‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 41 sur 62 · II · texte numérisé non relu

II

manifeste d'uxe xorvELLE école POÉTIQUE. — l" Illustration dt la langue françoise , par JOACHIM Dr BELLAY.

Celui qui leva l'étendard de la révolte était un jeune homme de vingt-cinq ans, Joachim du Bellay, de cette illustre et docte famille dont un des membres, Guillaume de Langey, avait été l'ami et le protecteur de Rabelais. « Illustre , généreuse et « héroïque ame, dit Rabelais, parlant de sa mort. « tout parfait et nécessaire chevalier à la gloire et « protection de la France, que les cieux repetoient

« comme à eux deu par propriété naturelle. » L'amour des lettres et les talents se transmettaient alors du père au fils, comme un héritage, le plus souvent augmenté et amélioré par le fils. Ainsi, les du Bellay et les Estienne ; ainsi les Marot et les Saint-Grelais.

L' 'Illustration de la langue françoise, par Joacliim du Bellay, fut le manifeste de la nouvelle école. Il parut cinq ans après la mort de Marot, deux ans après V Art poétique de Sebilet l. C'était la guerre déclarée. Ceux qui s'y enrôlèrent furent appelés la Brigade. Une fois maîtres du terrain, la victoire leur montant au cerveau, la Brigade se mit de ses propres mains au ciel, et s'appela la Pléiade.

Toutes les tendances de l'esprit français, tous les progrès que la poésie avait encore à faire , sont exprimés dans ce manifeste, vigoureux écrit où, malgré une certaine exagération de jeunesse, quelques contradictions, trop peu d'ordre, la langue est ferme, le tour vif et naturel, les expressions durables, suscitées par les bonnes raisons. Le plan n'en est pas marqué ; et ce que Calvin a insinué de Luther est vrai surtout de du Bellay, lequel procède par une ardeur impétueuse plutôt que par gravité judiciaire. Mais la pensée est complète, et tout ce qu'il y avait à dire est dit, hors de son lieu ou en son lieu.

1 L1 'Art poétique de Thomas Sebilet n'est guère qu'une apologie de ilarot, mêlée de préceptes excellents.

Du Bellay y confond, dans une proscription commune, ceux qui par dédain de la langue vulgaire écrivaient en latin , et ceux qui écrivaient en français, sans études grecques ni latines, les cicéroniens et les poètes à la mode. Il combat les cicéroniens par Cicéron lui-même, qui avait défendu le latin contre les dédains des admirateurs exclusifs du grec, quoiqu'il ne fût pas plus suspect d'estimer médiocrement la langue grecque que du Bellay, défendant le français, n'était suspect de n'estimer pas assez les langues anciennes. Pour les poètes, il disait des chevaleresques ou romanesques : « 0 « combien je désire voir sécher ces Printemps, « chastier ces Petites jeunesses , rabattre ces Coups « d'Essay, tarir ces Fontaines! Combien je souhaite <( que ces Dépourveus , ces Humbles esperans, ces « Banniz de lyesse, ces Esclaves, ces Traverseurs, .« soyent renvoyés à la Table ronde, et ces belles <.< petites devises aux gentilshommes et damoy- « selles d'où on les a empruntées ! » Les poètes de l'école de Marot, le maître compris, ne sont pas traités plus doucement: « Laisse-moi, s'écrie-t-il , « toutes ces vieilles poésies françoises aux Jeux « Floraux de Thoulouze et au pays de Rouen : « comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, « chansons et aultres episseries qui corrompent « le goust de nostre langue, et ne servent sinon « à porter tesmoignage de nostre ignorance. »

Du Bellay propose de remplacer tous ces vieux genres par des genres nouveaux. Il ne fait pas

même grâce à Fépître, qu'il ne trouve pas assez noble dans Marot. Il conseille aux poètes de son école de se « retirer au bagage » avec les pages et les laquais, aux cours des princes, « où vos beaux « et mignons escritz , leur dit-il, non plus de lon- « gue durée que vostre vie, seront reçus, admirés « et adorés. »

« J'ay tousjonrs estimé, ajoute-t-il, nostre poésie ce françoise estre capable de quelque plus haut et « meilleur style que celui dont nous nous sommes c< si longuement contentés... » Que la France, si longtemps stérile, « soit grosse enfin d'un poète « dont le lutb face taire ces enrouées cornemuses, « non aultrement que grenouilles, quand on jecte « une pierre dans leur marais. »

Quel sera le caractère de la poésie, telle que du Bellay l'imagine et la désire pour la France, il l'indique avec une justesse admirable : c< Sachez, « lecteur, dit-il, que celui sera véritablement le cr poète que je cherche en nostre langue, qui me « fera indigner, apayser, esjouyr, douloir, ayrner, « hayr, admirer, estonner : bref, qui tiendra la « bride de mes affections, me tournant çà et là à « son plaisir *. » C'est l'image même de la haute poésie, et le portrait de nos grands poètes.

