RONSARD ET LA PLÉIADE
Ronsard, qui le (Marot) suivit, par une autre méthode , Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Hais sa muse, en français parlant grec et latin, Vit, dans l'âge suivant, par un retour grotesque Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.
Ce passage de l'Art po étique caractérise admirablement Ronsard, sa fortune singulière et sa chute.
1 Sainte-Beuve, Histoire de la poésie française au XVP siècle.
IIIST. DE LA LITTElî. — T. I. 21
:-)62 HISTOIEE
Boileau a prononcé. Il ne reste plus qu'à donner les motifs de ce jugement, dont la sévérité était si opportune et si courageuse, dans une poétique écrite en présence et à la face de ce qu'on appelait alors la queue de Ronsard. Toute la suite et la fin de ce court et frappant résumé des commencements et des progrès de notre poésie sont marquées de la même force de jugement et d'expression. L'histoire de la poésie française, jusqu'à Malherbe, ne peut être que le commentaire du texte consacré.
Il faut apprécier les causes de la grandeur de Ronsard avant d'en venir aux causes de sa décadence. On sait qu'il put dire à tous les poètes de son temps , sans être ridicule :
Vous êtes mes sujets, et je suis votre roi!
Son siècle lui fit, comme à tous les grands hommes, des fastes héroïques ; il lui donna des rois pour ancêtres ou pour alliés; il le fit parent, au dix-septième degré, d'Elisabeth d'Angleterre : par malheur, à ce degré on n'hérite pas. On lui constitua un marquisat dans le « pays de Thrace, » vulgairement appelé Bulgarie. On estima que la bataille de Pavie , qui fut perdue le jour même où Ronsard vint au monde, avait été compensée par la naissance d'un si grand poète. Dans un poème allégorique que Bertaut fit à l'occasion de sa mort, la France va se plaindre à Jupiter du malheur de Pavie. Le dieu, qui dînait chez. Thétis, sous un roc, près de Toulon, la console par ces mots :
Cependant, pour montrer qu'ici-bas je n'envoie Nulle pure douleur ni nulle pure joie,
que ce mesme an qui maintenant eserit D'un encre si sanglant son nom en ton esprit, Ce mesme an qui te semble à bon droit déplorable. Te sera quelque jour doucement memo:able, D'autant que, dans le sein du terroir vendosmoi-, Avant que par le ciel se soient tournés sept mois, Un enfant te naistra, dont la plume latine Egalera ta gloire à la gloire divine.... Je ne soufflai jamais, au vent de mon haleine, Tant de divinité dedans une ame humaine.
Ronsard, comme les grands poètes de l'antiquité, eut un berceau mystérieux. En le portant au baptême, la porteuse le laissa choir; la fortune de la France voulut que ce fût sur des fleurs. Une belle demoiselle lui versa sur la tête de l'eau de rose mêlée de jus d'herbes odoriférantes, symbole de sa douce et savoureuse poésie. Ronsard, dès sa jeunesse, était devenu sourd : on ne cherchait qu'un prétexte pour l'égaler à Homère; cette surdité y servit; il n'y eut entre Homère et Ronsard que la différence d'infirmité. « Bienheureux sourd, s'écrie t< le cardinal Duperron l, qui a donné des oreilles <( aux Français, pour entendre les oracles et les <( mystères de la poésie ! Bienheureux eschange de « l'ouïe corporelle à l'ouïe spirituelle ! Bienheureux « eschange du bruit et du tumulte populaire à l'in- « telligence de la musique et de l'harmonie des « cieux, et à la connoissance des accords et des
1 Oraison funèbre de Pierre de Ronsard.
« compositions de l'âme! C'est ce grand Ronsard « qui a le premier chassé la surdité spirituelle des « hommes de sa nation... » Dubartas, qui, dans les dernières années de sa vie, était devenu sourd, s'en félicitait comme d'un trait de ressemblance avec son maître Ronsard.
