italiennes? Ainsi Rabelais fut loin de méconnaître le caractère primitif de la Réforme, et je ne sais si quelqu'un s'était servi avant lui de cette belle expression, les sainctes lettres. Mais, sauf sa part de curiosité générale pour les monuments de la tradition chrétienne, la Réforme n'est pour rien dans ce qu'il a écrit d'excellent. Il lui a dû peut-être l'acte le plus original de sa vie : je veux dire cette prudence qu'il sut garder jusque dans la furie bachique de son style, ne se liant avec les protestants que par la science, et n'attaquant chez les catholiques que les abus.
La Renaissance, c'est-à-dire l'antiquité profane, voilà la source où s'est inspiré Rabelais. La vérité philosophique, la vérité de tous les temps et de tous les lieux, celle à laquelle se reconnaissent toutes les sociétés humaines, telle est la nourriture habituelle de Rabelais. C'est la Renaissance qui lui fait dire que l'imprimerie a été inventée de son temps « par inspiration divine ; » que les lettres « sont « une manne céleste de bonne doctrine l. » C'est la Renaissance qui lui a fait écrire au savant Tiraqueau : « Comment se fait-il qu'au milieu de la « lumière qui brille dans notre siècle, et lorsque « par un bienfait spécial des dieux » (il est plus près d'être païen que théologien) « nous voyions «< renaître les connaissances les plus utiles et les
' Pantagruel, liv. II, chap. VIII,
« plus précieuses, il se trouve encore ça et là des « gens qui ne veulent ou ne peuvent ôter leurs <' yeux de ce brouillard gothique et plus que cim- « mérien dont nous étions enveloppés, au lieu de « les Lever à la brillante clarté du soleil { ? » C'est la Renaissance qui dicte à Rabelais, encore tout ému de la lecture de Platon, ces belles paroles de Gargantua écrivant à son fils, dans le grand style français : « Non donc sans juste et équitable cause « je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de « ce qu'il m'a donné pouvoir voir mon antiquité <ï chanue refleurir en ta jeunesse. Car, quand, par i( le plaisir de celuy qui tout régit et modère, mon « ame laissera ceste habitation humaine, je ne <i me reputeray totallement mourir, mais passer <i d'un lieu en autre; attendu que, en toy et par 8 toy, je demeure en mon image, visible en ce « monde, vivant, voyant, et conversant entre gens « d'honneur et mes amis, comme je soulois (sole- <( bain). Laquelle mienne conversation a esté. « moyennant l'aide et grâce divine, non sans pe- « ché, je le confesse (car nous péchons tous, et con- <( tinuellement requérons à Dieu qu'il efface nos v< péchés), mais sans reproche.
« Par quoy, ainsi, comme' en toy demeure l'image u de mon corps, si pareillement ne reluisoient les «ï meurs de l'ame, l'on ne te jugeroit estre garde & et trésor de d'immortalité de nostre nom : et le
1 Lettre latine.
« plaisir que prendrais ce voyant seroit petit, con- « sidérant que la moindre partie de nioy, qui est « le corps, demeurerait ; et la meilleure, qui est « l'ame, et par laquelle demeure nostre nom en « bénédiction entre les hommes . seroit degene- « rante et abastardie. Ce que je ne dis par défiance « que j'aye de ta vertu, la quelle m'a estéja par icy ce devant esprouvée, mais pour plus fort te encoiv <( rager a profiter de bien eu mieulx [. »
Cette lumière dont Rabelais parle à Tiraqueau, ce soleil qu'il oppose aux brouillards plus que cirnmcriens du moyen âge, il prit plaisir à s'en éblouir. Le mot étudier est trop faible pour peindre cette ardeur de curiosité avec laquelle il se jeta sur tout ce qui avait été retrouvé de l'antiquité, philosophie, morale , médecine , anatomie, astronomie, marine, guerre, jeux, gymnastique, tout, jusqu'à ces raretés de bibliographie qui ont été le produit de quelques cerveaux malades. Il se fit de tout cela des notions claires, déchiffrant lui-même les textes pour la première fois, et joignant à l'imagination la plus fougueuse l'érudition la plus patiente.
Quoiqu'il parût aimer tout de l'antiquité, il en préféra cependant la partie scientifique, et, entre le latin et le grec, il eut plus de goût pour le grec, € sans lequel, dit Gargantua à son fils, c'est honte <( qu'une personne se dise savant. » Un double attrait l'y portait. Le grec était la langue défendue ;
1 Pantagruel, liv. II. chap. vin.
c'était une grâce de plus pour un esprit curieux et libre. Lu outre., la variété du génie grec, son enjouement dans les matières sérieuses, sa hardiesse alative, sa netteté et sa précision dans les sciences, s'ajustaient mieux à l'esprit de Rabelais que la sévérité du latin . outre que le latin était la langue de la discipline et des interdictions.