Du Bellay a dit ce qu'il fallait laisser et où il fallait tendre ; il a rompu avec le passé ; il a ouvert

i Du Bellay avait lu l'épître d'Horace aux Pisons : Et quoeumque volent, animum auditoris agunto.

une voie nouvelle. Restait à indiquer les moyens. Où le poète futur devra-t-il chercher le secret de cette poésie du cœur et de la raison? Qui donnera à la langue vulgaire des expressions égales à ces grandes pensées ? L'étude et l'imitation des anciens. « Sans l'imitation des Grecz et des Ro- « mains, dit-il, nous ne pouvons donner à nostre « langue l'excellence et lumière des aultres plus « fameuses. » Et ailleurs : « Il est une forme de « poésie beaucoup plus exquise, laquelle il faul- « droit chercher en ces vieux Grecz et Latins, non « point es auteurs françois ; pour ce qu'en ceux-cy « on ne sçauroit prendre la chair, les oz, les nerfz « et le sang. » Et ailleurs : « Ly donques et rely « premièrement, ô poète futur, feuillette de main « nocturne et journelle les exemplaires grecs et « latins '. ?

Une préface en tête des poésies de du Bellay indique dans quel esprit il faut imiter les anciens. L'imitation, utile, féconde, c'est, dans la peinture de la vie humaine et dans l'expression des vérités générales, de se rencontrer avec les anciens, qui y ont excellé. L'imitation n'est pas seulement légitime, elle est nécessaire. Les paroles de du Bellay sont du plus grand prix : « Si deux peintres, dit-il, « s'efforcent de représenter au naturel quelque vif

i Encore un précepte de la même épître :

... Vos exemplaria grœca Nocturna versate manu, versate diurne.

« pourtrait, il est impossible qu'ils ne se rencon- « trent pas en mesnies traits et linéaments, ayant « mesme exemplaire devant les yeux. » Rien de plus élevé et de plus juste : mais il y faut une condition , c'est que les deux peintres soient supérieurs. Quand Racine imite Euripide, c'est qu'il a été impossible qu'avec le même exemplaire sous les yeux, les deux grands peintres ne se rencontrassent pas. Un peintre médiocre ne peut être que le plagiaire d'un peintre de génie. Que j'aime à voir, dans des écrits qui ont trois siècles, la tradition des grands principes littéraires exposée en termes si vifs par des esprits aussi neufs à la découverte qu'à la possession de la vérité !

On s'attendait à trouver, parmi tant d'idées heureuses, quelques principes de goût sur la manière dont l'imitation pouvait enrichir, et, selon l'expression de du Bellay, amplifier notre langue. Mais ce point demandait une délicatesse de critique audessus de son temps. C'était beaucoup d'avoir défendu la langue vulgaire contre ceux qui l'estimaient trop basse pour leurs conceptions, et contre ceux qui l'abaissaient au niveau dô leur esprit ; c'était beaucoup d'avoir prescrit l'imitation des littératures grecque et latine, et déterminé le caractère de cette imitation. Le mérite en est si grand qu'on pardonne à du Bellay les erreurs qu'il mêle à ces vues, et notamment son conseil d'imiter les modernes. Sur ce point, il est excessif : il ne pouvait souffrir que la France restât en arrière de personne ;

où les Grecs et les Latins ne suffisent pas, il vent que 1rs Italiens et les Espagnols y suppléent.

La doctrine en est mauvaise, et il importe de la combattre, du pins loin qu'elle apparaît dans la critique française. On imite impunément les anciens, parce qu'à la distance on ils sont de nous, c'est par la raison seulement, et sur le terrain des vérités générales, que nous commerçons avec eux. L'imagination et le caprice n'ont aucune part dans ce commerce. La partie des littératures anciennes qui a le caractère d'un tour d'esprit passager, ou exclusivement local , nous est dérobée par tant d'obscurités historiques ou de philologie, que, loin d'y être attirés par l'imagination, nous la laissons en pâture aux érndits. Comment risquerions-nous d'imiter ce «pie nous ne sommes pas même sûrs d'entendre ? Nous ne pouvons prendre aux anciens que les vérités générales, qu'on n'imite pas, mais que chaque nation exprime à son tour dans sa langue.

Il n'en est pas ainsi des auteurs étrangers modernes ; ils sont tout près de nous, ils nous touchent, ils sont présents parmi nous. L'imitation en sera toujours dangereuse, parce que, tout au contraire de l'imitation des anciens, c'est par l'imagination et le caprice que nous sommes tentés de ressembler aux. modernes. Qui nous fait nous tourner de leur côté sinon le bruit qu'ils font dans leur pays ? Et comme ils font ce bruit moins pour avoir exprimé des vérités durables que pour avoir flatté une mode de leur pays, le moindre péril

que nous courions en les imitant, c'est de nous donner des défauts exotiques.