L'enthousiasme qu'inspira ce poète lui survécut , jusqu'à l'arrivée de Malherbe. Il avait eu pour admirateurs tous les bons esprits du seizième siècle , Scaliger, Turnèbe, Muret, de Thou, et d'autres. « L'illustre Ronsard, dit Pasquier dans ses Recker- «. ches, a porté la poésie française à sa perfection, « ou jamais elle n'y parviendra. » Montaigne, d'un sens si juste , ne le trouve guère éloigné de la perfection ancienne, « aux parties en quoy il excelle l. » Exemple éclatant de l'illusion où sont toujours sur le mérite d'un auteur ses contemporains, fût-ce des esprits excellents. C'est du même poète que le grand Aruauld a pu dire, au dix-septième siècle, sans que ce jugement parût trop sévère : « C'est un déshon- « neur à notre nation d'avoir estimé les pitoyables « poésies de Ronsard 2. » Pourquoi tant de dédain , sinon parce que l'admiration avait été excessive? Mais au temps de Ronsard, qui pouvait n'être pas épris de tant de séduisantes nouveautés ?
Jean Dorât, un des poètes de la Pléiade, avait donné les premières leçons de grec à Ronsard.
1 Essais, liv. III, drap. S VII.
2 Lettre à M. Perrault.
Ronsard, raconte-t-il, qui avoit esté nourri jeune
ù la cour, accoustumé à veiller tard, continuoit à
<( l'estude jusqu'à deux ou trois heures après minuit
couchant, resveilloit Baïf, qui se levoit et
« prenoit la chandelle, et ne laissoit refroidir la
« place. » Il demeura sept ans avec Dorât, « en cette
« contention d'honneur, » dit son biographe René
r. « 11 avoit lu, ajoute-t-il, les auteurs grecs et
" lutins avec un tel mesnage, qu'il ne se pouvoit
« présenter subjet dont il n'eust remarqué quelque
« excellent trait des anciens. » C'est ainsi que se
préparait Ronsard, dans le temps même que, selon
m dédaigneuse. c< Clément Marot se
travailloit à son Psautier. »
Ou comprend, on est près d'excuser le mépris que cl h fortes études lui durent donner pour les poètes contemporains l, et pour Marot, quoiqu'il l'ait appelé « la seule lumière en ses ans de la vul- « gaire poésie. » «. L'imitation des nostres, » dit-il 2, « m'est tant odieuse, d'autant que la langue est <> encores en son enfance, que pour cette raison je « nie suis eslôngné d'eux, prenant style à part, ns ù part, œuvre à part, ne désirant avoir rien a de commun avec une si monstrueuse erreur. » Il
i Veici ce qu'il en dit. entre autres choses :
.... Nos malheurc ux .
Qui Tonloient comme pourceaux Souiller le clair des ruisseaux. (Ode xti i
* Préface de la première édition de ses Odes.
attaque les riinenrs , et principalement les courtisans, « qui n'admirent qu'un petit sonnet pétrar- (( quisé ou quelque mignardise d'amour qui concc tinue toujours en son propos. » Ce n'est pas « pour « telle vermine de gens ignoramment envieuse » qu'il publie ses vers.
Du Bellay avait donné les préceptes, Ronsard donna les exemples. C'était là ce luth qui devait faire taire les enrouées cornemuses, ce poète futur auquel du Bellay fait appel, et dont peut-être il avait dit tout bas le nom à Ronsard. Celui-ci fit des odes sur le patron d'Horace et de Pindare. Par lui la poésie française s'essaya pour la première fois dans le genre lyrique ; par lui fut créé le beau nom d'ode, dont Boileau sans doute ne se savait pas redevable à Ronsard.
Après l'ode, il ressuscita le poème épique. A côté de lui, et par son impulsion, Baïf et Jodelle s'essayaient dans la tragédie et la comédie. Il n'y avait genre si liant chez les anciens dont l'école de Ronsard ne voulût doter notre poésie.
En même temps le chef de la Pléiade développait dans d'ingénieuses théories les principes de Y Illustration. Du Bellay s'était borné à demander ce une forme de poésie plus exquise. » Ronsard, après avoir osé nommer les genres , en donnait la poétique. Il eut une noble ambition pour la langue française. « qu'il vouloit pousser, disait-il, dans les pays « étrangers, » et il enseigna divers moyens pour l'enrichir.