(Quatre écrivains grecs paraissent avoir eu toutes ] s prédilections de Rabelais : ce sont Platon, Lucien. Hippocrate et Galien. Les deux premiers lui faisaient connaître l'homme moral ; les deux seconds , l'homme physique. Il goûtait dans Lucien cette raillerie qui ne trouve rien de respectable ni de baissai )lc dans les opinions humaines, et qui va tirer la barbe d'or de Jupiter. Platon lui faisait aimer les belles pensées, la grâce et les variétés de ces peintures de la vie, qu'il excelle à mêler aux plus hautes spéculations de l'esprit. Hippocrate et Galien le ramenaient vers les choses du corps, où il ne se déplaisait pas. Mais ces lectures préférées n'en empêchaient pas une infinité d'autres qui s'entassaient dans son vaste cerveau, pour en sortir quelque jour, tantôt distribuées d'une main habile et discrète, tantôt débordées comme l'eau d'un vase trop plein.
Tant de savoir dans des ordres d'idées si divers , tant de langues mêlées ensemble, l'amalgame de l'ancien et du moderne , de la matière et de l'esprit, de l'universel et du particulier . produisit dans cette tète active et puissante une sorte de fermentation,
d'où naquit cet ouvrage extraordinaire , dans lequel l'érudition est une ivresse et le génie une débauche de la pensée.
Essayer de l'analyser ou de l'expliquer ne serait ni possible ni utile. Il est sans doute intéressant de chercher quel a été le but d'un auteur célèbre . et par quelle diversité de chemins il y est arrivé ; mais si l'on s'opiniâtrait à demander à Rabelais le sens général de son livre , on risquerait de ne pas apercevoir le sens des détails, dont chacun a été tour à tour l'unique objet et tout le dessein de l'auteur. Ce livre est le fruit de son humeur, non l'œuvre fortement conçue de sou jugement. Il n'a pas même pris soin de conserver à ses personnages les traits et les proportions qu'il leur a donnés d'abord. Voyez Pantagruel. Le lendemain de sa naissance, il hume à chacun de ses repas le lait de quatre mille six cents vaches ; on lui donne sa bouillie dans une auge, qu'il rompt de ses premières dents : devenu grand, ce géant immense entre par les mêmes portes que son compagnon Panurge, qui n'a que la taille d'homme.
Certains critiques, en voulant trouver le sens historique de l'ouvrage de Rabelais et expliquer toutes ses énigmes, ont ajouté à ses obscurités celles de leurs propres contradictions. Gargantua, dit l'un, c'est François Ier; c'est Henri d'Albret, dit l'autre; Grangousier . père de Gargantua, c'est Louis XII. ou Jean d'Albret. Selon quelques-uns, Pantagruel, ce serait Antoine de Bourbon, seloi?
d'autres, ce serait Henri II, qui n'avait que dix ans quand le premier livre parut. Panurge est tour à tour le cardinal d'Amboise, le cardinal de Lorraine, et Jean de Montluc, évêque de Valence. Picrochole, le roi de Lerné, qui fait la guerre 5 Grangousier, est. suivant les uns. le duc de Savoie; suivant les autres, Ferdinand d'Aragon. Charles-Quint ou François Ier. Rabelais s'est moqué d'avance de ceux qui ont cru voir la clef de ces choses absconses. Il parle des gens qui, de son temps, notaient des offenses à Dieu et au roi dans ses follastrics joyeuses, et qui « interprètent, dit-il, « ce que , à poine (sous peine) de mille fois mou- « rir, si autant possible estoit, ne vouldrois avoir « pensé : comme qui pain interprète pierre ; pois- « son, serpent; œuf, scorpion. )>
Nul doute que Rabelais n'ait eu en vue les hommes et les abus de son temps, et que, s'il a songé à son amusement, ses contemporains n'en aient fait les frais : mais qu'il y a loin de là à faire la fjuerre à outrance à son siècle, comme l'a dit je ne sais lequel des Œdipes de ce Sphinx! Rabelais se moque des ridicules ; il les exagère par l'imagination ; mais il n'est pas si malavisé que d'en avoir de l'humeur. Hugues Salel , un poète du temps qui l'avait connu, le qualifie de Démocrite
Riant les faitz de nostre vie humaine *.
1 Pan? un dizain en tête du livre II.
C'est là Rabelais ; et quant à son livre , Hugues Salel ne le juge pas moins bien , quand il en loue l'utilité, sous plaisant fondement.