L'imitation des littératures étrangères ne réussit à aucune nation. En France, elle est mortelle à l'écrivain. Je ne dis rien de trop fort. On ne songe pas assez qu'à la fortune de l'écrit est attaché le repos de l'écrivain, et que dans la carrière des lettres les revers de la réputation sont plus douloureux que dans toute autre. Aussi est-il du devoir de la critique de rappeler à quelles conditions s'obtiennent les succès durables, à quels risques on recherche les succès d'un moment. L'imitation des littératures étrangères n'a nulle part moins de chances que dans notre pays. Il l'a pourtant soufferte à certaines époques ; mais combien peu de temps, et dans quelle stérilité du génie national !

Henri Estienne avait une vue plus juste quand, peu d'années après du Bellay, il attaquait l'imitation de la littérature italienne. Il est vrai qu'en retour il voulait nous faire plus Grecs que Français. Dans son enthousiasme pour la langue grecque, il y voyait toutes sortes de conformités imaginaires avec la nôtre. Au milieu de ces excès si intéressants par l'ardeur même qui les suscitait, l'esprit français s'éprouvait tour à tour à toutes ces imitations où l'invitaient les doctes et les poètes populaires, et il se formait en silence par le sentiment naïf des différences et des analogies.

A côté de ces grandes idées sur les nouvelles destinées de la poésie et de la langue, le manifeste de

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. o59

du Bellay remettait en honneur le travail, où Buffon a mi le secret du génie. « Qui désire vivre en la nié- <( moire de la postérité, dit-il, doit comme mort en <( Boy-mesme suer et trembler maintes fois ; et, au-

■< tant que nos poètes courtisans boivent, mangent «.( et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif g et de longues vigiles l. » Du Bellay ne veut ni paresseux ni esprits médiocres dans son Parnasse. Il a une si haute idée de la poésie, qu'il va jusqu'à demander l'institution d'une sorte de juge des vers, d'un Quintilius Varna, investi de la censure publique, qui ne délivrerait le droit d'imprimer qu'au poète « qui auroit enduré sa lime. »

L'enthousiasme le plus naïf éclate dans l'exhortation que du Bellay adresse, en finissant, aux poètes et aux doctes de la Brigade : « Là donc, François, « s*écrie-t-il, marchez courageusement vers cette « superbe cité romaine, et de ses despouilles ornez <( vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces « oies criardes, ce fier Manlie et ce traistre Ca- « mille, qui, sous ombre de bonne foi, vous suret prirent tout nuds, comptant la rançon du Ca- <.( pitole. Donnez en cette Grèce menteresse, et y <i semez, encore un coup, la fameuse nation des <( Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés <( trésors de ce temple delphique, ainsi que vous <l avez faict autrefois. »

... Sudavit et al<i/; Abstinuit Venere et Baccho.

(Hobace, Êpitre aux I'isons.~)

Le cri de guerre poussé par du Bellay fut entendu, et rien en effet ne ressemble plus à un pillage que cette première imitation tumultueuse de l'antiquité. Chaque poète se jeta sur une partie de ce noble héritage, et s'affubla de quelque dépouille de Rome ou d'Athènes. On eût dit des barbares, vainqueurs d'une nation civilisée, qui adaptaient à leur grossier vêtement de guerre quelque lambeau du brillant costume des vaincus. Le plus notable des nouveaux poètes est aussi le plus marqué de cette bigarrure ; c'est Ronsard, dont la renommée et la chute sont un si grand enseignement dans l'histoire des lettres françaises.

Du Bellay avait voulu joindre le précepte à l'exemple. Il fit suivre son manifeste d'une satire contre la poésie à la mode, qu'il intitula le Poète courtisan. Il y avait deux nouveautés dans cette satire : le titre même de satire, qui se voyait pour la première fois en tête d'un ouvrage en vers français, et l'alexandrin substitué au petit vers, si populaire dans tout le moyen âge. Il y avait de plus ce que ne donnent pas les théories, de la verve et de l'esprit. Les autres poèmes de du Bellay ne tinrent pas les promesses de son Illustration. Dans l' Olive, où il compare toutes les beautés de sa maîtresse à celle de la nature, Charles Fontaine, un des poètes attaqués dans l' Illustration , notait , sans trop exagérer, cinquante fois, en quatre feuilles de papier, ciel et deux, armées et ramées, oiseaux et eaux, fontaines vives et leurs rives, bois et abois, et tout un vain

travail delà mémoire, répétant sans cesse les mêmes mots, à la place de l'inspiration qui les renouvelle et les varie à 1 infini. Les Regrets, espèces de Tristes composées à Rome durant le séjour que du Bellay y fit avec le cardinal son parent, ont paru ennuyeux même à l'historien ingénieux et peut-être prévenu de la poésie de ce temps l. Ou pourrait extraire de ses Antiquités de Rome quelques beaux vers inspirés par la vue des ruines et par le retour que le poète fait sur lui-même. Aucune de ses pièces n'est digne de ce poète futur qu'appelait le vœu de du Bellay; aucune ne réalise les prescriptions de son manifeste. Son vrai titre, ce sont quelques pages en prose, les premières où la critique littéraire a;t été éloquente. Elles seules ont mérité à ce poète, appelé par ses contemporains 1' 'Ovide français, une place durable dans l'histoire de notre littérature.

§ III

Page 1