C'est ainsi qu'il régla tout, selon la vive expression (1. Boileau. Biais cette règle confondait des choses (|iii s'excluent : voilà pourquoi, en réglant tout, il brouilla tout. Ronsard avait pris an mot le conseil que donnait <ln Bellay anx Français, d'orner leurs temples des dépouilles de Rome et d'Athènes. L'imitation des anciens dans Ronsard, c'est, en effet, nue véritable prise d'assaut dn Capitule, un nouveau pillage de Delphes par les Gaulois. Loin de s'en cacher, il n'est chose dont il se loue avec plus de complaisance. Il dit à son luth :
Pour te monter de cordes et d'un fust, Voire d'un son qui naturel te fust, Je pillai Thebe et saccageai la Pouille, T'enrickissant de leur belle despouille ' .
An reste, ce droit de conquête paraissait si clair^ que parmi ses censeurs quelques-uns trouvaient (jn'il y avait mis trop de scrupule, et lui reprochaient de préférer trop souvent ses conceptions à celles des anciens. Il eut à se défendre de l'accusation d'originalité comme d'une injure.
Je leur fais response au contraire.
Comme l'ayant bien sçu portraire Dessus le moule des plus vieux, Et comme cil qui ne s'esgare Des vers repliés de Pindare, Inconnus de mes envieux -.
1 Ode xxu, liv. I
2 Odes, liv. V.
Il est si Grec et si Latiu . qu'à tous ceux qui ne savent que le français, il ferme l'entrée de son sanctuaire :
Les François qui mes vers liront, S'ils ne sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains 1.
Aux yeux de ses contemporains, la grossièreté même de ses imitations était son plus beau trait. Telle était alors la superstition pour les anciens , qu'il suffisait, pour que des vers fussent trouvés beaux, qu'il y parût quelque lambeau de leurs dépouilles. On n'estimait que la poésie où il s'offrait de doctes obscurités à pénétrer. Nicolas Richelet ~, louant Ronsard « d'avoir esté l'essaim et toute la niellée des plus belles fleurs de l'antiquité, » flattait sou poète à l'endroit le plus sensible , en ne disant que ce que pensaient tous les contemporains. Quelle nouveauté charmante, en effet, après les froides allégories de Jean de Meun. que cet Olympe grec et ses dieux si aimables î Le plaisir était d'autant plus vif qu'il était interdit à la foule, et réservé, comme un prix, aux plus doctes. L'admiration pour Ronsard était une note de grand savoir : ne le lisait pas qui voulait. Peu s'en fallut qu'on n'instituât, de son vivant, des chaires publiques pour interpréter ses poésies. On les commentait d'un bout de lti
i En tête des poésies en l'honneur de Charles IX. 2 Editeur des œuvres de Ronsard, 1C23.
LA LITTÉRATURE FBAUÇAIÉ
à l'autre; c'était le sujet des conversations «lu temps. Les dames se les faisaient traduire par leur savant fkmil
L'imitation des anciens, dans Ronsard et son écol le plus souvent qu'une traduction si
éprise de son original, que là où la langue de la traduction fait défaut, elle se Ijorne à donner aux mots de l'original une terminaison française. De là cette muse « en français parlant grec et lutin. » dont se moque Boileau. Ronsard imitait les anciens en les traduisant, et les traduis- - francisant. Où il
imitateur, ce s ce peintre de du Bellay
qui, en face d'un exemplaire déjà représenté par un autre, rencontre les mêmes linéam -r un co-
piste qui reproduit un portrait, à quelques ajustemenl . par lesquels il pense se l'approprier.
Tantôt, entre un début et une fin traduits d"H< i de Pindare, de Callimaque ou d'Anacréon, il enferme quelques p ;ns ;es qui lui sont propres ; tantôt
l le corps qui appartient aux modèles : la tête et les pieds sont de l'imitateur. Il me semLle voir le monstre d'Horace. Ce qui est propre à Ronsard dan- s, est le plus souvent dans le goût des
« malheureux » poètes qu'il traitait de « pourceaux souillant le clair des ruisseaux. » ou imité du pétrarchisme, auquel il payait tribut tout en pr tant. La mode était plus forte que sa répugnance, et il n'avait ni assez de génie pour avoir un naturel à lui. ni assez d'indépendance pour n'être pas courtisan. Qu'on s'imagine un mélange de subtilités ita-
Iiennes et de mignardises françaises, cousues à des idées grecques ou latines , dont le traducteur rendait emphatique la sévère grandeur, ou enfantint la mâle simplicité ; qu'on s'imagine le badinage de Marot, s'enveloppant des vers repliés de Pindare, et affectant les fureurs de la lyre l : telle est l'ode . dans Ronsard.