C'est cette part de l'utile et du plaisant, là où le plaisant n'est que l'assaisonnement de l'utile, qui fait la beauté durable de l'ouvrage de Rabelais. Non qu'il n'y ait dans la partie bouffonne un sel qui affriande même les esprits les plus sérieux : mais, pour la bien goûter, il y faut apporter quelque peu de l'humeur rabelaisienne. Pour apprécier la part de l'utile, tout esprit cultivé est toujours assez préparé. Or, c'est proprement la part de la Renaissance dans l'ouvrage de Rabelais : ce sont toutes ces vérités générales sur l'homme, sur la société, et, comme dit Rabelais, sur l'état politique et sur la vie économique ; ce sont mille traits de lumière sur notre nature, qui jaillissent du milieu de cette ivresse , comme les saillies de bon sens qui échappent aux gens pris de vin ; ce sont mille perles semées dans ce fumier, et dont trois siècles n'ont pas encore terni l'éclat. L'insouciance même qui les a prodiguées en relève le prix. On dirait ces oracles que le peuple, en certains pays, croit voir sortir de la bouche des fous.
Là sont les premières traditions et la première image de l'esprit français, depuis que, dans ce commerce si fécond avec l'antiquité , il est devenu l'esprit humain. Ces grandes pensées sur l'éducation , sur la paix et la guerre , sur la justice , sur les lois, sur les devoirs des princes ; ces vues si justes
et si élevées sur les rapports des hommes dans une V- bien réglée, sont autant de nouveautés dans la littérature française. Rabelais, regardant les hommes de son temps, a pénétré jusqu'à l'homme de tous les temps, et le plus souvent ses contemporains ne sont que l'occasion ou le prétexte de levons faites au genre humain. Les vérités générales .sont enfin émancipées, et, si je puis ainsi parler, sécularisées. La raison, d'où elles tirent leur origine, les reprenait à la philosophie qui n'en avait rien su faire, et à la théologie qui les avait confondues toutes en une seule, la vérité selon la foi. Le premier langage qu'elles parlent est magnifique ; on sent que la langue française va devenir celle de l'esprit humain.
Cette gloire est belle, et pourtant ce n'est pas la seule gloire de Rabelais. S'il n'a rien de meilleur que ce qu'il a tiré de la Renaissance , certaines créations de son esprit ne sont pas moins durables. Depuis plus de trois siècles nous voyons au milieu de nous bon nombre de ses personnages. Nous nous reconnaissons nous-mêmes dans les deux principaux, Pantagruel et Panurge : l'un le type du bon relatif, plutôt que de la perfection romanesque ; l'autre le type du médiocre , plutôt que du mal , et , à cause de cela, pas pins haïssable que le premier n'est admirable. Pantagruel et Panurge ne représentent pas seulement le caractère général de l'homme, mais celui qu'il reçoit des deux conditions sociales les plus universelles, la grandeur et la petitesse, la ricL
et la pauvreté. Pantagruel est l'homme né, le riche ; il a des qualités dont il pourrait se passer. Panurge est l'homme du peuple; il a besoin de toutes les siennes pour se défendre et subsister, et si elles n'y suffisent pas, il est tenté, pour se tirer d'affaire plutôt que par perversité, de faire le contraire du bien. Il n'y a pas moins de vie dans certains types d'hommes qui recevaient leurs inœurs, soit d'institutions florissantes alors, soit de certaines professions qu'allaient modifier le temps et le progrès de la société. Pantagruel et Panurge ont un digne compagnon , par exemple , dans frère Jean des Entommeures. Où connaît-on une image plus vigoureuse et plus expressive du moine au moyen âge , ignorant, grossier, livré, par excès de santé et d'oisiveté, à toute la violence de ses appétits, hardi sans vergogne, croyant tout au plus à l'Eglise qui le nourrit, et toutefois, sous cette ignorance, laissant j^ercer un esprit avisé, et gardant, jusque dans ses vices, une bonne humeur et une certaine franchise qui ôtent toute envie de lui en vouloir? C'est moins un homme pervers qu'un homme capable d'être bon, que les mœurs de son couvent ont gâté. Voilà ce qui fâchait si fort les protestants contre Rabelais. Ils voulaient qu'il fît haïr les moines ; Rabelais se contentait de s'en amuser. Il n'y a pour lui ni chose ni personne tout à fait haïssable , parce qu'il n'y a ni chose ni personne tout à fait admirable. Le Nil admirari, dans la philosophie rabelaisienne, implique le Nil orfisse.
Qu'est-ce autre chose que cet esprit français dont nous avons VU les traits naïfs dans Jean d<i Menu. dans Villon, et au commencement du seizième siècle, dans Marot? Esprit vivace comme le sol, il recevra la forte éducation de l'antiquité sans perdre de son naturel et de son air. Le mépris, c'est-à-dire la non-admiration des choses fortuites , — et que de choses qui sont fortuites! — est le fond de cet esprit plus juste qu'élevé, qui ne regarde pas au delà de la vie commune , et qui n'a pas la prétention de la réformer : car, les abus ôtés, de quoi s'amuserait-il? Rabelais avait reçu cet esprit de Jean de Meun et de Villon ; il le passera à la Fontaine, qui lui donnera toute sa perfection.
§ IIL