Tout le monde ne fut pas dupe de cette étrange confusion. Le premier livre des Amours suscita de vives critiques. Saint-G-elais ne manqua pas d'en faire des risées devant le roi et dans les compagnies. On blâmait Ronsard
D'apparaître trop haut au simple populaire.
C'est le faste pédantesque de Boileau. Qui donc le jugeait déjà comme devait faire la postérité? C'étaient des émules, peut-être des envieux, que la prévention pouvait aveugler. Nouvelle preuve que, dans l'impuissance où nous sommes d'échapper à l'illusion sur les auteurs en renom de notre temps, les envieux en savent plus sur leur mérite que leurs admirateurs les plus sincères. C'est par l'imagination que nous admirons les contemporains : de là nos illusions ; c'est par le jugement, quelle que soit la prévention qui le sollicite, que nous les criti-
1 Ronsard dit à du Bellay, liv. Ier, ode XI :
.... Mesmc fureur nous affole, Disciples tous deux d'une eschole Où l'on forcené doulcement.
quons : de là cette sorte d'infaillibilité de la critique. La passion même excite lu sagacité; et pendant qn ■ lea admirateurs s'exagèrent les beaux côtés, les ennemis voient les défauts d'un œil d'autant plu- pénétrant qu'il est plus intérese '.
Ronsard ent penrde ces attaques. Il descendit du trépied de Delphes; il cessa de pindariser [ : il daigna aimer moins haut. Le sujet de son premier recueil était Cas.-andre, une grande darne de la cour qui. disait-on, se faisait expliquer par des érudite les galanteries de Ronsard. Il adressa le second livre à une personne d'un rang plus modeste et d'un nom moins savant, à Marie. Mais là même il ne fut pas tellement accessible, qu'Antoine de Muret et Remy Belleau, ses glossateure et ses amis, n'eussent à initier, par des notes, les lecteurs à bon nombre de ses énigmes.
rt surtout dans les tentatives de Ronsard pour enrichir et ennoblir la langue que se trahit i confusion, le trait caractéristique de son école.
1 Le mot est de lui. et pour se louer :
Pi dès mon enfance.
Le premier de France, J"ai pindarûé, De telle entreprise.
Heureusement p:
Je me xois prisé.
Rabelais, dans un passa cre où il semble prédire Ronsard, tourne le mot au sens ironique : <i Ce gnallant cuyde ainsi pindariser, » Pantagi-ud, ch. vi.
Après avoir pris aux poètes grecs et latins l'ordonnance de leurs pièces, leur forme, leur dessin, figurant des odes pindariques ou anacréontiques, coupant la Franciade sur le patron de Y En 'ide, il voulut calquer notre langue sur les langues anciennes, et particulièrement sur la langue grecque.
Prenant, en outre, les patois de l'ancienne France pour des dialectes, il conseilla d'y faire des emprunts des mots les plus significatifs, « sans se soucier, « disait-il, si les vocables sont gascons, poitevins, « normands, manceaux, lyonnais, ou d'autres pays, « pourvu qu'ils signifient ce que Fou veut dire l. » Et, toutefois, par une contradiction qui lui fait honneur, il reconnaissait le principe de l'unité du langage. « Aujourd'huy, disait-il, pour ce que nostre « France n'obéi st qu'à un seul roy, nous sommes « contraints, si uous voulons parvenir à quelque « honneur, de parler son langage 2. » Ronsard ne suivit pas cette vue, qui était juste. Son savoir trompait son bon sens.
La même illusion lui fit prescrire l'emploi de mots composés, à la manière de la langue grecque, et ce qu'il appelait le provie/nement des vieux mots. Il voulait qu'on fît de verre, ferrer, versement; depe/ys, passer; d'eau, eauer; de feu, faner, fouement; et « mille autres tels vocables, dit-il, qui ne voyent « encore la lumière, fautte d'un hardy et bienheu-
1 Ahrrr/c de !'Art poétique.
2 Mnd.
a reux entrepreneur1.» Sa théorie dn provignement
vieux mots est ingénieuse : «: Tu ne desdai- « gneras, dit-il, les vieux mots françois, d'autant ne je les estime tousjours eu vigueur, quoy qu'on « die, jusqu'à ce qu'ils ayent fait renaistre eu leur « place, comme uue vieille souche, uu rejeton : et lors tu te serviras du rejeton et non de la souche, o laquelle l'ait aller toute substance à son petit en- « faut, pour le faire croistre et finablement esta- « hlir en sou lieu ~. » On sait jusqu'où il imita la hardiesse de la langue grecque dans la formation des mots composés. Bacchus cuisse-né, now rit-vigne, aime-pampre-enfant, et beaucoup d'autres, sont les folies de ce système. Et pourtant il croyait y mettre du scrupule, et regrettait de ne pouvoir oser plus :
Ah ! que je suis marri que la muse françoise Ne peult dire ces mots comme fait la grégeoise : Ocymore, dyspotme, oligochroi Certes, je les dirais du sang valesien 3.
Pour enrichir la langue poétique , ce n'était pas assez des emprunts faits à tous les patois, que Ronsard appelle des dialectes, ni des mots composés, ni des vieux mots rajeunis, ni des mots grecs ou latins francisés; il conseilla d'en aller chercher jusque dans la boutique des artisans. « Tu pratiqueras bien « souvent, dit-il, les artisans de tous mestiers,
1 Abrégé de V Art poétique.
- Tbid.
3 Epitaphe de François Ie"
« comme de marine, de vénerie, fauconnerie, et « principalement les artisans de feu , orfèvres, fonce deurs, mareschaux, minerailliers ; et de là tireras (( maintes belles comparaisons avec les noms pro- « près des mestiers *. » H prêchait d'exemple, « ne « desdaignant, dit son biographe René Binet, « d'aller aux boutiques des artisans, et pratiquer « toutes sortes de mestiers pour apjirendre leurs « termes 2. »
La nouvelle école était engagée d'honneur à prouver aux cicéroniens et aux Italiens que la langue française égalait le latin et l'italien. Pourvu qu'elle pût opposer l'épaisseur du vocabulaire français à celle des autres vocabulaires, peu lui importait d'où vînt cette richesse. Lisez Estienne Pasquier. s' échauffant à prouver l'égalité du français et des langues anciennes. De quoi loue-t-il les nouveaux poètes? De certains défis descriptifs qu'ils ont engagés avec les poètes anciens, et où ils n'ont été. à son avis, inférieurs ni pour l'abondance des détails, ni pour la richesse des mots. Défendre théoriquement la précellenee de la langue française contre les italiens, comme fit Henri Estienne, ou contre les cicéroniens, que Rabelais appelle les latinisants, c'était la thèse de tous les érudits ; la prouver par des exemples, ce fut l'ambition de Ronsard et de son école.
i Abrège de l'Art poétique.
2 Vie de Pierre de Ronsard.
Tous ces moyens d'enrichir la langue sont matériels. Il s'agit de multiplier les mots ; tout ce qui peut en grossir le dictionnaire est de bon aloi. ( l'est aussi par des moyens matériels que Ronsard veut l'ennoblir. Pour lui. la noblesse du langage consiste dans le choix des termes empruntés soit à la profession des armes, soit à certains exeiv et amusements, comme la chasse et le jeu, privilèges des classes nobles. Il méprise avec raison, comme étant du style bas, ces deux vers :
Madame, en bonne foi. je vous donne mon cœur ; X'usez point envers moi. s'il vous plaist. de rigueur...
mais quand il leur oppose ceux-ci, comme exemple du style noble :
Son harnois il endosse, et. fivrienx aux armes. Porfendit parle fer un scadron de gendarmes...
il se fait illusion. Il n'y a pas plus de noblesse dans le second exemple que dans le premier : mais c'est la faute des idées et non des mots. Le second paraît à Ronsard le type du noble, à cause des belles et magnifiques paroles : harnois, endosse. Que la forme des armes vienne à changer, voilà des mots hors de service, comme les vieilles armures. Ronsard confondait la noblesse du lans^e avec le langage des nobles.
I r aussi par des moyens matériels qu'il pensait rendre harmonieuse cette laugTie que les cicé-
roniens et les Italiens trouvaient barbare. L'harmonie consiste pour lui dans le sou des lettres. Il prescrit qu'on y prenne garde, et, clans l'alphabet, il recommande les R, qui sont, dit-il, « les vrayes « lettres héroïques, et font une grande sonnerie « et batterie aux vers *. »
Toutes ces prescriptions sont puériles ; mais de principe en est excellent. En désirant que la langue poétique fût riche, noble, harmonieuse, Ronsard avait le sentiment exact, non seulement de ses besoins présents, mais de ses beautés futures. Seulement, il demandait aux mots ce que les choses seules peuvent donner. Il ne vit pas que les langues ne s'enrichissent que par le fonds ; que le secret du style noble est tout entier dans la noblesse des pensées ; que l'harmonie est moins une musique qui flatte l'oreille, que l'effet général d'un langage qui réunit toutes les conditions de propriété, de choix, de clarté. Le rapport intime qui , dans notre langue, lie entre elles la prose et la langue poétique, lui échappa, et venu après Rabelais et Calvin, il n'apprit pas d'eux à tirer son langage, non de sa mémoire, mais de son cœur et de sa raison. De là cet amalgame de langues savantes et de patois provinciaux, bariolé d'italien, de grec et de latin , de mots savants et de mots de boutique ; vrai pêle-mêle d'audace et d'impuissance, d'inexpérience et de raffinement, de paresse et de labeur,
J Préface de la Francîade.
qui a donné à Ronsard une sorte d'immortalité ridicule.
I si à bâtir ce monstrueux édifice, qui devait crouler après lui. que Ronsard passa une assez lonerne vie, au milieu de la faveur universelle, richement doté, sauf la difficulté de toucher ses rentes dans ces temps d • jjuerre civile ; aimé des princes qui comparaient leur couronne à la sienne ; qualifié de prodige de la nature et de miroir de l'art; admiré par Montaigne et consulté par le Tasse, qui lui lut les premiers chants de la Jérusalem délivr ej respecté dans ses vers par les protestant-, qui l'attaquaient dans ses mœurs, et remercié officiellement par le pape, pour s'être donné la peine de leur répondre : pour comble de fortune , mourant avant que Malherbe, qui avait alors trente ans. s'avisât d'être poète. Il eut pourtant, dit-on, vers la fin de sa vie, quelques doutes sur la solidité de sa gloire l. Exemple unique d'une faveur si univer-
1 Da moins il ne manqua pas de gens pour lui en donner. Dés l'année 1Ô70. c'est-à-dire quatorze ans avant sa mort, dans une traduction de Y Iliade en vers français par Hugues Salel , on lisait . parmi d'autres poésies en l'honneur du traducteur, des vers de PieiTe de rd qui témoignent du souci que lui causaient ce qu'il appelle les méditants et les envieux. En voici un extrait :
Là, bien heureux Salel (ayant à la nature Payé' ce que luy doit chacune créature), Tn vis franc de la mort, et du cruel soncy. noques là- bas, qui nous tourmente icy.
!f. je vy! et je traine ma vie Entre mille douleurs, que la bonrrelle Envie Me suscite à ?r :nd tort, de pincemens cuisans, Me faisant le jouet d'un tas de mesdisans
selle et si constante, pensa- t-il que la gloire qui doit durer ne s'acquiert pas si facilement? Se jugea-t-il plus sévèrement que ses contemporains ? Ces doutes seraient à sa louange, et c'est ce qui m'y fait croire; car, quoique rien n'annonçât le retour qui suivit cette fortune, et que Malherbe n'eût pas encore taillé la plume qui devait biffer toutes les poésies de Ronsard, celui-ci avait prouvé, par de très beaux vers et par de bonnes pages de prose, qu'il avait assez de talent pour n'être pas toujours content de lui.
Mais ce n'est qu'une conjecture; rien, au contraire, n'est plus vrai que le reproche d'orgueil qu'on fait à Ronsard et à son école , ni plus mérité que l'épithète de 'poète orgueilleux qui lui est infligée par Boileau.
Le poète de génie, celui qui a le don de voir d'une vue claire et d'exprimer dans une langue durable la vérité, se voit lui-même tout d'abord, tel qu'il est; et soit qu'il s'approuve ou se blâme , il ne tire que de lui-même l'opinion qu'il a de ses vers. S'il s'estime à son prix, par comparaison avec les autres, c'est qu'il ne peut ni ne doit s'excepter de son amour pour la vérité. Il ne dépend pas du jugement populaire , et il ne lui vient
Qui déchirent mon nom et ma gloire naissante (Dieu détourne ce mal! ) par leur langue meschante. Ah! France, ingrate France, et faut-il recevoir Tant de dérisions, pour faire son devoir. Envoyé de là-bas, mon Salel, je te prie, Pour leur punition quelque horrible furie...
pas du dehors des fumées qui l'enivrent. Le poète médiocre Be mesure à sa vogue ; il en croit les louanges qu'il reçoit, et il est d'autant plus loué qu'il est moins au-dessus de la foule qui le loue. Ce fut le faible de Ronsard; il paraît ne se connaître que par l'opinion des contemporains, et ne se juger que par le bruit qu'il fait.
Aucun poète ne s'est plus admiré, parce qu'aucun n'eut de son vivant plus d'admirateurs. En fait de complaisance pour soi-même, certains endroits passent tout ce qu'on sait de plus extravagant. Ici il se vante d'avoir imité Pindare, et de n'être pas tombé dans la mer, malgré la menace d'Horace, beaucoup moins hardi que lui, remarque-t-il , parce qu'il était de moins bonne souche :
Par une chute subite, Encore je n'ay fait nommer Du nom de Ronsard la mer.
Bien que Pindare j"imite.
Horace, harpeur latin, Estant fils d'un libertin, Basse et lente avoit l'audace :
Non plus moy, de franche race 1 .
Dans une ode à Calliope, il se vante d'avoir été prédestiné par elle à la gloire de la poésie :
Certainement, avant que né je fusse, Pour te chanter tu m'avois ordonné :
Le ciel voulut que cette gloire j'eusse, Estre ton chantre avant que d'estre né i.
* Odes, liv. Ier, 2, à Joachim du Bellay. - Odes, liv. II. 2. à Calliope.
Ailleurs, s'adressant à son luth, il lui fait hommage de sa renommée :
Par toy je play, et par toy je suis lu ; C'est toy qui fais que Ronsard soit eslu Harpeur franeois, et quand on le rencontre, Qu'avec le doigt par la rue on le montre. Si je play donc, si je say contenter, Si mon renom la France veut chanter, Et si du front les estoiles je passe, Certes, mon luth, cela vient de ta gracs 1.
L'immortalité, pour le chef delà Pléiade, ce n'est ni l'espoir timide et obscur de la récompense après le labeur, ni un transport extraordinaire, un jour que la muse a été plus souriante 2 ; c'est une assurance tranquille et comme une foi sans vivacité, parce qu'elle est sans défaillances :
Les vers qu'il m'a plu de dire Sur les langues de ma lyre Vivront, et, supérieurs Du temps, on les verra lire Des hommes postérieurs.
Sus donc, Renommée, charge Dessus ton espaule large.... 3.
Tel fut Ronsard. Il eut, comme Rabelais, l'ivresse de la Renaissance. Il prit l'enthousiasme du savoir pour le feu poétique, et l'imitation passionnée pour l'inspiration. Mais, moins heureux que Rabelais, qui, de temps en temps, secoue les liens de l'érudition, se rend libre de sa mémoire, où
1 Odes, liv. I>r, 17, à son luth.
- < Vimme le Non omnis moriar d'Horace.
■ Odes, liv. III, 32.
DE LA LITTÉBATUBE FSAKÇAH
fermentaient Tant de langues et de sciences diverdonne comme l'épreuve avant la lettre (Tune première image de l'esprit français, cultivé par l'antiquité, Ronsard n'osa s'éloigner d'un pas, comme il le conf — . ô 3 ven repliés de Pindare. 11 ne But pas marcher seul. Dans cet amas de \ <>ù brillent de vives étincelles, on cherche en vain une seule pièce d'un grand style, où la poésie française puisse reconnaître son point de perfection. H a pourtant sa place dans l'histoire de cette poésie, et à bon droit. Sa passion pour l'antiquité, qui devait lui coûter si cher, a été d'un bon exemple. Ses vers trop admirés, et ses préceptes si obéis, attirèrent les esprits à ces études fécondes, où notre pays devait prendre le goût d'ouvrages meilleurs «[lie les Biens. C'< st un beau titre pour lui dV pressenti que la poésie française se régénérerait par l'ode, et d'avoir écrit quelques belles strophes avant Malherbe. Sun orgueil même eut de bons effets; il enfla le cœur des écrivains . en leur donnant du même coup une haute estime pour leur art et une grande idée des lettres françaises. Le cardinal Duperron, qui fit boh oraison funèbre, le loue « d'avoir 4 annoncé et exposé aux hommes de sa nation \c< « mystères de la poésie; d'avoir fait parler le pre- « mier la muse en françois, et le premier estendu « la gloire de nos paroles et les limites de notre « langue *. » Otez la doul le exagération de l'orai-
' -on funèbre de Pierre de Ronsard.
son funèbre et de l'éloge dans la bouclie d'un contemporain , il y a tout au moins du bonheur à être loué ainsi par des esprits excellents, et à laisser, en mourant , son pays plein de cette estime et de cette ambition pour la langue nationale *.
Pourquoi les curieux connaissent-ils seuls quelques poésies légères de Ronsard, spirituelles, délicates, d'un tour moins naïf que celles de Marot, muis plus élégant et plus distingué? C'est que presque aucune n'est originale, et que la langue et les pensées de Ronsard, même aux bons endroits, n'égalent pas ce qu'il imite. D'autres imperfections empêchent de lire certaines pièces d'un genre élevé dont l'invention lui appartient, et que lui ont inspirées les événements de son temps. Il faut traverser bien des mauvais vers pour arriver à cette éloquente et poétique apostrophe aux ministres protestants :
Vous ne ressemblez pas à nos premiers docteurs,
Qui, sans craindre la mort ni les persécuteurs,
De leur bon gré s' offraient eux-mêmes aux supplices,
Sans envoyer pour eux je ne sais quels novices ....
Mais montrez-moi quelqu'un qui ait changé de vie
Après avoir suivi vostre belle folie.
J'en voy qui ont changé de couleur et de teint ,
Hideux en barbe longue et en visage feint,
Qui sont, plus que devant, tristes, mornes et pâles,
Comme Oreste agité de fureurs infernales ;
1 Sainte-Beuve , dans son Histoire de la poésie au seizième siècle , n parlé en détail , avec beaucoup de précision et de savoir , des perfectionnements matériels que Ronsard a opérés dans la langue poétique. C'est à ce poète qu'on doit notamment la succession régulière des rimes masculines et féminines.
Mai* je n'en ai point vu qui soient, d'audacieux. Plus humbles devenus, plus doulx ni gracieux : De paillard», continents ; de menteurs, véritable- ; DY-fr'rontcz. vergogneurs ; de cruels, charitables ; De larrons, aumosniers ; et pas un n'a changé Le vice dont il fut auparavant chargé.
Voilà de vigoureux vers, le sens eu est plein, l'expression forte et nombreuse. J"eu pourrais citer d'autres de la même pièce qui les égalent. Malgré la précoce beauté de ces grands traits de philosophie chrétienne, qui sont la part de la Réforme dans Ronsard, et quoiqu'il ait eu du poète, en maint endroit, l'imainnation, le feu, la fécondité, l'invention de style, ce poète équivoque, placé entre les petites perfections de la poésie familière de Marot et les mâles beautés de la haute poésie dans Malherbe. m ■ sera jamais un auteur qu'on fréquente. Mais comme représentant d'une époque, il y aura toujours justice à l'estimer et quelque profit à l'étudier.
S 84 HiSTOin